يومية الجزائر
Édition du
28 March 2020

L’Algérie entre crise interne et enjeux géostratégiques

PAR AW · MARS 3, 2020

Intervention de Omar Benderra, membre d’Algeria-Watch au Centre d’Etudes Stratégiques sur le Maghreb (CESMA) à Tunis, le 22 février 2020

Mesdames, Messieurs,

L’Algérie est secouée depuis un an par un mouvement politique d’une forme et d’une ampleur exceptionnelles. Le Hirak apparu le 22 février 2019 est l’expression massive d’un divorce profond et irrémédiable entre la majorité de la population et le régime qui commande au pays depuis l’indépendance en juillet 1962. Cette phase politique décisive de l’histoire algérienne se déroule dans un contexte de crise régionale aiguë.

Au bout d’une gestion calamiteuse dont tout semble indiquer qu’elle mène irrésistiblement le pays vers une impasse majeure, le système politique algérien, incapable de se renouveler et de s’ouvrir, semble avoir dépassé ses limites fonctionnelles : il n’a, très visiblement, qu’une emprise de plus en plus réduite sur la société. Privé de la rente assurée par les exportations d’hydrocarbures (dont le volume et les cours sont en baisse), le pouvoir militaro-policier ne dispose plus que de son seul appareil de répression, forces de sécurité et appareil judiciaire asservi, pour assurer son maintien. Il s’appuie également sur la béquille médiatique d’une information étroitement contrôlée pour tenter de produire une image de normalité qui ne résiste pas à une observation sommaire de la réalité. À bout de ressources et sans compétences, le pouvoir n’a plus les moyens de faire face aux demandes sociales et ne parvient même plus à conforter sa base clientéliste traditionnelle.

Le peuple face au régime

Aux revendications populaires, celles de l’État de droit et de la fin de l’immixtion de l’armée dans la vie politique, exprimées sur tous les tons depuis le 22 février 2019, le régime ne répond que par des faux-fuyants en se repliant derrière une fiction « institutionnelle » dont la consistance politique est extrêmement ténue. Le système se reproduit sans se renouveler, dans une régression politique de plus en plus patente au moyen d’expédients dont l’inanité n’échappe à personne. L’apparence de légalité construite sur la fraude électorale et une propagande épuisée est loin de résorber le déficit de légitimité d’instances rejetées ou ignorées par l’opinion publique. Les écrans de fumée ne parviennent plus à masquer un champ de ruines.

La crise généralisée sous-jacente, mise à nu par le Hirak a porté au grand jour les antagonismes croissants au sein du régime où des groupes d’intérêts concurrents mêlant militaires et oligarques se disputent avec âpreté une rente en contraction spectaculaire. En effet, les conflits internes du régime algérien sont traditionnellement exacerbés lors des phases de réduction des revenus tirés de l’exportation des ressources fossiles. La chute des prix du pétrole en 1985 a produit les évènements d’octobre 1988, la baisse spectaculaire de ces mêmes prix, qui passent de 110 dollars à 65 dollars entre juillet 2014 et le début de l’année 2016, détermine très largement une crise de plus en plus aiguë à la tête de l’armée et de la police politique. La tension très perceptible depuis 2015 s’aggrave rapidement sous la pression du Hirak, qui oblige l’armée à sortir du bois en déposant Abdelaziz Bouteflika dont l’annonce de la candidature pour un cinquième mandat a été la goutte qui a fait déborder la coupe d’amertume populaire.

Les arrestations de nombreux officiers généraux, dont certains étaient jusqu’alors aussi omnipotents que craints, ainsi que celles d’hommes d’affaires qui leur sont notoirement associés dans un contexte de scandales littéralement stupéfiants, mettent en évidence l’étendue de la corruption du régime, son caractère prédateur et la piètre qualité morale de ses composantes. Un « gang » est défait sans gloire et un autre sort apparemment vainqueur d’un rapport de forces dont les conséquences ne sont certainement pas encore totalement révélées. Le régime sclérosé et sans capacité de répondre au Hirak, jette en pâture à l’opinion des individus honnis, espérant ainsi détourner la colère populaire de ses revendications politiques fondamentales. Au cours de ce dévoilement sélectif où sont exposés les mœurs délétères du sérail et ses dévoiements, largement connus du public, aucun groupe de pouvoir n’émerge positivement. Tout au long de cette année d’arrestations spectaculaires et de procès bâclés, le mouvement populaire ne faiblit pas et continue de réclamer le renouvellement de ce personnel militaro-politique rejeté en bloc.

