Sagesse politique et construction d’une mutation démocratique.

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Redouane Boudjema

La nouvelle Algérie (198) :Les Algériennes et les Algériens poursuivent leurs marches pacifiques pour sortir l’Algérie de l’impasse actuelle. Ces grandes mobilisations populaires ont commencé il y a plus de deux ans et leur objectif principal est le changement des instruments, des règles et des mécanismes du système de gouvernance. Ce système fondé sur le monopole, l’unilatéralisme, l’exclusion et la haine est une menace croissante pour l’unité du tissu social et la sécurité nationale. Le mouvement populaire a été un indicateur clair de l’effondrement de tous les instruments politiques, les mécanismes et les pratiques par lesquels l’Algérie est gouvernée depuis 1962. De Mehri à Ait Ahmed…le message d’un changement apaisé du système de gouvernance.

L’invitation à la construction de ponts et d’un consensus avec les décideurs pour assurer une transition démocratique paisible, ordonnée, sans risque d’exclusion ou de menace, a été au cœur du message de nombre d’anciens et de sages parmi les sages du combat démocratique, en premier lieu les regrettés Abdelhamid Mehri et Hocine Ait Ahmed. L’impératif d’un changement du système de gouvernance structure la démarche et le discours politique de feu Abdelhamid Mehri. En 2011, le militant historique avait adressé une lettre ouverte au président Bouteflika dans laquelle il soulignait que l’obsolescence du régime imposait la nécessité urgente de sa transformation.

Ce message est resté lettre morte, ni Bouteflika ni les décideurs qui l’ont imposé au palais d’ El Mouradia n’ont daigné en tenir compte. Cette note de stratégie politique remonte à dix ans…C’est le même message qui est aujourd’hui porté, de manière pacifique et exemplaire, par des millions d’Algériennes et d’Algériens. Rien n’indique jusqu’à présent que le pouvoir y soit réceptif alors que de nombreux facteurs objectifs démontrent que l’analyse de Monsieur Mehri était juste et précise, et que la voie choisie par le mouvement populaire est pacifique, intelligente et patriotique.

Le message d’Abdelhamid Mehri avait été suivi par une lettre de Hocine Ait Ahmed rédigée en 2012. Dans ce courrier, Ait Ahmed affirme qu’un changement démocratique ordonné et consensuel constitue la voie la plus sûre pour prémunir l’Algérie, à la fois en tant que nation, en tant qu’entité politique et juridique, des dangers qui pèsent sur elle. C’est pour cette raison qu’il avait déclaré à l’intention de tous les décideurs : « En 1954, lorsque la politique a échoué, la nation a été contrainte à recourir à la violence révolutionnaire afin de libérer la terre, alors qu’aujourd’hui (en 2012), nous assistons à un échec de la violence. La politique reste le meilleur moyen de sauver le pays, et le patriotisme aujourd’hui c’est la démocratie. » Le labyrinthe « électoral » pour « l’élection » Les Algériennes et les Algériennes ont énormément souffert de la violence et ont vécu dans leur chair les tragédies de la haine et de l’exclusion.

C’est pour cela qu’ils comprennent que l’exclusion, peu importe sa justification, est une mauvaise façon de changer le système de gouvernance, car elle reproduit les logiques de la violence et du ressentiment. Toutes et tous savent que ce chemin mène le pays vers l’impasse. Après les campagnes empoisonnées de désinformation lancées depuis le début du mouvement populaire par les réseaux anciennement loyaux à Bouteflika, et aujourd’hui à Tebboune, le pouvoir s’apprête à reproduire l’échec — par des scénarios ineptes dans la forme et le contenu — en imposant des élections où le nombre de candidats risque d’être supérieur au nombre de votants. Cette voie ne peut que compliquer davantage la situation en débouchant sur une Assemblée populaire nationale artificielle. Une institution fragilisée d’emblée dans sa composition et sa forme, et qui sera peut-être même incapable d’accomplir le travail routinier et formel du Parlement. Ceci sans même évoquer ses prérogatives législatives et son rôle de contrôle du pouvoir exécutif. Ce scénario suicidaire jettera l’Algérie dans un sombre dédale, une situation sans issue et stérile, dans une étrange logique « d’élections pour des élections ».

