Mohamed Boudjelkha : itinéraire d’un génie

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Youcef L’asnami

Il s’appelle Boudjelkha. Mohamed Tidjani Boudjelkha. J’ai eu la chance de le connaitre comme professeur de mathématiques dans la première promotion de l’université de Bab-Ezzouar (USTHB) en septembre 1974. C’est un grand homme, brun, au regard saisissant, taciturne et mystérieux. Il nous enseignait dans un immense amphithéâtre dont la construction n’était pas tout à fait terminée. Des ouvriers activaient encore en plein cours sans déranger les quelques 200 ou 300 étudiants qui s’y entassaient. Il rentrait dans l’amphi sans dire un mot et commençait d’emblée son cours avec très peu d’échanges avec les étudiants. Il nous impressionnait tellement par sa prestance, que peu osaient lui poser des questions ou l’interrompre. Ce qui ne semblait pas le déranger. Bien évidemment, il ne posait aucune question sur nos origines scolaires afin d’adapter son cours à la diversité de son auditoire. Il agissait comme un automate. Il avait un cours à dispenser, un programme à respecter. Point barre. A nous de nous débrouiller. Il écrivait tout au tableau. Si bien que les étudiants du fond de l’amphi avaient du mal à retranscrire ses écrits. Mais qui se cache derrière cette silhouette, qui, par grand froid, venait en Kachabia qu’il ne quittait pas pendant le cours ? On était nombreux à vouloir connaitre sa personnalité, son parcours universitaire et ses expériences. Sauf qu’on n’avait pas internet à cette époque. Tout ce que l’on savait de lui, c’est qu’il avait enseigné trois ans à l’Institut polytechnique d’El-Harrach avant de venir à l’USTHB. Rien d’autre… ou juste qu’il avait fait ses études au Usa…

Un jour, à la fin du cours, et c’était la seule occasion de l’approcher et discuter avec lui, on était 4 ou 5 étudiants à l’aborder pour faire part des difficultés qu’on avait pour suivre ses cours et on lui demandait des conseils relatifs aux ouvrages à nous proposer. J’avais sur moi un livre de la série Schaum « calcul différentiel et intégral » dans lequel j’avais déjà repéré des exercices qu’il nous proposait en cours. En le voyant, il m’a fusillé du regard avec un « C’est un bon choix » à voix basse. J’ai encore en tête ce regard que je n’oublierai jamais. Il était habillé en costume vert à rayures marrons.

Un autre étudiant lui a montré le fameux livre de maths russe de la série Piskounov sur le même thème. Il le lui a fortement déconseillé à cause de certaines « erreurs de traduction »…

Je me rappelle qu’il nous avait questionné sur nos conditions de vie. On lui a parlé de nos difficultés en particulier en matière d’hébergement et de transport. On résidait à la nouvelle cité U de Bab Ezzouar, on étudiait sur le site en construction de la nouvelle université à 4 ou 5 km de la cité U et on se restaurait à la Cité U d’El harrach. Le triangle des Bermudes ! Personne n’a osé lui poser des questions sur son parcours. Et de mémoire, il n’a pas dit un seul mot en arabe. Mais je me rappelle qu’on avait abordé avec lui le problème de la recherche et des chercheurs. Pour lui, la recherche scientifique n’est pas toujours synonyme de moyens financiers ou matériels. Il nous a conseillé d’abord d’observer tout ce que nous voyons dans notre quotidien : la façon des gens de parler, de s’habiller, de se comporter, la façon de conduire, les comportements des responsables, les constructions… Bref… Observer et réfléchir. Pour lui, la recherche commence par la curiosité. Curiosité et interrogations !!!

Je n’ai fait qu’un semestre à l’USTHB avant de la quitter pour l’INA d’El harrach. Et donc j’ai perdu de vue ce professeur philosophe et mathématicien jusqu’à la décennie noire où son nom est réapparu. Il aurait été membre du FIS dissous ou partisan et aurait « reçu une lettre de menace de mort de l’OJAL – organisation de la jeunesse algérienne libre- , et kidnappé à son domicile en novembre 1993 par trois civils armés se présentant comme éléments de l’OJAL. Il sera séquestré en un lieu secret puis torturé durant plusieurs jours avant d’être libéré avec un message destiné aux intellectuels du courant islamique : la mort. Il sera contraint de s’exiler à sa libération ». N’ayant pu recouper cette information, les guillemets me semblent de rigueur dans ce cas.

Pendant un semestre, je n’ai jamais vu Boudjelkha montrer le moindre signe religieux aussi insignifiant soit-il. Jamais ! Et encore moins parler de religion !