Le régime apparaît désormais sans leviers ni influence dans la société, l’organisation particulièrement peu probante de l’élection présidentielle de décembre 2019 le confirme sans nuances. Ses relais sont inopérants et incapables de mobiliser comme ils pouvaient le faire à l’occasion de manifestations « spontanées » lors des mascarades électorales antérieures. Les médias autorisés sont réduits à la diffusion d’images, grossièrement préfabriquées, de militaires habillés en civil simulant une bien chétive affluence devant des bureaux de vote désertés – avec une abstention officiellement de 60 %, en réalité de l’ordre de 90 %. Le même subterfuge est utilisé pour créer l’apparence d’un effet de masse pour les funérailles du général Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée, décédé brutalement le 23 décembre 2019 au lendemain de la désignation en tant que chef d’État de son homme lige, Abdelmadjid Tebboune. Le régime est à l’image de ses procédés : un leurre et une nuisance dans une fuite en avant continue.

Le régime inaudible

Au bout d’un an d’une protestation constante et généralisée, la structure de pouvoir est certes essentiellement intacte mais isolée comme jamais auparavant. Sa gouvernance est vaine, sans impact sur la réalité politique d’une société en situation de rupture, de manifestants déterminés à poursuivre leur combat pacifique et d’une opinion très majoritairement dissidente. En réitérant le caractère non violent de leur soulèvement démocratique, les Algériennes et les Algériens souhaitent aussi démarquer leur action politique de celles qui ont dévasté la Libye et la Syrie. Loin de ces épouvantails et des mises en garde paranoïaques sur de prétendues « mains étrangères » à l’œuvre dans le Hirak, les manifestants confirment que l’Algérie n’est pas le laboratoire d’officines étrangères et soulignent que c’est plutôt ce régime ossifié, dominé par une gérontocratie militaire qui est soutenu à bout de bras par ses sponsors internationaux.

Car l’opinion algérienne n’ignore rien du contexte régional et international dans lequel se situe le Hirak, elle est largement informée de la nature des relations du régime avec l’extérieur. La politique étrangère de l’Algérie est, depuis fort longtemps – depuis le coup d’État militaire du 11 janvier 1992 –, principalement dominée par la volonté de présenter le régime sous le meilleur jour possible aux Occidentaux dont les opinions publiques sont sensibles à la cause des droits humains. De fait, l’action diplomatique post-putsch est construite sur la justification de l’interruption brutale du processus démocratique et sur la dilution des responsabilités en matière de crimes de masses et contre l’humanité perpétrés dans des circonstances particulièrement troubles au cours de la « sale guerre » contre les civils tout au long des années 1990.

À la fin des années 1990, la politique étrangère du régime est de fait inaudible. L’image de l’Algérie officielle, sur la défensive du fait de violations avérées, massives et répétées, des droits humains, est largement négative. Plus gravement, la perspective de mises en cause judiciaire internationale, que ce soit devant la CPI ou devant n’importe quel tribunal pouvant se prévaloir de la compétence universelle, inquiète particulièrement le personnel militaro-politique impliqué dans les atrocités commises tout au long de la « sale guerre » contre les civils.

Ces préoccupations expliquent la désignation d’Abdelaziz Bouteflika en tant que chef de l’État par le collège de décideurs militaires en avril 1999. Appuyé par les relais politiques externes du régime, à Paris notamment, ce choix est principalement fondé sur l’expertise et le carnet d’adresses d’un cacique du régime qui fut ministre des Affaires étrangères du coup d’État du 19 juin 1965 jusqu’à la mort du président Boumediene en 1978. Toute l’action politique et diplomatique de l’Algérie est depuis lors focalisée sur l’objectif primordial de réhabilitation du régime et d’alignement sur l’Occident. Sur le plan économique, l’Algérie réaffirme un virage libéral entamé avec la conclusion d’accord d’ajustement avec le FMI dès avril 1994.

Cette réorientation politique sera plus que favorisée par les attentats du 11 septembre 2001 qui modifient complètement l’agenda international des États-Unis et de leurs alliés : la lutte globale contre le terrorisme « islamiste » est la nouvelle priorité de « l’Axe du Bien ». Sur ce terrain, la coopération sécuritaire algérienne est plutôt appréciée par les agences américaines spécialisées. Le régime est mécaniquement réhabilité au point oú, le 9 décembre 2002, William Burns, secrétaire d’État adjoint pour l’Afrique du Nord et le Proche-Orient, déclare publiquement à Alger que « Washington a beaucoup à apprendre de l’Algérie sur la façon de combattre le terrorisme ». Alger est dès lors publiquement fréquentable.

