Médine et la Mecque : Les lieux Saints face à la destruction de la mémoire

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                                 – Youcef l’Asnami

C’est par pur hasard que je suis tombé sur un site internet d’une agence qui propose des visites omra en Arabie Saoudite incluant Medine et la Mecque. L’offre et le programme paraissaient alléchantes. Je me suis donc résolu à y aller en m’offrant ce voyage pour le plaisir.

Le départ sur Medine s’est fait de Lyon via Amman. On est arrivé à Médine au petit matin exténué par plus de 7 heures de vol et une longue escale.

Je ne connaissais Médine qu’au travers mes lectures. Nous étions logés à l’hôtel Movempick situé à quelques mètres du Masjid Ennabaoui (Mosquée du Prophète Mohamed (SAWS).

Rappelons que Médine, avec la Mecque, est l’une des deux villes saintes de l’Islam. C’est une destination incontournable tant pour le Hadj que pour la Omra. La mosquée a été construite par le Prophète Mohamed (SAWS) et c’est ici qu’il est enterré à coté des Califes Abu Bakr et Omar (RAA) et non loin de sa femme Aicha.

L’espace permettant de visiter ces tombes s’appelle la Rawda ouverte H24 et 7 jours sur 7. Il faut faire preuve d’une grande patience pour y accéder par un couloir tant la foule est nombreuse. Au passage de la Rawda, les gardes militaires vous empêchent de vous arrêter au niveau de la tombe du Prophète Mohamed (SAWS) et ne cessent d’ordonner aux pèlerins de circuler tout en filmant ou en prenant des photos souvenirs . Ya Allah ! Et’harak ! Et’harak !  C’est ce qu’entend une foule d’une centaine de nationalités différentes majoritairement des pays asiatiques, dont l’Indonésie, le Bangladesh, le Pakistan, l’Inde, les Philippines et d’anciennes républiques russes reconnaissables par leurs gilets arborant leurs drapeaux nationaux.

Avec ses 10 minarets de 103 m de hauteur dominant les 27 coupoles qui la composent, la mosquée a été construite initialement sur un peu plus d’un millier de m2 et s’étale aujourd’hui sur plus de 600 000 m2 pouvant accueillir à terme jusqu’à 1,8 millions de fidèles.

On y accède à cet édifice par pas moins de 85 portes numérotées ou portant un nom comme :

–      Bab Es-alam, qui donne accès à la tombe du Prophète (SAWS),

–      Bab Abu Bakr As Siddiq (RAA), par laquelle on accède à la maison d’Abu Bakr.

Ma première surprise fut le gigantisme des constructions immobilières qui entourent la grande mosquée. Tout est démesure et paradoxes. Le pouvoir saoudien a volontairement détruit de nombreux vestiges en rapport avec la vie du Prophète Mohamed (SAWS) et de ses compagnons dont des mosquées datant du 7eme siècle, des cimetières et des mausolées au profit de gratte-ciels et de centre commerciaux ultra-modernes entourant la Grande mosquée. On estime ainsi que l’État saoudien a détruit, depuis 1806, près de 98 % de son patrimoine historique et religieux. Impensable ! La raison invoquée ? Eviter le culte de la personnalité.

La cour de la mosquée est parsemée par 250 parasols géants fixés à des colonnes et qui s’ouvrent automatiquement dans la journée où la chaleur se fait sentir et se ferment en fin de journée grâce à un système automatisé. Des brumisateurs montés sur les ventilateurs, permettent de diffuser l’eau évaporée dans l’air et rafraichir l’air ambiant. Il se raconte que ce système de climatisation a été proposé par un Roi saoudien qu’il a découvert aux… USA !

L’immensité de la mosquée laisse pantois. Construite sur deux étages, elle a subi de nombreuses transformations sous les différentes dynasties qui se sont succédées et peut accueillir à l’heure actuelle plus de 500 000 pèlerins.

On y accède à l’étage par des escaliers ou des nombreux ascenseurs d’où on a une vue imprenable sur les environs de la mosquée. Aux heures de forte affluence, les fidèles peuvent prier aussi bien dans la mosquée que dans l’immense esplanade mitoyenne mais aussi sur la terrasse de la mosquée. Des carrés réservés aux femmes sont délimités par des barrières en plastique servant aussi à orienter les flux des fidèles vers les différents lieux visitables.

