Dans la Tunisie de Kaïs Saïed, « c’est l’arbitraire qui règne »

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L’arrestation de Rached Ghannouchi, chef du principal parti d’opposition, renforce le verrouillage de la scène politique tunisienne.

Par Monia Ben Hamadi(Tunis, correspondance) Publié aujourd’hui à 06h00, modifié à 06h51

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    Le président tunisien Kaïs Saïed prête serment à la suite de son élection, à Tunis, le 23 octobre 2019.
    Le président tunisien Kaïs Saïed prête serment à la suite de son élection, à Tunis, le 23 octobre 2019. ZOUBEIR SOUISSI / REUTERS

    Les rues commencent à se vider à l’approche de la rupture du jeûne en ce mardi 18 avril, à quelques jours de la fin du mois de ramadan. Dans une impasse d’El Menzah 6, un quartier résidentiel de la banlieue de Tunis où les chiens errants profitent du calme de l’après-midi pour se prélasser au soleil, trois hommes assis dans une voiture noire à l’arrêt discutent. Rien n’indique de prime abord qu’il s’agit de policiers venus exécuter les « ordres du gouverneur » – l’équivalent d’un préfet – et bloquer l’accès à la petite maison blanche en face qui sert de local au Front du salut national (FSN), principale coalition d’opposition au président tunisien Kaïs Saïed. « On ne sait pas combien de temps on va rester là, on ne fait que suivre les instructions », justifie l’un des agents. « La police nous a empêchés d’accéder au local sans aucune justification », confirme au Monde le président du FSN, Ahmed Néjib Chebbi. « Toutes les libertés s’effondrent et c’est l’arbitraire qui règne », dénonce-t-il.

    Une conférence de presse devait se tenir dans ces locaux au lendemain de l’arrestation du chef du mouvement tunisien d’inspiration islamiste Ennahda, Rached Ghannouchi, 81 ans, à son domicile près de Tunis dans la soirée du 17 avril. Le siège du parti a été perquisitionné dans la nuit et au moins trois autres cadres du mouvement ont été interpellés. Selon une déclaration du porte-parole de la Garde nationale à l’agence de presse officielle TAP, cette nouvelle vague d’arrestations est la conséquence de récentes déclarations de M. Ghannouchi.

    Ce dernier avait mis en garde, le 15 avril, lors d’une réunion publique, contre la mise à l’écart de certaines tendances politiques, dont l’islam politique, évoquant, le cas échéant, un risque « guerre civile ». La brigade de lutte contre la cybercriminalité a été chargée d’enquêter sur ces propos sur la base de l’article 72 du Code pénal qui prévoit la peine capitale contre « l’auteur de l’attentat ayant pour but de changer la forme du gouvernement, d’inciter les gens à s’armer les uns contre les autres ou à provoquer le désordre, le meurtre ou le pillage sur le territoire tunisien ». Mardi 18 avril au matin, une note interne signée par le ministre de l’intérieur invoquait l’état d’urgence – toujours en vigueur en Tunisie depuis 2015 – pour donner instruction à ses services d’interdire l’accès au siège du FSN, ainsi qu’aux locaux d’Ennahda sur l’ensemble du territoire.

    Régime hyperprésidentialiste

    Une étape supplémentaire vient ainsi d’être franchie dans l’élimination des forces d’opposition près de deux ans après le « coup de force » de juillet 2021 à la faveur duquel le président Kaïs Saïed, élu à la tête de l’Etat en 2019, avait imposé un régime d’exception. Depuis, il a démantelé le régime parlementaire mis en place au lendemain de la révolution de 2011 pour lui substituer un régime hyperprésidentialiste concentrant entre ses mains l’essentiel du pouvoir.

    L’offensive contre Ennahda, qui avait joué un rôle central dans les coalitions gouvernementales post-2011, en est l’illustration la plus spectaculaire. Dans le quartier de Montplaisir à Tunis, le siège du mouvement est désormais encerclé par les forces de l’ordre et la rue permettant d’y accéder est bloquée par des barrières métalliques et des fourgons de policiers. Après la rupture du jeûne, alors que la ville s’anime de nouveau et que les commerces remontent leurs rideaux, aucun militant ou responsable d’Ennahda ne s’est déplacé pour protester contre l’interdiction décrétée dans la matinée ou l’arrestation de leur leader la veille. Comme au soir du 25 juillet 2021, après le coup de force de Kaïs Saïed, la base du parti – ou ce qu’il en reste – n’a pas réagi. « Je crois que le souvenir de la répression [sous Ben Ali] est encore trop vif pour beaucoup d’entre eux », commente avec dépit une membre du parti sous couvert d’anonymat.

    A quelques mètres de là, la vie suit son cours en cette période de ramadan. Quelques résidents du quartier se retrouvent dans un petit café situé sur la route principale. Assis à l’une des tables, Ali affiche une mine ravie. Avec ses cheveux teints en noir, son teint éclatant, sa manucure et son regard rieur, il est difficile d’imaginer qu’il est sorti récemment du centre de détention de Tunis où il a passé plusieurs nuits « par erreur ». Le quadragénaire dit avoir été arrêté à la suite d’un contrôle de police car son nom figurait dans le fichier des personnes recherchées. Après quelques jours de vérifications, il a finalement été relâché sans autre forme de procès. « C’est le pays de l’oppression », glisse-t-il en gardant le sourire face à la situation « absurde » à laquelle il a été confronté. L’arrestation de M. Ghannouchi et la présence des policiers postés plus loin devant le siège d’Ennahda ne l’intéressent pas outre mesure. « Dans ce pays, il n’y a rien à comprendre », renchérit son amie, l’air blasé et feignant l’indifférence.

    Inflation galopante

    En face d’eux, Taïeb, un comptable de 60 ans, confie avoir voté deux fois pour Ennahda, en 2011 et 2014. Après la révolution, il pensait que les membres du parti d’inspiration islamiste avaient « peur de Dieu » et qu’ils pourraient améliorer la situation du pays. Pour les troisièmes élections législatives organisées en 2019, il a déposé un bulletin blanc dans l’urne. « Il suffit d’aller au marché central pour comprendre ce qu’on vit », assure le comptable en référence à l’inflation galopante qui dépasse la barre des 15 % au premier trimestre 2023 pour les produits alimentaires, avec des augmentations pouvant aller jusqu’à 34 % pour certaines viandes.

    Au même moment, Samir Dilou, avocat de M. Ghannouchi et d’autres opposants arrêtés, reçoit un appel de la brigade de lutte contre la cybercriminalité. On l’avertit qu’une nouvelle audition de M. Ghannouchi est prévue à 22 h 30 et que cette fois, la présence des avocats serait autorisée. Mais à l’entrée de la caserne de l’Aouina, où le chef d’Ennahda est placé en garde à vue, des agents l’informent qu’un seul avocat sera finalement admis. M. Dilou indique avoir refusé de se soumettre à cette règle arbitraire imposée sans fondement légal. En l’absence de charges liées au terrorisme, les enquêteurs « cherchent à gagner du temps », estime-t-il.

    Depuis le 25 juillet 2021 et la suspension des activités du Parlement par Kaïs Saïed, Rached Ghannouchi a régulièrement comparu devant le juge d’instruction pour plusieurs affaires liées à des soupçons de corruption et de blanchiment d’argent. Il est en outre accusé de terrorisme dans le cadre d’une affaire d’envoi présumé de djihadistes tunisiens en Syrie et en Irak. Plusieurs anciens ministres et cadres d’Ennahda sont déjà emprisonnés, faisant l’objet d’accusations similaires.

    Monia Ben Hamadi(Tunis, correspondance)

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