Réajustement diplomatique et constantes historiques

Cet alignement est d’emblée relativisé par la méfiance persistante des Occidentaux, qui refusent de vendre des armes à l’armée algérienne. De fait, malgré un réel effort de diversification et un rapprochement remarqué avec l’Otan, l’Armée nationale populaire (ANP) continue de s’approvisionner principalement auprès de son fournisseur historique : l’industrie militaire de la Fédération de Russie, qui a succédé à l’URSS, bénéficie de très importants contrats (plusieurs milliards de dollars) de renouvellement et de modernisation de l’arsenal algérien, notamment depuis la visite à Alger de Vladimir Poutine en 2006.

Cette disposition plus favorable à l’Occident ne va pas jusqu’au reniement des orientations fondamentales de politique extérieure. La diplomatie algérienne continue d’apporter un soutien entier, bien que moins vocal et moins significatif que par le passé, à la cause du peuple palestinien et à la résistance antisioniste tout en tentant de conserver un certain équilibre dans ses rapports avec le Conseil de coopération du Golfe (CCG) et la République islamique d’Iran avec laquelle on note cependant une nette prise de distance depuis quelques mois. L’Algérie demeure solidaire du régime syrien et a refusé de soutenir la coalition émirato-saoudienne dans son aventure yéménite tout en préservant des distances avec le mouvement de résistance Houthi. Au plan maghrébin, le soutien algérien au droit à l’autodétermination du peuple du Sahara occidental est réaffirmé et les relations avec le Maroc, ou l’influence de l’ex-métropole coloniale prévaut encore plus qu’ailleurs, restent glaciales, comme en témoigne la fermeture persistante de la frontière terrestre entre les deux pays.

Beaucoup moins active que lors des périodes antérieures au coup d’État militaire du 11 janvier 1992, la diplomatie algérienne a fait profil bas tout au long de la période Bouteflika ; son désengagement du continent africain, où elle était traditionnellement présente avant même l’indépendance du pays, en est une expression éloquente.

Cette posture est spécialement reflétée par le rôle supplétif assigné à l’Algérie par l’Union Européenne dans le processus d’externalisation de ses frontières dès 2014. Les forces de sécurité algériennes sont ainsi régulièrement mobilisées, en particulier depuis 2016, dans des chasses aux sud-sahariens, raflés et expulsés manu-militari, au nom du containment des flux migratoires vers l’Europe. L’image du pays sur le continent a été gravement endommagée par les violations de droits humains qui accompagnent ces refoulements massifs d’êtres humains sans défense et au bout du désespoir. En complète opposition sur ce chapitre avec le legs panafricaniste de la Révolution Algérienne.

L’Algérie, qui a accepté du bout des lèvres en 2008 le projet d’Union pour la Méditerranée (UPM) défendu par Nicolas Sarkozy, premier chef d’État français ouvertement néoconservateur, en raison de son caractère évident de cheval de Troie d’Israël, a clairement désapprouvé l’intervention de l’Otan en Libye en 2011 sous couvert d’une interprétation abusive de la résolution 1973 des Nations unies. Mais cette réprobation largement formelle, relativisée par la transmission par l’Algérie aux autorités françaises d’informations opérationnelles sur l’état de l’armée libyenne, n’a pas débouché sur une mobilisation effective de la diplomatie algérienne pour, au moins, tenter de sensibiliser la communauté internationale sur les périls d’une telle aventure faute de s’opposer à une guerre injuste et lâche contre un pays voisin et frère.

Pré-carré colonial et zone grise

La même équivoque prévaut pour ce qui concerne la région sahélienne, où le Mali et le Niger, Etats faillis, font face à de graves crises internes. La stratégie algérienne, privilégiant officiellement des approches fondées sur des règlements politiques inclusifs (à l’image des accords d’Alger de mars 2015), s’est aussi appuyée sur des coopérations militaires avec les pays concernés, coopération restée largement théorique tant les armées de ces pays restent faibles. Le volet opérationnel de l’action antisubversive par l’infiltration de groupes dissidents de diverses obédiences, séparatistes ou islamistes pour prévenir la pénétration sur le territoire algérien a été d’une efficacité relative, comme l’ont montré diverses attaques du nébuleux Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao) dans la région ultra sécurisée de Tindouf en octobre 2011 et de groupes non-identifiés comme celui responsable de la prise d’otages en janvier 2013 sur le site de Tiguentourine. Depuis, le renforcement de la présence militaire sur les frontières sud et sud-est par la dotation de moyens considérables et la constitution d’unités spécialisées s’est révélée plus efficace pour dissuader les intrusions de groupes armés dont les agendas politiques ne sont pas connus.

