يومية الجزائر
Édition du
20 October 2019

Après plus de sept mois, le harak en Algérie reste infléchissable

Le soulèvement populaire non-violent, lancé le 22 février, a réanimé l’Algérie et redonné à la jeunesse espoir et goût à la vie. La « révolution du sourire » a changé le destin du pays. L’Algérie post- 22 février ne sera plus celle d’avant. Un régime autoritaire et corrompu n’a plus de place en Algérie. Miser sur sa régénération serait un manque de clairvoyance et une grave erreur d’appréciation.

Renaissance d’une nation

Un jeune africain qui a pris la mer pour fuir son pays a confié en 2008 à la réalisatrice et comédienne franco-sénégalaise Mati Diop : « Quand on décide de partir, c’est qu’on est déjà mort. » (1) Une bonne partie des candidats africains à l’exil en Europe connaîtront une deuxième fois la mort, réelle cette-fois ci, dans les flots de la méditerranée.

L’Algérie était pendant de longues années moribonde à l’image de son président qui s’agrippait indignement au pouvoir deux décennies après sa nomination par les militaires. Le soulèvement populaire non-violent, lancé le 22 février dernier, est venu réanimer le pays et redonner à la jeunesse algérienne espoir et goût à la vie. Dès les premières semaines du harak, on pouvait lire sur les murs et les pancartes, « pour la première fois, je n’ai pas envie de te quitter mon Algérie », « Bonnes nouvelles ! Ceci est la dernière embarcation [pour traverser la Méditerranée]. Elle a déjà été réservée par le pouvoir ». L’espoir revient à une jeunesse désœuvrée et la fierté d’être algérien renaît après avoir été étouffée par des décennies de hogra, c’est-à-dire d’injustice et d’humiliation.

Entêtement d’un pouvoir aux abois

Au huitième mois du soulèvement, l’état-major de l’armée nationale populaire (ANP) continue de faire la sourde oreille aux revendications des Algériens et de rejeter l’idée d’un véritable dialogue national. Et pourtant, on sait qu’il n’y a qu’une seule manière de résoudre une crise politique et promouvoir une paix durable : le dialogue. Car l’alternative c’est la porte ouverte à la violence. Eviter le dialogue, et imposer la paix par la force militaire et sécuritaire, n’est pas consolidation de la paix, mais pacification. Le régime militaire algérien l’a essayé dans les années 1990 avec les résultats que l’on connait. Il avait rejeté l’appel au dialogue des voix de la raison d’Abdelhamid Mehri, d’Abdelkader Hachani, de Hocine Aït Ahmed et d’autres, tous liquidés symboliquement ou physiquement.

Un dialogue véritable est inclusif et structuré

Les Algériens savent que le dialogue est l’antidote à la violence et que leurs griefs et revendications doivent un jour ou l’autre passer de la rue et des places publiques à un cadre formel et représentatif. Mais ils veulent un dialogue véritable, en mesure de sortir le pays définitivement d’une crise politique qui dure depuis trop longtemps déjà. Or les forces anti-changement, militaires et civiles, qui profitent du statu quo, font tout pour détourner le dialogue de sa fonction première pour en faire un instrument servant leurs intérêts respectifs : se doter d’un semblant de légitimité pour maintenir la mainmise sur le pouvoir politique et économique pour les uns, regagner une crédibilité auprès de la population et retrouver une virginité politique pour les autres.

Les Algériens sont conscients qu’un dialogue véritable ne peut avoir lieu que dans un climat apaisé. C’est pourquoi ils ne cessent de réclamer des mesures pour rétablir la confiance entre le pouvoir effectif et le peuple, telles que l’indépendance de la justice, la liberté de la presse et des médias, l’ouverture des champs politique et associatif, l’arrêt du harcèlement et des poursuites des acteurs du harak, et la libération des prisonniers politiques et d’opinion.

Il est évident que pour réussir, ce dialogue doit être participatif et inclusif, associant toutes les parties prenantes. Il doit impliquer les représentants du harak, les représentants du pouvoir réel, notamment l’état-major de l’ANP, les représentants de l’opposition crédible, les organisations de la société civile, les femmes et jeunes, les leaders religieux et communautaires, les intellectuels et le secteur des affaires, car plus large est l’adhésion de la population, plus on est en mesure de mettre en œuvre l’accord conclu, évitant ainsi des spoilers potentiels.

Contrairement aux tentatives récentes de dialogues initiés par le pouvoir ou par une certaine classe politique, le dialogue véritable ne se résume pas à une réunion ou deux, avec une déclaration finale, préparé à l’avance et prête pour les signatures. C’est un processus structuré plus ou moins long, avec des règles et des procédures bien définies. La réussite ou l’échec du dialogue national dépend de nombreux facteurs, liés soit au contexte politique, soit au processus lui-même (2). Le soutien des élites nationales et de la population, la représentation, le nombre et la sélection des participants, les procédures de prise de décision, le choix des facilitateurs, sont déterminants.