Toute la surface occupée par la grande mosquée est considérée comme sacrée et n’est accessible qu’aux musulmans. La vente de cigarettes est interdite dans un périmètre d’au moins 3 ou 4 km autour de ce lieu Saint où l’on retrouve la ville avec ses restaurants à l’hygiène douteuse, ses boutiques de vente de souvenirs asiatiques fabriqués en majorité en Chine, Inde ou Bangladesh. Les rares produits saoudiens sont proposés à des prix exorbitants.
Après une courte visite à la mosquée de Qoba située à quelques 4 km de Médine, construite par le Prophète Mohamed (SAWS) et considérée comme étant la première mosquée dans le monde, on fait un petit détour au cimetière des martyrs d’Ouhoud.

Les 430 km qui séparent Medine de la Mecque sont parcourus en moins de 6 h dans un bus conduit par un Pakistanais. Plus de 400 km d’une route droite qui rappellent que l’Arabie saoudite reste un désert. A part deux petites caravanes de dromadaires, pas une seule exploitation agricole, pas de cheptel ovin, caprin ou bovin, pas de cultures sur une terre noire inexploitable agronomiquement faute d’eau.

L’Arabie saoudite importe plus de 70 % de ses besoins alimentaires. On estime à moins de 3 % la part de l’agriculture dans le PIB national.

La part de l’agriculture dans le PNB saoudien n’a cessé de décroître depuis les années 60 jusqu’à atteindre moins de 3 % du PIB au début des années 80. Pour économiser les ressources hydriques, les autorités du royaume ont abandonné un plan visant leur autonomie alimentaire et tablent à délocaliser certaines productions agricoles dont les céréales, notamment en achetant des terres dans les pays voisins.

L’arrivée à la Mecque nous fait découvrir une mégalopole avec ses autoroutes, ses ponts, ses trémies, sa circulation dense mais fluide et surtout son béton.

Le bus nous dépose dans un autre hôtel du même nom que celui de Medine : le Movempick qui fait partie d’un complexe résidentiel de luxe composé de 3000 appartements et chambres d’hôtels : l’Abraj Al Bait Towers, dont la construction fut achevée en 2012 et formé de sept gratte-ciels justes en face de la Kaaba. Pour cela, il a fallu dynamiter toute une montagne et l’Ayad un fort mythique ottoman surplombant la Kaaba ainsi que la maison de Khadidja première épouse du Prophète Mohamed (SAWS). Pratiquement aucune trace du passé des Omeyyades, des Abbassides ou des Ottomans. Le béton a tout dévoré.  Outre les appartements, le complexe abrite plus de 4 000 magasins et boutiques représentant quasiment toutes les grandes marques du monde en particulier dans le domaine de l’habillement, la décoration, l’orfèvrerie et les services.

C’est ici que se niche l’horloge de la Mecque à 600 mètres de hauteur et visible à une vingtaine de km à la ronde.  Les dimensions de cette horloge, de conception suisse et encadrée par des tuiles dorées, donnent le tournis.  Avec ses 45 mètres de long sur 43 mètres de large, et pesant 36 000 tonnes, elle dépasse celle de Big Ben de 35 fois !!

Pour avoir une vue imprenable sur la Kaaba de jour comme de nuit, il faut monter au 29eme étage de l’hôtel Fairmont qui comprends 76 étages et 1650 chambres 5 étoiles ! On peut avoir cette vue soit d’une petite salle de prière à cet étage soit, encore mieux, du restaurant.

A peine arrivés, on se dirige vers la Kaaba vers les 4 h du matin. On est tout de suite saisi par l’extraordinaire ambiance et le flot de lumières qui illuminent ce lieu sacré qui ne se désemplit jamais des centaines de milliers de pèlerins. L’émotion ressentie quand on est face à la Kaaba est indescriptible.  Des siècles d’histoire sont là devant vous.  A cette heure-ci, pas grand monde comparé aux grandes périodes du Hadj. Des hommes, des femmes et même des enfants effectuent leur Tawaf  en tournant sept fois autour de la Kaaba, prient deux rak’at derrière le Maqam d’Ibrahim face à la Kaaba, avant d’aller boire l’eau Zamzam distribuée à volonté et gratuitement. Tout cela dans une ambiance chaleureuse et fraternelle en se selfiant et même en faisant du direct avec leurs familles à l’aide de leurs smartphones.