Les interventions militaires extracontinentales, celles de la France d’abord, appuyée par l’UE et États-Unis, ont sonné le glas des accords politiques en imposant des solutions de force, aussi vaines au Sahel qu’ailleurs sur la planète. L’Algérie réprouve ces expéditions guerrières au contact de ses confins méridionaux mais autorise à nouveau le survol de son territoire par l’aviation militaire française à qui elle fournit du carburant à la frontière malienne. Incapables de concevoir une coopération économique digne de ce nom et plutôt que de contribuer au désenclavement et au développement de l’une des régions les plus déshéritées du globe, les Occidentaux n’ont plus que leur supériorité militaire pour prévenir l’expansion chinoise et russe et protéger une arrière-cour néocoloniale. Tant il est évident que le prétexte d’une guerre préventive contre un terrorisme islamiste qui « menacerait l’Europe » est outrancièrement fallacieux. Il s’agit bel et bien pour des sous-impérialismes en fin de cycle, et donc plus agressifs que jamais, de défendre, avec les derniers moyens à disposition, des positions dans le contexte d’une compétition globale exacerbée pour des ressources en raréfaction.

C’est bien cette logique cynique qui sous-tend les stratégies occidentales au Sahel comme en Libye. Les interventions militaires directes ou indirectes d’États extracontinentaux alimentent des conflits de très longue durée dont le coût humain et social est assumé par les peuples démunis et abandonnés du champ de bataille. La guerre éternelle permet le déploiement durable de troupes sur des territoires en perdition sociale et économique. Le Tchad en est une illustration parlante : « Manta » la première opération militaire française, ancêtre de l’actuelle « Barkhane », date de l’année 1983…

Cette approche belligène est toujours actuelle, la consolidation de bases françaises pour une force permanente de plus de 5 000 hommes et l’installation d’une base américaine (celle d’Agadez au Niger, conçue pour abriter des drones de combat, aurait coûté au moins 100 millions de dollars et pourrait abriter 800 à 1 000 militaires) aboutissent à l’extension du théâtre des opérations subversives. L’effet du renforcement de la présence militaire occidentale est mécanique : les groupes terroristes, qui dans cet océan de misère sans nom n’ont aucun mal à recruter et à compenser leurs pertes, quittent en partie leurs zones d’origine devenues incertaines pour organiser des opérations meurtrières jusqu’au Burkina Faso. C’est à partir de cette immense zone grise et sous divers drapeaux (vrais ou faux), que ces groupes aux contours imprécis mènent des coups de main au nord du Sahel, en Algérie comme cela a été le cas pour la série d’attaques-suicides en 2017 et la dernière en date d’un camp frontalier de l’ANP le 9 février 2020 à Timiaouine. La déstabilisation régionale est accentuée par l’intrusion des Émirats arabes unis, Etat mercenaire plutôt que Sparte du CCG, qui développent un réseau de bases allant de l’Érythrée à la Mauritanie, incluant notamment le Niger dans un dispositif militaire au sud du Maghreb, dont la finalité est sujette à caution.

Libye, l’ombre de la partition

Le conflit en Libye reste néanmoins le sujet le plus préoccupant pour ses voisins maghrébins. La détérioration continue de la situation interne et l’incapacité d’aucun des deux camps principaux – même en cas de victoire militaire de l’un d’eux – à assurer la stabilisation du pays menace en effet la région dans sa totalité. Les interventions extrarégionales alimentent un conflit qui risque d’éliminer l’État libyen de la carte géopolitique et de plonger le pays dans un désordre structurel propice à toutes les dérives. Les acteurs internes du drame libyen comme leurs appuis externes sont clairement identifiés et il n’y a face à la situation créée par cette confrontation fratricide aucun manichéisme possible. De nombreux clans et factions continuent de refuser de prendre les armes pour l’un ou l’autre des deux camps en présence.

