يومية الجزائر
Édition du
19 November 2019

Le faux réalisme des “élites” tombées en déprime électorale précoce

A demonstrator raises chained hands during a protest demanding social and economic reforms, as well as...
A demonstrator raises chained hands during a protest demanding social and economic reforms, as well as the departure of the country’s ruling elite in Algiers, Algeria, September 24, 2019. REUTERS/Ramzi Boudina

Sept mois de révolution pacifique n’ont pas suffit aux élites pour prendre la mesure de ce qui se passe. Les dirigeants des partis continuent d’emprunter leur discours de l’ère révolue d’avant le 22 février et “l’intellectuel sage” et “l’expert pondéré” continuent de prodiguer des leçons en pragmatisme et en réalisme; et aussi d’analyser les slogans des manifestants pour les imputer à des parties invisibles tirant les fils et fixant une ordre de route à partir de chambres obscures.  Pour ceux-là, rien n’a changé.

La partie électorale qui commence dessine déjà une scène déprimante pour ceux qui annonçaient que la solution magique viendrait des urnes.  Les noms des candidats en course annihilent toutes les garanties censées avoir été apportées par l’Autorité chargée d’organiser les élections et la révision de la loi électorale. 

Depuis que Abdelmadjid Tebboune a osé se présenter comme le sauveur de l’Algérie en proposant d’offrir ses précieux services pour la construction du nouvel Etat algérien, les défenseurs de l’élection commencent à exprimer franchement leur déception. 

Que ce soit pour l’autre candidat, Ali Benflis, qui a vu dans  l’apparition de Tebboune un projet de cinquième mandat, ou pour certains défenseurs enthousiastes de la solution électorale, les garanties se sont soudain évaporées et l’intention d’imposer un candidat est devenu plus évidente.

Des partis hors du coup

Cette déception précoce confirme qu’ils ont une vision à courte-vue et qu’ils n’ont pas pas assimilé la portée du moment historique que constitue la révolution pacifique. Il faut rappeler que l’attachement du pouvoir à faire des élections la priorité et l’objectif a été soutenu par des partis présumés être dans la case de “l’opposition”. Cela est apparu clairement les jours qui ont suivis le début des manifestations, le 22 février. 

Les partis ont continué à se comporter avec la logique d’avant la révolution. Ils ont cru que les revendications avancées lors de la conférence de Mazafran, notamment celles relatives à la révision de la loi électorale et la création d’une commission électorale indépendante, sont des acquis importants pouvant garantir l’ouverture du champ à l’alternance pacifique au pouvoir.  

La précipitation à soulever à nouveau ces revendications immédiatement après le 22 février était le signe clair d’une incompréhension de ce qui se passait dans la rue dont ils attendaient une fin rapide. On peut comprendre une erreur d’appréciation initiale. 

Sept mois dans la vie de la révolution pacifique n’ont pas suffit aux élites pour comprendre ce qui se passe. Les chefs de partis continuent d’emprunter leurs discours une évaluation erronée alors que la révolution pacifique a  réussi à éviter tout les pièges qui lui étaient tendus. Ceci confirme que ces partis ne sont pas habilités à être partie prenante dans le projet de l’Algérie nouvelle. 

Le pouvoir a tiré un grand bénéfice du service rendu par certains partis d’opposition qui ont réduit la question du changement de régime aux élections. Une option qui a été imposée à travers la diabolisation de la transition démocratique présentée comme une transition vers le vide, tout comme l’idée d’un processus constituant a été décrite comme une entreprise de destruction de l’Etat. 

Dénaturation

Des partis ont contribué à cette dénaturation. Ils l’ont justifiée au plan idéologique ainsi que le montrent les discours du MSP et, à un degré moindre, de certains autres partis islamistes. Que ce soit pour les réunions des “forces du changement” ou de la conférence de Ain Benian, ceux qui se sont présentés comme des opposants étaient pressés d’aller aux élections le plus tôt possible. Ils se sont soumis à la décision du pouvoir de différer la satisfaction des revendications du peuple à un président élu dans le cadre d’un régime qu’il veut changer, ainsi que le confirme le discours officiel. 