Là aussi, le Haram c’est-à-dire tout l’espace occupé par la grande mosquée est interdit aux non-musulmans. La propreté des lieux et leur entretien sont assurés principalement par des ouvriers musulmans venus du Bangladesh, d’Indonésie, du Pakistan et d’autres pays musulmans d’Asie.

Succédant au tawaf autour de la Kaaba, on passe au rituel du Safa et  Marwa, ces deux rochers tout près de la Kaaba dont on doit parcourir la distance à 7 reprises et d’un pas rapide sur une partie du trajet. Là aussi, le parcours a été « industrialisé » pour pouvoir absorber le maximum de monde et fonctionne H24.

En dehors des Lieux Saints on peut visiter la ville en s’éloignant de 2 à 3 km pour se retrouver dans des quartiers commerçants réputés pour la modicité de ses prix. Des dizaines de boutiques tenus par des asiatiques proposent toutes sortes de souvenirs : tapis de prières, chapelets, bijoux, des kamis, des livres du Saint Coran de toutes dimensions et bien d’autres objets…  Les prix sont rarement affichés et le marchandage est de mise. Tous ces commerces s’arrêtent à chaque appel du muezin à la prière. Tous ! Les restaurants sont de taille et de qualité très disparates et souvent spécialisés par pays. La vie étant relativement chère en Arabie Saoudite, de très nombreuses garrottes proposent leurs services aux moins fortunés.

Ce pays, presque aussi grand que l’Algérie par sa superficie est un pays de paradoxes où le luxe tapageur côtoie une pauvreté affichée par les migrants notamment. Chaque soir des centaines de pauvres étrangers s’alignent le long d’un mur d’un quartier commercial pour se voir servir de la nourriture dans des barquettes sous le regard insistant des passants et de la police locale. La sécurité des biens et des personnes semble quasi-totale. Dans un pays où la peine de mort reste en vigueur, peu s’aventurent à des actes de violence ou de vols. Pendant les heures prières, beaucoup de commerces ferment en mettant juste un bout de tissu ou un manche à balai au travers des portes.

On peut deviner la richesse de l’Arabie Saoudite dont on connait l’importance des ressources financières issues de la rente énergétique mais aussi du Hadj et de la Omra. Ses recettes ont été estimées, dans le budget 2022 à 279 milliards de dollars en hausse de plus de 8 % par rapport à 2021, soit près de six fois les recettes algériennes générées par l’exportation des hydrocarbures qui sont de l’ordre de 50 milliards de dollars selon le ministre algérien de l’énergie.

C’est un des rares pays au monde qui affiche une croissance de 8 % et un taux de chômage estimé à  9 %. Situation comparable à l’Algérie, près de 87 % des recettes publiques et 90 % des recettes d’exportation proviennent de l’industrie pétrolière et pétrochimique. Le Hadj et la Omra rapporteraient au royaume entre 10 et 15 milliards de dollars par an et sont de ce fait, la seconde source financière du pays.

Politiquement, l’Arabie saoudite est un pays controversé. Ayant le Coran comme constitution, la presse people raconte les frasques de ses rois, princes et émirs en Europe et ailleurs dans le monde. Même si ce pays a été épinglé par les occidentaux en octobre 2018 suite à l’assassinat de Jamal Khashoggi, journaliste et dissident saoudien, qui serait commandité par MBS,  il n’en demeure pas moins qu’il reste souvent épargné par les puissances occidentales quant aux droits de l’homme.

« L’homme de pouvoir est détruit par le pouvoir, l’homme d’argent par l’argent, l’homme servile par la servilité, l’homme de plaisir par le plaisir. Ainsi le Loup des steppes fut-il détruit par sa liberté ». Bram Stoker

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