Tin Zaouatine, marginalisation et militarisation aux confins des frontières algériennes

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By : Raouf Farrah
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« Nous (les gens de Tin Zaouatine) ne vivons ni au Mali, ni en Algérie, mais aux confins de la misère ». C’est avec ces mots durs qu’Ag Intallah, un jeune que j’avais rencontré en 2019 lors d’un séjour de recherche sur l’économie des régions frontalières, avait commencé à me décrire son village. 

Tin Zaouatine est une bourgade terne dont la particularité est d’être située entre l’Algérie et le Mali. La partie algérienne est habitée par 10 000 personnes et se trouve à plus de 9 heures de route de Tamanrasset, la ville la plus importante de la région. On y accède après un long et périlleux voyage sur les pistes accidentées du désert rocailleux du Hoggar. La partie malienne, désertique et sans le moindre service public, est quant à elle habitée par quelques dizaines de familles qui vivent dans des maisons en terre. Le village malien est contrôlé par la Coordination des Mouvements de l’Azawad (CMA), une des coalitions des groupes armés signataire de l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali, connu sous le nom d’Accord d’Alger (2015).

Les deux « Tinzas » sont séparées par un cours d’eau d’une cinquantaine de mètres de largeur. Asséché pendant une bonne partie de l’année, l’oued joue le rôle de poste de frontière « informel » entre les deux pays. C’est surtout un lieu stratégique pour les échanges et l’entraide entre populations des deux villages, liées par des attaches familiales et commerçantes anciennes. La rivière est aussi une importante source d’eau pour les habitants et les éleveurs. Des zones de pâturages convoitées et plusieurs puits sont situés dans la bande frontalière. 

À Tin Zaouatine, comme dans l’ensemble de la région, la mobilité transfrontalière est essentielle à la survie des populations, autant parmi les éleveurs, les commerçants que les transporteurs. Dans ces zones reculées et marginalisées, les jeunes n’ont souvent aucune perspective, mis à part intégrer les circuits du « Tahrib » — littéralement faire fuir —. Cette activité consiste à exporter des produits algériens de première nécessité souvent subventionnés — semoule, pâte, conserves de tomate, datte séchée, produits transformés, mais aussi essence et produits électroniques — vers le Mali. Pour faire face au chômage et subvenir aux besoins de leurs familles, les jeunes en possession de véhicules 4*4 tirent avantage du différentiel de prix entre les deux pays pour transporter ces produits et les vendre dans les villes et les villages maliens avoisinants comme Tessalit, Tabankhort ou Kidal. Malgré les restrictions majeures à la mobilité imposées par les forces de sécurité algériennes et la militarisation intensive des frontières depuis 2011, les jeunes tentent, vaille que vaille, de trouver des alternatives afin de se créer de maigres opportunités, soutenir leur famille et combler un désengagement flagrant de l’État algérien.

Les produits de base qui intègrent les circuits de l’économie du « tahrib » arrivent des villes du nord jusqu’à la ville de Tamanrasset par des circuits formels. De là, ils sont transportés vers les zones frontalières, notamment Tin Zaouatine, Timiaouine et Ain Guezzam (frontière avec le Niger). À Tin Zaouatine, ces produits sont stockés dans les magasins qui longent la route des « Hwanit » ; artère principale du village où les jeunes s’agglutinent sous une chaleur torride en attendant de tenter l’aventure vers le Mali au volant des Toyota FJ stationnés sur les bords des chemins sablonneux. Bien que les autorités algériennes connaissent les rouages de cette économie et son importance dans la vie saharienne, l’économie de transport et de vente des produits de première nécessité continue d’être stigmatisée. Si les autorités ont « toléré » ce type d’économie jusqu’à un passé récent, c’est de moins en moins le cas. Ces activités sont désormais souvent amalgamées au « trafic » et au « crime organisé ». Or le tahrib n’est aucunement perçue comme une activité criminelle par les jeunes habitants, qui y trouvent une source d’opportunité dans une région placée sous l’autorité d’un régime sécuritaire sans concessions.

Véhicule longeant le mur de sable El Pipe pour tenter de traverser la frontière.