Concernant sa biographie, un site internet – contestable hélas- rapporte que « Le professeur Mohamed Tidjani Boudjelkha est un mathématicien algérien, il est né le 5 décembre 1941 à Guemar (El Oued), une petite ville de la Wilaya d’El Oued dans le sud de l’Algérie. Son père est Ammar Boudjelkha et sa mère Meriem Kechida. Il s’est marié avec Asma Kerris en 1989, père d’une fille (Meriem). Mohamed Boudjelkha vit actuellement à Cohoes, NY. Par le passé, Mohamed a également vécu à Troy, dans l’État de New York. Boudjelkha est professeur de mathématiques algérien. Son domaine de recherche était principalement autour des Équations différentielles du point de Vue appliqué, asymptotique, Fonctions Spéciales Et Leurs Applications Aux Diverses Branches De La Science.il s’est d’abord intéressé aux équations aux dérivées partielles, ce qui l’a largement influencé car elles résolvent de nombreux problèmes en 3 et n dimensions en physique et en génie. Par la suite, il dirige son intérêt aux fonctions spéciales et à la manière dont elles peuvent décrire de manière compacte les solutions aux problèmes de conduction thermique. Plus tard , en 2005,il va s’intéresser à la « Fonction de Bessel », qui associe les Fonction de Bessel et de Failles de Riemann ( Discussion : Hypothèse de Riemann), plus exactement à son introduction et sa réalisation dans le but de résoudre des équations différentielles partielles (Équation aux dérivées partielles) avec des conditions aux Limites (mathématiques) dépendantes du temps ». Bref autant dire que seuls les mathématiciens comprendront ce parcours….

En allant sur le site de l’université américaine où il a enseigné – et enseigne toujours ?- je tombe sur les avis de ses propres étudiants américains que j’ai fait traduire par Google. Sur les 114 évaluations, on peut lire en particulier :

– « Probablement l’un des cours les plus désorganisés que j’ai suivis. Je n’ai jamais su ce qui se passait. Il semblait y avoir peu de communication entre le professeur et le TA, et les étudiants étaient constamment hors de la boucle. Je n’ai pas récupéré la plupart de mes notes. Il est très silencieux et difficile à comprendre, mais les tests étaient faciles et les quiz étaient notés de manière très modérée ».

– « Variables complexes était un cauchemar effrayant. Il a rendu ça super difficile en 6 semaines et il y avait beaucoup trop de devoirs ».

– « Le calcul multivariable est grossier, mais Boudjelka le rend moins horrible. Ses conférences sont difficiles et très théoriques, mais vous apprendrez la matière. Les tests sont super super juste et simple. HW peut être « amusant ». De tous les multiprofesseurs de RPI, je recommanderais sans hésiter Boudjelka ».

– « Homme très intéressant. Incroyablement intelligent. Assez difficile de comprendre tout ce qu’il dit en conférence, il bouge vite. Si vous allez à la récitation et faites de votre mieux pour être attentif en classe, vous obtiendrez facilement un A. Il est super accessible et très disposé à aider si vous le demandez. Étudiez simplement ce qu’il vous dit pour les tests et vous obtiendrez un A ».

– « Excellent professeur – très intelligent et se soucie vraiment des étudiants. La classe est une note facile (les tests sont faciles si vous êtes préparé) et vous apprendrez beaucoup si vous faites attention aux cours et faites les devoirs suggérés. Boudjelkha est toujours prêt à aider ceux qui luttent également. Prenez certainement ce cours ».

– « Il maîtrise clairement le sujet, mais enseigne d’une manière qui ignore les définitions de base et les concepts de base. Le résultat final est une page après page de notes qui n’ont finalement aucun sens pour les étudiants. Je recommande de sauter les cours et de lire le manuel à la place. Allez à la récitation et à l’ALAC pour apprendre le sujet ».

– « A un fort accent, ce qui n’était pas trop mal à comprendre. Son écriture, cependant, est très petite et difficile à lire ».

Même si la traduction googlienne n’est pas parfaite, on arrive quand même à noter que les avis concernant Boudjelkha comme prof sont contradictoires. Mais une chose est sûre, il ne laisse pas indifférent ceux qui l’ont connu.

C’est Montaigne qui disait  » Je n’enseigne pas, je raconte ».

Boudjelkha ne racontait pas. Il enseignait.

Mathématicien dans l’âme et l’esprit. J’ai gardé précieusement son cahier de cours. Intact !

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