Le maréchal Haftar, maître de la Cyrénaïque, allié des Occidentaux et des potentats wahhabites du Golfe en rébellion contre le gouvernement de Tripoli, internationalement reconnu mais saboté en sous-main par les Occidentaux, met en œuvre une stratégie d’immixtion de forces étrangères étatiques (Émirats arabes unis, France, Égypte, Russie…) et non étatiques (miliciens régionaux, soudanais, tchadiens…). En face, le gouvernement « d’Union Nationale » de Fayez El Sarraj a suivi en faisant appel à des groupes armés locaux, à des milices islamistes, ou présentées comme telles, et à la Turquie, disposée à dépêcher des troupes ainsi que des contingents djihadistes prélevés du front syrien. En plus de plonger la Libye dans un maelstrom de violence, la prolifération de combattants, de terroristes et de mercenaires constitue une menace croissante pour ses voisins, la Tunisie et l’Algérie au premier chef.

Cette évolution irrépressible vers un désastre sécuritaire régional de première grandeur a semble-t-il fini par susciter l’inquiétude des autorités d’Alger et incité ces dernières à sortir de leur mutisme et de leur passivité. Alger, qui répétait à l’envi son mantra de refus d’intervention de son armée hors des frontières nationales, semble avoir finalement compris l’urgence d’une action politique vigoureuse. D’autant que le pays n’a été invité à la conférence ad-hoc de Berlin en janvier 2020 que sur l’insistance de la Turquie. La Libye se transforme peu à peu en incubateur et sanctuaire terroriste, épée de Damoclès au-dessus de la tête de ses voisins, ouvrant des perspectives très préoccupantes. Les redécoupages et fracturations d’Etats nés de la décolonisation ne sont pas pure hypothèse ; la partition soudanaise imposée par les Etats-Unis et leurs alliés en violation flagrante de l’un des principes fondateurs de l’UA est dans toutes les mémoires.

La sécurité nationale et l’unité territoriale n’est pas directement en cause : le peuple algérien instruit par l’histoire et les réalités contemporaines n’accepte pas l’importation de djihadistes sur son sol et n’est pas prêt à accueillir les aventuriers internationaux du djihad wahhabite tels que ceux qui ont mis la Syrie à feu et à sang. L’histoire récente l’a démontré, en refusant la logique de guerre civile que les généraux putschistes ont voulu imposer dans les années 1990, c’est bien le peuple qui assure la première et dernière ligne de défense politique du pays. La pérennité de l’Etat et la souveraineté nationale sont ultimement garanties par la maturité, la lucidité et les capacités de discernement de la population dont le sens politique se vérifie au fil des vendredi de protestation.

De ce point de vue, la mobilisation démocratique du peuple dans l’esprit de solidarité de l’appel du 1er novembre 1954 est un appui considérable aux initiatives de paix en Libye. Les actions visant à imposer un dialogue le plus large possible entre toutes les parties libyennes, belligérantes et non-belligérantes, sont urgentes, car la déstabilisation durable d’un pays aussi vaste et aussi riche que la Libye est susceptible d’engendrer des ruptures désastreuses et de renforcer des menaces, déjà perceptibles, et qui pourraient rapidement évoluer en danger pour toute la région.

Les peuples algériens et libyens sont proches et se connaissent bien, nul n’a oublié l’importance fondatrice pendant la guerre de libération de la base Didouche près de Tripoli, premier centre de renseignement et de contre-espionnage du GPRA. Les liens nombreux, anciens et étroits, favorisent très naturellement une action politique algérienne. Mais il est clair qu’une telle démarche ne peut se déployer effectivement qu’avec le préalable d’une mutation qualitative du régime algérien. En l’espèce, et plus que jamais, la politique étrangère est le reflet de la politique intérieure. Pour être effectivement entendu et pour que son influence soit pleinement effective, le régime doit impérativement se transformer, élargir sa base, en ouvrant la voie à l’Etat de droit et à des institutions réellement représentatives. Il est illusoire de tenter de convaincre les parties libyennes de la nécessité d’un dialogue inclusif tout en refusant de le pratiquer pour soi-même. C’est la condition pour que l’Algérie retrouve toute sa place dans le concert des nations en se libérant dans le même mouvement d’une très invalidante tutelle néocoloniale.