Militarisation de la frontière


À la suite du déclenchement de la rébellion au nord du Mali en 2012, la frontière algéro-malienne a connu d’importants changements qui ont fortement touché les communautés locales. C’est au nom de la sécurité nationale et de la défense de l’intégrité territoriale que l’Algérie a fermé en 2013 de manière unilatérale sa frontière terrestre avec le Mali, au grand dam des habitants de la région. Cette décision est la conséquence immédiate de l’attaque terroriste suivie d’une prise d’otages qui a visé en janvier 2013 le site gazier de Tinguentourine (Ain Amenas), non loin de la frontière libyenne. L’armée algérienne avait toutefois entamé la militarisation des frontières avant cet évènement. Le processus de sécurisation sans précédent s’est ensuite accéléré, avec pour conséquence notable l’augmentation drastique des effectifs militaires dans les zones frontalières (Bordj Baji Mokhtar, Timiaouine, Tin Zaouatine), l’intensification des patrouilles, l’installation de tours de surveillance et de caméras infrarouges pour surveiller les flux humains et matériels suspects, la construction d’une tranchée, connue sous le nom d’ « El pipe » prenant la forme à certain endroit d’un mur de sable qui peut atteindre 5 mètres de hauteur.

À Tin Zaouatine, les forces de sécurité ont érigé « El pipe » aux limites du village tout en déployant en permanence des unités du Groupement des gardes-frontières (GGF) de la gendarmerie nationale sur les bords de l’oued. Il est vrai que les habitants de la région réclament la protection de l’État, tant en matière de services de santé, d’éducation, d’opportunités d’emploi que de sécurité, afin de se prémunir contre des risques réels. En juillet 2010, un groupe d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) avait perpétré une attaque contre un contingent de la gendarmerie de Tin Zaouatine, causant la mort de 11 membres des forces de l’ordre et de deux terroristes. De plus, l’armée algérienne identifie régulièrement des caches d’armes dans la région de Tamanrasset, notamment à proximité de la frontière avec le Mali, ce qui justifie, selon l’armée, des mesures draconiennes et une vigilance extrême. Si le risque terroriste n’est pas négligeable, la quantité d’armes « découvertes » et rapportée par l’armée est discutable. Ces effets d’annonce semblent, surtout, voués à justifier des dépenses militaires exorbitantes (10,334 milliards de dollars en 2019) et corroborer un discours sécuritaire sur lequel le régime algérien base sa légitimité.

La militarisation de la frontière algéro-malienne a affecté négativement le mode de vie des habitants de Tin Zaouatine en restreignant la mobilité des habitants, des éleveurs et des transporteurs, élément indispensable à la vie saharienne. Depuis l’installation de la tranchée de sable en 2013, les mouvements humains et de biens entre les deux « Tinzas » sont devenus plus limitées, et surtout, scrupuleusement contrôlés par les forces de sécurité. L’acheminement des médicaments et de la nourriture aux cousins ou à la famille de l’autre côté de la frontière s’est transformé un casse-tête. Les éleveurs sont également obligés de faire des détours coûteux pour rejoindre les zones de pâturage en évitant la tranchée de sable. De leur côté, les jeunes « shumara » (chômeurs) transportant des biens et des marchandises vers le Mali ont été les plus affectées par la fermeture des frontières et l’édification de cette barrière. Ils doivent désormais prendre des risques considérables pour échapper à l’écosystème sécuritaire déployé le long de la frontière et se frayer un chemin au-delà du mur de sable. Les « shumara » prennent des trajets plus longs, des routes plus dangereuses et situées en dehors des sentiers battus, ce qui accentue les risques de décès et d’agression. En l’espace de quelques années, la petite économie du « tahrib » des produits de base, autrefois tolérée comme alternative au sous-développement est passée du statut de commerce diffus et de proximité à une économie « clandestine » et risquée. Cette évolution est souvent présentée comme un « dommage collatéral » d’un processus de sécurisation inéluctable conduit par l’armée algérienne.

Les habitants de Tin Zaouatine avec lesquels j’ai pu échanger souhaitent préserver leur anonymat. Selon eux, la fréquence et le volume des opportunités liées au « tahrib » sont en déclin important. La plupart des habitants ne contestent pas le besoin de protéger la région contre des menaces existantes, mais ils condamnent l’approche autoritaire et sécuritaire qui prime sur les vrais défis de développement. Prenons le cas de la tranchée de sable; la population de Tin Zaouatine n’a jamais été partie prenante de la réflexion autour de ce projet. Or, sans l’adhésion les populations locales, sans un travail de proximité avec les jeunes qui maitrisent les routes du désert, sans la prise en considération de l’écologie humaine du Sahara, tout effort sécuritaire, même légitime, devient une source de frustration qui alimente l’idée d’un mépris d’État et les tensions avec les services de sécurité. 

