يومية الجزائر
Édition du
17 September 2019

Abderrahmane Moussaoui, professeur en anthropologie à Université Lumière Lyon 2 : « Une nouvelle société politique est en voie de voir le jour »

Par Amirouche Yazid -20 juin 2019 http://www.reporters.dz

Reporters : Du point de vue sociologique, le comportement des Algériens dans l’espace public à travers les nombreuses marches populaires organisées jusque-là ne cesse d’émerveiller par son caractère pacifique. Quelle lecture faites-vous d’un tel comportement ?
Abderrahmane Moussaoui : Le slogan « Silmiyya silmiyya » clamé et répété de manière quasi obsessionnelle est une manière de rompre avec les traditionnelles marches qui se déroulaient avec l’éventualité d’affrontements violents. L’expérience de la violence la plus extrême et son échec à transformer les choses sont également présents. C’est aussi le cri d’une jeunesse longtemps engourdie par un discours idéologique agitant le spectre de la violence comme menace encore présente d’une dislocation sociale. Scander le pacifisme est une manière de se départir d’une mémoire récente où les marches menées n’étaient qu’un défi sans lendemain, une bravade qui rappelait épisodiquement au pouvoir que subir n’est pas mourir. Aujourd’hui, ce caractère pacifique sonne comme un message de maturité adressé à un pouvoir qui a cru avoir réussi à infantiliser tout un peuple. Les foules qui affluent chaque vendredi dans les rues des villes du pays entendent désormais situer les choses sur le terrain du politique. Rappelons, par ailleurs, que l’espace public que vous évoquez était confisqué par les pouvoirs publics depuis longtemps. Toute manifestation y était interdite et les seuls espaces concédés (le stade et la mosquée) étaient devenus des défouloirs qui ont fini par déborder. Aujourd’hui, la rue est reconquise. Il est très significatif de voir les manifestants nettoyer les rues et les places qu’ils se sont réappropriés. Le comportement dans cet espace public reconquis est l’indice d’une citoyenneté en construction, une citoyenneté tant souhaitée et qu’il va falloir désormais assumer.

Cette mutation sociologique donnera-t-elle lieu à une nouvelle société politique ?
Elle a déjà donné lieu à une nouvelle conception de la société : au «khawa khawa» est souvent associé le slogan «Kabyles, Chaouis, Arabes, Mozabites, Touaregs tous Algériens». Les drapeaux régionaux qui cohabitent avec le drapeau algérien sont des messages éloquents. Nous sommes, à la fois, une seule nation, mais également une société plurielle et diversifiée. La société politique de demain comme vous dites ne peut plus ignorer cette réalité, que la politique du système aujourd’hui décrié avait mis sous le boisseau depuis 1962 sans jamais réussir à la domestiquer. Si l’on peine aujourd’hui à organiser une transition consensuelle, c’est parce que cette société politique, qui n’existe pas encore, est l’une des tâches essentielles les plus urgentes. La nouvelle société politique à mettre en place doit désormais compter avec une société civile et des citoyens qui réfutent l’unanimisme et qui exigent que l’on tienne compte de leurs aspirations et attentes. Les chantiers de cette nouvelle société politique sont énormes. Elle doit réviser à la fois les structures et les règles pour se donner les moyens adéquats et légitimes lui permettant d’agir en profondeur sur la société. Donc oui, une nouvelle société politique est en voie de voir le jour.

Peut-on dès lors parler d’une nouvelle société algérienne en gestation ?
La société algérienne n’a jamais cessé de connaître des mutations dont certaines ont pu surprendre les plus avertis. Il ne s’agit pas à proprement parler d’une société en gestation, mais d’un tournant historique dans les modes et les représentations de l’être ensemble. Si vous entendez par gestation, une rupture et un renouvellement des bases du contrat social, l’espoir est permis au regard du nombre de jeunes des deux sexes et de leur degré de politisation. Comment ne pas y croire quand on voit le niveau de politisation des femmes et leur liberté de parole ? Comment ne pas y croire quand on voit les vieilles générations faisant confiance à leurs enfants et les soutenant ? Comment ne pas y croire quand on voit les prouesses artistiques (chansons, caricatures, humour) déployées dans cette insurrection ? Il y a une rupture nette entre la société patriarcale d’hier, fondée sur le communautaire, et la société d’aujourd’hui majoritairement jeune et urbaine, et dont les revendications signalent les prémices d’une société basée sur le contrat social.

La société algérienne a-t-elle pu dépasser et guérir les traumas des années de violence civile vécue durant les années 1990 ?
On ne guérit pas d’une blessure aussi traumatique. On s’en accommode. Cette tragédie est désormais inscrite dans la mémoire collective et contribue à informer les conduites et les attitudes. Peut-on dire que nous sommes guéris des affres endurées durant la guerre de libération nationale ? Au contraire ! On voit combien aujourd’hui encore cela continue à travailler le présent. Le récit national y a puisé ses ressources dont ont usé tous les pouvoirs depuis l’indépendance pour cultiver un patriotisme sourcilleux, jusqu’à l’excès parfois. Le Hirak du 22 février reconvoque cette guerre et ses figures pour contester le système. Le trauma des violences des années 1990 a longtemps tétanisé les masses ; mais aujourd’hui, cette épreuve est une expérience capitalisée. C’est probablement cette mémoire douloureuse qui a permis de contenir, jusque-là, les pulsions ravageuses évitant ainsi d’éventuelles dérives. Le trauma de cette décennie de violences a sans doute contribué à relativiser le romantisme de la violence révolutionnaire qui fait partie de l’imaginaire partagé. Dans leur chair et dans leur mémoire collective, les Algériens savent désormais que la violence n’est pas toujours une voie vers la lumière.