Mais il est clair que la résolution du conflit Libyen, théâtre d’une guerre par procuration impliquant de nombreux acteurs extrarégionaux, concerne l’ensemble de ses voisins. Sur ce dossier, l’Egypte instrumentée par les pays du CCG qui perfusent son armée, n’est pas un partenaire autonome, le gouvernement du Caire s’alignera sur ce que dicteront ses financeurs. Les diplomaties algérienne et tunisienne, bien moins contraintes et qui se connaissent bien ont en commun une réelle intelligence des complexités libyennes. Les autorités des deux pays doivent donc urgemment élever leur niveau de coordination pour contribuer à créer le climat propice à la définition d’un consensus national libyen, effectif et durable.

Le Droit contre la guerre, la solidarité pour le développement

Dans le même esprit de résolution inclusive et pacifique des conflits, il est essentiel de parvenir rapidement à l’organisation la plus large possible des efforts des pays de la région et de l’Afrique tout entière pour le règlement politique des crises sahéliennes dans le cadre des instances régionales et de l’Union Africaine, par l’instauration de mesures de confiance et le rétablissement de réelles capacités d’administration de régions totalement marginalisées. Les règles de bon voisinage et d’équilibre entre les communautés sont la base de la restauration de l’autorité des Etats dans ces zones grises ou elle remise en cause par tous les trafics et toutes les corruptions.

Le traitement exclusivement sécuritaire par des forces expéditionnaires, françaises américaines, émiraties etc., de situations de misère, d’injustice et d’abandon n’a d’autre effet que la propagation et la consolidation de ce qu’elles prétendent combattre. Ainsi, en dépit de la mobilisation de moyens considérables et fort couteux, l’action militaire française au Sahel est un échec humanitaire et politique. Les victoires militaires sont sans lendemain et leurs impacts éphémères, la voie de la guerre n’a d’autre issue que l’enlisement dans un contexte de plus en plus hostile. Au Sahel, comme en Somalie ou en Afghanistan, il ne peut exister d’alternatives étrangères, armées ou non armées, à la volatilisation des Etats. Pour être efficace l’autorité publique et le maintien de l’ordre doivent être légitimes : l’une et l’autre relèvent expressément de la souveraineté des nations concernées.

Les acteurs extracontinentaux plutôt que de persister dans des aventures néocoloniales agressives et déplorer hypocritement le chaos croissant dans lequel s’enfoncent ces pays, devraient orienter leurs efforts et leurs dépenses vers le renforcement des moyens d’Etats parmi les plus pauvres du monde. Si la lutte contre le terrorisme et l’asséchement des flux migratoires est bien l’objet de cet effort militaire, force est d’admettre qu’il est au moins inopérant, sinon contreproductif. Les sociétés de la région ont besoin d’infrastructures économiques et sociales, d’écoles et de centres de santé, d’enseignants et d’ingénieurs et non pas d’armées étrangères, de drones et de blindés. A bout d’arguments plausibles il ressort sans ambages que les visées prédatrices des occidentaux, la convoitise suscitée par les ressources de la Libye et celles du Sahel, sont le premier obstacle à la juste résolution d’une crise structurelle multiforme. Seule l’unité des peuples et leur commune détermination à s’émanciper de la tutelle néocoloniale peuvent permettre de surmonter une trop longue fatalité.

La solidarité du peuple Algérien avec ses voisins est indéniable, elle est inscrite dans l’histoire. Mais cette solidarité n’est agissante et ne peut valablement s’exprimer que si le pays consolide son indépendance dans le respect des choix populaires. C’est l’unique voie pour que l’Algérie puisse jouer un rôle effectif pour la sécurité et la prospérité du Maghreb, du Sahel et au-delà. Le peuple d’Algérie à l’avant-garde des luttes pour la libération du continent retrouve aujourd’hui dans son Hirak un rôle pionnier pour l’instauration d’un ordre politique renouvelé fondé sur les libertés et la dignité de tous. Aux côtés du peuple frère de Tunisie sur le chemin de l’édification du Maghreb démocratique dans le droit fil des résolutions unitaires de la Conférence de Tanger d’avril 1958.

Notre région au sens le plus large, englobant le Maghreb et le Sahel, est confrontée à des défis considérables, d’ordres climatique, démographique, social et économique qui exigent l’engagement de tous les acteurs dans un cadre apaisé, constructif, favorable à la coopération. La paix et la sécurité dans le cadre du droit et de la démocratie revendiqués chaque vendredi depuis le 22 février 2019 par les Algériennes et les Algériens sont autant de repères en partage pour parvenir à notre objectif commun de coopération fraternelle pour le développement et la prospérité au bénéfice de tous les peuples de la région.

Je vous remercie.


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