Au-delà des rapports inégaux entre les habitants de la région et les forces de l’ordre, la source du problème demeure l’approche hyper-sécuritaire et autoritaire du régime algérien. Peu d’attention est accordée à la participation citoyenne, et notamment à la discussion concernant les problèmes des régions frontalières avec les jeunes. Les simulacres de rencontres organisés avec des notables pro-régime ne servent qu’à démontrer leur manque de maitrise du sujet. À Tin Zaouatine, comme à Bordj Baji Mokhtar et à Timiaouine, la contestation, rarement relayée par les médias du nord, n’a cessé de rythmer la vie d’une jeunesse qui se sent méprisée par l’autorité publique. Au sentiment d’abandon et de marginalisation des habitants, s’ajoutent depuis 2013 une militarisation qui accentuent l’isolement, l’enfermement, les inégalités et l’injustice concernant la répartition des ressources matérielles et symboliques du pays. 

Carte de Tin Zaoutine préparée par le journaliste Akram Kharief montrant la localisation du fil de fer barbelé.

Ayoub Ag Adji, martyr de la politique du barbelé


Le 15 juin 2020, cette politique de militarisation de la frontière et les tensions qu’elle génère ont conduit à une tragédie à Tin Zaouatine. Des escarmouches ont éclaté entre le Groupement des gardes-frontières (GGF) de la Gendarmerie nationale et des jeunes qui contestaient la décision arbitraire d’installer un fil de fer barbelé au niveau de l’oued qui sépare les deux « Tinzas », empêchant les familles et les éleveurs de se déplacer, d’accéder aux puits et d’aller chercher le pâturage au-delà du barbelé.

Exaspérés par une situation qui durait depuis environ un mois et l’absence de réponse de la part autorités, les jeunes ont voulu arracher le fil barbelé. Les GGF ont répliqué brutalement et des émeutes ont éclaté durant lesquels cinq personnes ont été blessées et un jeune de 17 ans, Ayoub Ag Adji, a perdu la vie après avoir été touché par un tir à balle réelle. Les vidéos des violences qui ont embrasé Tin Zaouatine montrant le jeune Ayoub gisant au sol, devant les unités d’intervention spéciales, sont devenues virales. Les forces de sécurité sont accusées d’avoir assassiné un jeune citoyen innocent. Très rapidement après les événements, le ministère de la Défense nationale (MDN) dont dépend la gendarmerie a nié toute responsabilité dans la mort d’Ayoub arguant que les coups de feu avaient été tirés à partir du Mali. Une enquête sur ces événements a été ouverte. Dans l’attente des résultats de l’enquête, les données collectées ne corroborent pas la version officielle quant à l’origine du tir et les conditions de l’intervention des secours. 

La mort d’Ayoub Ag Adji a suscité l’indignation et des rassemblements de soutien ont été organisés à Tamanrasset, à Timiaouine, mais aussi au nord, à Bejaïa notamment. Les réseaux sociaux algériens ont arboré le hashtag « Nous sommes tous Tin Zaouatine », dénonçant de manière vigoureuse la brutalité d’un régime accusé de tuer ses citoyens et d’ignorer leurs revendications. Le 11 juin, quatre jours avant les événements, des activistes de Tin Zaouatine avaient rédigé un communiqué envoyé au wali (gouverneur) de Tamanrasset pour l’alerter sur la nécessité de mettre fin à la « politique du barbelé » et à l’étouffement sécuritaire de la population. Les demandes des acteurs de la société civile étaient claires : la venue du Wali au village pour constater les effets néfastes de cette politique, le retrait immédiat du barbelé et son remplacement par un point de passage formel, l’ouverture de points d’entrées pour les éleveurs et les agriculteurs souhaitant circuler au-delà du mur de sable et l’organisation d’un espace d’échange entre les autorités locales, les représentants de la ville et les forces de sécurité. Ces demandes étaient restées lettre morte au moment des émeutes du 15 juin.

Dignitaires locaux et élus, dont le député El-Bekkaï El-Hamal, n’ont pourtant cessé d’alerter le gouvernement sur les problèmes que connait la population locale. Les élus demandent notamment l’ouverture des frontières avec le Mali et le Niger afin de permettre aux habitants des zones frontalières d’exercer des activités commerciales « une fois tous les 15 jours ou au moins une fois par mois ». En avril dernier, des parlementaires de Tamanrasset, Illizi et Adrar, les trois wilayas du sud, ont cosigné une lettre ouverte au Premier ministre, laquelle listait de manière explicite les revendications et les besoins des régions frontalières. Une réunion a même eu lieu au siège de la wilaya de Tamanrasset, sans résultat probant.