On évoque depuis quelques années des mutations qui traverseraient la société algérienne. Ce mouvement a-t-il donné un champ pour que ces mutations s’expriment dans l’espace public ? 
Oui, de ce point de vue, le mouvement du 22 février a révélé à la fois les continuités, mais aussi les évolutions et les mutations, les constantes et les ruptures. Les citoyens semblent aujourd’hui assez mûrs et suffisamment forts pour exprimer le désir, apparemment paradoxal, d’être unis et différents. « Al djazaïr, hurra, dimuqratia » est l’expression du désir des citoyens de demeurer ensemble avec les différences qui les singularisent. Ils veulent faire une société sans renier le lien à la communauté que symbolisent les drapeaux brandis aux côtés du drapeau national glorifié par tous. Les costumes des femmes et des hommes, les langues des slogans, les styles et les références, tout semble récuser l’unanimisme que tentaient d’imposer naguère telle ou telle idéologie. La société est en marche vers la conquête de toutes ses libertés et de l’espace public.

Du point de vue politique, les logiques du pouvoir politique et du Hirak semblent inconciliables. Êtes-vous de cet avis ?
Les logiques du pouvoir et celles du Hirak sont inévitablement inconciliables au départ, mais pas forcément irréconciliables à jamais. Le Hirak est l’expression d’un mécontentement franc et direct exprimant un rejet des politiques menées par le pouvoir public et des figures qui les représentent. Les logiques qui ont présidé à la désignation de ce personnel politique à la fois incompétent et corrompu sont rejetées «joumalatan wa tafslia», comme on dit. Le pouvoir politique ne l’entend qu’à moitié. Il a cependant sacrifié quelques figures dans l’urgence et parfois en usant des mêmes logiques iniques. Même applaudies par la population, les arrestations spectaculaires posent question quant à l’indépendance réelle de la justice et le respect des règles à éthiques et de procédures. Le pouvoir en place souhaite tout de même ainsi apaiser le courroux des voix intransigeantes qui ne cessent de réclamer le départ de tous. En fait, le Hirak veut changer le système, tandis que le pouvoir politique se contente de changer certains acteurs. En empruntant la métaphore numérique, on peut dire que le Hirak vise le changement du logiciel tandis que le pouvoir propose sa reprogrammation. En termes politiques, le pouvoir est prêt à concéder la réforme, alors que le Hirak voudrait faire aboutir la révolution. Chaque solution a sa logique et surtout un coût. La réforme peut être un pas vers le changement souhaité par le mouvement, mais l’issue n’en est pas garantie. La mémoire d’octobre 1988 et de ses promesses déçues hante encore les esprits. On peut préférer commencer par la tabula rasa et c’est donc le choix de la révolution. Le chemin n’est pas nécessairement plus court au regard des divergences qui caractérisent les forces en présence.
Quelles pistes de solutions pour surmonter cette impasse ?
Transition ou élection ? Ce sont les deux voies qui s’affrontent sur le terrain. Les deux comportent des risques et suscitent des réticences de part et d’autre. La transition peut durer très longtemps et ajouter de la complexité à une situation déjà assez compliquée, mais les élections pour qu’elles puissent répondre aux aspirations ne peuvent être tenues dans la précipitation. Elles nécessitent un certain nombre de dispositifs et de garanties qui sont longs et compliqués à mettre en place. 
Elles risquent, sinon, de faire émerger des figures insuffisamment consensuelles et surtout mal préparées à répondre aux attentes. Or, l’équilibre instable qui, jusque-là, semble caractériser la situation peut vite basculer vers le pire si un terrain d’entente n’est pas trouvé assez rapidement. La solution est inévitablement dans le dialogue ; mais à quel moment et avec qui ? Sur quel(s) objectif(s) ? Autant de questions à débattre, dans l’urgence. Ce sont les acteurs qui décident selon le rapport de force en place. Mais l’histoire nous apprend que les issues des conflits et des affrontements ne trouvent de solutions durables que dans le dialogue. J’avais beaucoup réfléchi ces derniers temps à cette maxime de Marc 
Aurèle, empereur romain et philosophe : « Songe aussi qu’à l’être raisonnable seul il a été donné de pouvoir se plier aux événements de plein gré, tandis que s’y plier tout court est pour tous une nécessité.» (Marc Aurèle, pensées pour moi-même, IIe s. apr. JC). La raison voudrait que les uns et les autres songent à se plier aux événements de plein gré.


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