Le changement démocratique comme projet politique

Le changement démocratique n’est pas une option, il est une nécessité vitale pour sauver la Nation en tant qu’entité politique et juridique, et donner un sens social opérationnel au mouvement populaire qui veut imposer une pratique de la politique fondée sur de nouvelles règles et mécanismes, pour bannir à jamais les mécanismes basés sur l’intimidation, la falsification, l’allégeance et la soumission qui affaiblissent et sapent l’État. À la troisième année du Hirak, le pouvoir est normalement en mesure de saisir que le mouvement populaire est une étape historique majeure.

Ni la répression, ni les arrestations, ni les tromperies et la trahison ne peuvent l’annihiler. Avec toutes ses composantes, le mouvement populaire est également conscient que le changement est un long chemin et qu’il se doit d’inventer ses propres mécanismes politiques. Le facteur inaugural de toute évolution raisonnée est dans la reconnaissance par les détenteurs du pouvoir que la voie pour laquelle ils ont opté à ce jour n’a rien à voir avec la politique. Cette voie erronée appréhende le mouvement populaire dans une logique administrative et sécuritaire et non pas pour ce qu’il est : un fait politique pacifique d’envergure inédite. Cette approche inconséquente doit changer dans les plus brefs délais. Une telle rupture représenterait le premier message constructif adressé par le pouvoir à la société dans toute sa diversité.

Au cours de la première année du mouvement populaire, le pouvoir invoquait l’argument du « vide constitutionnel », l’absence de chef d’Etat au palais d’El Mouradia, pour empêcher et rejeter toute proposition qui ne sorte pas de ses laboratoires. Dans les faits, cette posture continue de prévaloir. Si les décideurs ont réellement l’intention « d’accompagner » le changement démocratique, ils devront prendre une série de mesures dont la première est l’abolition de toutes les lois qui entravent les libertés et qui conditionnent l’exercice démocratique de la politique.

C’est une mesure préalable pour instaurer un climat de confiance. Il s’agit notamment de mettre un terme aux pratiques de manipulation, d’intimidation et d’intoxication menées contre les personnes professant des opinions divergentes. Ensuite, il s’agit de construire une vision inclusive qui pourrait se concrétiser par la formation d’un gouvernement consensuel composé de personnalités intègres et de bonne réputation qui jouissent de la confiance de l’opinion afin d’organiser pratiquement le changement démocratique.

Ce gouvernement aura à gérer la situation économique et sociale particulièrement difficile du pays, et devra entreprendre la réhabilitation radicale du système juridique actuel notoirement incompatible avec une perspective d’édification d’une société ouverte. Dans une phase ultérieure, il s’agira de préparer le climat et de créer les conditions de la fondation d’un nouveau contrat sociopolitique avant d’organiser de véritables élections porteuses du changement tant attendu. Telles sont les modalités minimales pour que les Algériens soient en mesure de célébrer le soixantième anniversaire de l’indépendance, réconciliés et rassurés sur le présent et l’avenir.

L’apaisement et la sérénité retrouvés découlant ainsi de la sagesse et d’une vision politique élevée qui saurait convertir le mouvement populaire en un projet politique pour un changement démocratique. La garantie de la souveraineté, la prospérité et la protection de l’Algérie de tous les dangers est à ce prix.

Redouane Boudjema,

Alger, 8 mars 2021

1 COMMENTAIRE

  1. Le changement demeure impossible dans le contexte où le citoyen n’arrive pas à faire la différence entre ses droits sociaux(travail,logement) et politiques(décider de ceux qui le gouvernent)et surmonter ses préjugés au profit de la cause nationale.
    C’est pourquoi il est toujours aisé pour le pouvoir de faire diversion dans les rangs des contestataires en lui faisant certaines concessions.Croyant avoir réalisé un acquis de taille,le citoyen finit,non seulement, par renoncer au combat mais il passe pour faire l’éloge des autorités.
    Ainsi,il est plus difficile de le persuader qu’il a une fausse conception de la nature de ce combat que de le persuader à s’opposer au système.
    A ce titre,l’issue du combat reste tributaire de l’effort instructif pour la mise en cause de cette conception et l’amener à adhérer au consensus national pour le changement,car il ne saurait avoir de différence entre un citoyen qui renie la démocratie et celui qui en est convaincu mais qui ne consent pas au sacrifices pour la défense de ses idéaux.

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