La mort du jeune Ayoub est une conséquence directe de la militarisation de la frontière et de l’absence d’attention prêtée aux demandes de la population. Le chef de la sixième région militaire (Tamanrasset) de l’ANP a finalement organisé une rencontre avec des notables de Tin Zaouatine le 17 juin, à la suite de ces événements. Au cours de cette réunion, le représentant de l’armée a promis le retrait du fil barbelé, l’ouverture de points de passage pour les éleveurs, la libération des détenus arrêtés lors des affrontements et la consultation des notables pour toute décision stratégique prise dans le futur.

Les représentants civils de l’État n’avaient cependant pas été conviés à cette rencontre. Cette absence démontre encore une fois le poids de l’ANP dans la prise de décision politique sur ces « périphéries militaires » qui ne disent pas leur nom. Bien que la situation soit de nouveau calme à Tin Zaouatine et que les autorités aient montré une volonté d’apaisement – le barbelé a été retiré et les trois jeunes arrêtés lors des événements ont été relaxés-, rien n’indique que les rapports entre les forces de sécurité et la population vont changer durablement. Si l’armée décide seule de la stratégie à adopter et ne répond aux exigences citoyennes qu’à l’issue d’une tragédie, nous sommes encore bien loin d’une gestion souple et démocratique de la frontière. 

Ayoub Ag Adji, décédé lors des événements du 15 juin 2020.

Désengagement de l’État et mobilisation citoyenne


La tragédie de Tin Zaouatine est le résultat d’un cumul de problèmes structurels. Le sous-développement qui caractérise cette partie de l’Algérie en ce qui a trait à l’accès à l’eau potable, aux services de santé, à l’école, aux infrastructures et aux opportunités d’emplois est patent. À Tin Zaouatine, il n’y a pas de polyclinique, seulement un centre de santé avec deux salles qui manque de tout. En 2017, une épidémie de rougeole a touché le village. Les possibilités de traitement étant très limitées, plusieurs habitants sont décédés. Il n’y a pas de route formelle qui relie le village à Tamanrasset. Le coût d’un voyage aller-retour en véhicules tout terrain coûte 15 000 DZD (environ 75 euros) ce qui représente environ 80 % du salaire mensuel minimum. Les habitants de la région réclament des mesures d’urgence pour faciliter l’arrivée de l’eau potable et du gaz de ville — le coût de la bouteille de gaz a doublé sur les trois dernières années — la construction d’un collège, d’un laboratoire médical et d’un centre de transfusion sanguine, ainsi que de logements sociaux. 

Les autorités algériennes ont lancé en 2018 un programme spécial pour le développement des zones frontalières qui prévoyait notamment la création d’emplois et d’infrastructures et une réouverture contrôlée des frontières. Ce programme était censé conforter la révision constitutionnelle de 2016 qui précise qu’« en aucun cas, il ne peut être abandonné ou aliéné une partie du territoire national » (article 14). En janvier 2019, l’ancien ministre de l’Intérieur sous la présidence d’Abdelaziz Bouteflika, Noureddine Bedoui, s’était rendu pour la première fois depuis l’Indépendance à Tinzaouatine afin de lancer la construction d’une route reliant le village à Tamanrasset. Ce projet devait être financé par le fonds de développement des régions du Sud et la caisse de solidarité et de garantie des collectivités locales. Plus de deux ans après, « aucun mètre n’a été réalisé » selon le député El-Bekkai.

S’il est vrai que certains projets de développement ont accusé des retards à cause de lourdeurs bureaucratiques et de blocages au niveau de l’assemblée locale, l’État algérien n’a également plus les moyens, dans le contexte économique actuel, de s’engager dans des projets de développement d’envergure. Les débats populaires faisant suite à la mort d’Ayoub ont démontré que les jeunes sont désormais conscients de l’incapacité du régime à trouver des solutions durables aux problèmes qu’ils affrontent. Ils se sont donc engagés à articuler les revendications socioéconomiques de la région avec une lutte politique qui garantirait l’égal accès aux ressources matériels et symbolique de l’État. C’est dans cette perspective d’une quête de justice, de dignité et de liberté que les événements de Tin Zaouatine s’imbriquent dans la dynamique transformatrice du Hirak. Dans l’extrême sud de l’Algérie également, la recherche d’une citoyenneté active et l’édification de l’état de droit demeurent les pierres angulaires de la mobilisation populaire.

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