Il n’y a eu aucune surprise, le pouvoir a pris les revendications de cette “opposition”, les a imputées au peuple, les a vidées de leur contenu avant de les présenter, de la manière que nous savons, comme étant une réponse aux exigences du peuple. Et que donc, il ne reste plus qu’à aller aux urnes le 12 décembre. 

Le pouvoir qui avait été mis dans l’impasse par la révolution pacifique était, selon la vision de cette opposition, en position de force. Abdelaziz Rahabi, par exemple, a reconnu que les concessions faites à un pouvoir qui n’a montré aucun signe d’écoute était une erreur. Mais, mis à part le refus de Rahabi de participer aux élections, on ne voit rien qui indique que l’on a pris la mesure de l’erreur et que l’on oeuvre à faire les corrections nécessaires. 

Le pouvoir est-il si fort qu’ils le croient ? 

Les visions des partis, et d’une partie de l’élite qui s’est placée du côté de la révolution pacifique, se fondent sur un réalisme tronqué. Ils avancent une série d’arguments pour justifier à leur position “souple” qui va dans le sens des promesses du pouvoir. Ils ont fait valoir que face à une société inorganisée du fait de la désertification politique, il y a un pouvoir qui dispose des tous les attributs de la force.

L’autre argument est la possibilité d’un reflux des manifestations avec le temps. Toutes ces justifications ont conduit à des appels à s’engager plus fortement dans le contrôle de l’opération électorale et à présenter un candidat consensuel unique de l’opposition. Le  changement, selon eux, ne venant que par vagues, il est possible de construire à partir de ce qui a été réalisé dans cette première vague.

Ces visions se fondent sur une lecture erronée de la force du pouvoir. Il faut d’abord distinguer entre les facteurs de force qui se manifestent dans la puissance matérielle (la plus importante étant la force de répression qui peut être utilisée par le pouvoir au nom de la légitimité de l’Etat), l’existence de réseaux d’allégeance organisés, la puissance de l’argent (la capacité à utiliser l’argent public pour corrompre la société), la monopolisation des médias et de la justice. Tout cela sont des facteurs de force du pouvoir.

Mais la force réside dans la capacité à utiliser ces éléments pour atteindre des objectifs précis. Là, réside, la nouveauté induite par la révolution pacifique du 22 février. Les manifestants, par leur détermination à rester pacifiques, ont neutralisé la carte de la répression et privé le pouvoir du principal instrument auquel il avait recours par le passé.  En outre, la pression populaire a déjoué les plans visant à assurer paisiblement la continuité. L’incarcération de hauts responsables sous l’accusation de corruption a ouvert la voie à des poursuites judiciaires qui ont compliqué les opérations d’utilisation de l’argent public. 

La prise de distance à l’égard de Bouteflika a imposé des tentatives de changement dans les directions des partis et des organisations qui ont été utilisés durant le règne du président déchu. Une situation qui a créé de la confusion au sein de pouvoir rendant difficile le recours aux réseaux traditionnels alors qu’il n’a pas d’autres alternatives.  Sans compter que l’unicité imposée à l’information dans tous les médias lourds a considérablement affaibli leur capacité à influencer. 

Un étrange déni 

L’état de confusion dans lequel se trouve le pouvoir actuel réside en partie dans l’incapacité à exploiter ces facteurs et à les transformer en force effective. Les élites, au lieu de prendre conscience de ces faits, persistent à imputer tout ce qui est arrivé aux décisions prises par le pouvoir de fait. C’est un déni étrange du rôle de la révolution pacifique dans la désagrégation du régime en poussant ses clans à s’affronter loin d’une rue sanctuarisée par son pacifisme.

Certes, la révolution pacifique a été la surprise de l’Algérie pour elle-même, mais sept mois sont largement suffisants pour que les “élites” corrigent leur lecture de la réalité et se débarrassent de leur vision hautaine à l’égard de la rue. Suffisants pour voir que les manifestations qui se poursuivent avec force et que la détermination à aller vers un changement réel de régime signifient en définitive qu’il y a eu un changement radical dans les rapports de force. Et cela implique une révision radicale des stratégies politiques afin que ces “élites” soient à même de prendre la mesure de ce moment historique et de participer à la construction de l’Algérie nouvelle.

Traduit de l’arabe par le HuffPost Algérie. Article original


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Un commentaire

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  • Ait Said
    6 octobre 2019 at 9:51 - Reply
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