La résistance non-violente

Pour résoudre la crise politique en Algérie plusieurs approches sont possibles. Une voie consisterait en une prise de conscience du pouvoir de la nécessité de restituer la souveraineté au peuple et une initiative de sa part pour engager un dialogue avec les forces politiques du pays et œuvrer ensemble pour une transition véritablement démocratique. Ceci a toujours été le souhait des Algériens, car c’est le chemin le moins couteux, mais hélas, avec le temps, on se rend compte que ce scénario est peu probable. Car on est dans le cas d’un conflit asymétrique, ou le pouvoir militaire pense qu’il n’a pas besoin de s’engager dans un dialogue et qu’il a les moyens de résoudre tout seul la crise, à sa manière. Une autre approche consisterait en l’intervention d’un tiers pour persuader ou contraindre le pouvoir à accepter le principe du dialogue. Cette voie est écartée par le peuple algérien qui refuse toute ingérence étrangère, aussi amicale soit-elle. Le peuple s’est donc inscrit dans une autre approche, celle de la résistance pacifique, afin de rétablir l’équilibre des forces et obliger le pouvoir à dialoguer.

Si cette résistance populaire massive dure depuis plus de sept mois, c’est parce qu’elle respecte cinq principes fondamentaux :

1. L’unité dans la diversité : Le harak a brisé toutes les frontières : idéologique, régionale, générationnelle, de genre, de capacité physique, intérieur-extérieur, etc. Dans une diversité apaisée, des femmes et des hommes œuvrent ensemble en Algérie pour mettre fin à l’autoritarisme et à la corruption, aspirant à une société inclusive et un Etat de droit et de bonne gouvernance où la citoyenne et le citoyen jouiront de la liberté et de la dignité.

2. La vision commune : Au départ, les manifestants scandaient « non au cinquième mandat » de Bouteflika, mais après quelques semaines, il y a eu convergence vers une seule revendication claire est nette : la primauté du politique sur le militaire. Les principaux slogans sont aujourd’hui : « madaniya machi askarya » (Etat civil, pas militaire), « joumhourya machi caserna » (une république, pas une caserne).

3. La non-violence : Le soulèvement n’a pu durer que grâce à sa non-violence. Le pouvoir qui excelle dans la gestion de la violence et son utilisation à son avantage a été pris au dépourvu et se débat sur un terrain qu’il ne sait pas maîtriser.

4. L’indépendance : Les Algériens ne veulent d’aucune interférence dans leurs affaires ; ils estiment qu’eux seuls sont habilités à opérer le changement qu’ils souhaitent. Ils ont un seul message aux gouvernements étrangers : en soutenant un régime autoritaire et corrompu en Algérie, vous transgressez vos propres valeurs et desservez les intérêts de vos propres pays.

5. L’endurance et la patience : Le pouvoir a misé plusieurs fois sur un relâchement des protestations à l’approche du ramadhan, des grandes vacances, etc. Il s’est trompé. Les citoyens étaient présents chaque semaine, en masse, bravant la pluie et le froid de l’hiver, la soif et la faim pendant le mois de ramadhan et la chaleur de l’été.

Une nouvelle Algérie à l’horizon

La « révolution du sourire » a déjà changé le destin du pays. L’Algérie post- 22 février ne sera plus jamais celle d’avant. Les 33 semaines passées ont été une véritable école de conscientisation politique de la population, notamment des jeunes. Un régime autoritaire et corrompu n’a définitivement plus de place en Algérie. Miser sur sa régénération possible serait un manque de clairvoyance et une grave erreur d’appréciation.

Notes :

(1) Augustin Trapenard. La traversée de Mati Diop : Entretien avec Mati Diop. Boomerang. France Inter, 30 septembre 2019
(2) Thania Paffenholz, Anne Zachariassen, and Cindy Helfer. What Makes or Breaks National Dialogues? Inclusive Peace & Transition Initiative. The Graduate Institute of International and Development Studies. Geneva, October 2017.


Nombre de lectures : 2020
Un commentaire

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  • Ali benmoussa
    2 octobre 2019 at 2:42 - Reply

    TLIBA UN OS POUR GAID SALAH ! ! !
    En Algérie nul n’est Roi…

    – 1) – Les élections du 12 décembre vont tourner au fiasco inchallah…

    – 2) – Le nouveau commandement militaire pro-Emirat va activer TLIBA sur les dossiers sulfureux des enfants de GAID SALAH…et GAID EL ÉMIRATI s’en va avec…
    Ensuite ce sera le plan D…

    En attendant, l’Algérie continue de se faire piller et espionner par les multinationales et lobbies..les jeunes continuent de mourir en mer…Pendant que les autres nations avancent vers des horizons prospères.

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