يومية الجزائر
Édition du
13 December 2019

Un Adieu à Cheikh Liamine…

  Youcef L’Asnami

Je ne pensais pas parler au passé d’un homme qui vient de nous quitter à 72 ans sans même nous donner le temps de lui dire « Adieu ». Il vient de mourir aussi discrètement qu’il est né et vécu. La maladie a eu raison de Cheikh Liamine Haimoune qui repose aujourd’hui au cimetière d’El Alia.

J’ai connu Cheikh Liamine l’été 2012 au moment de la sortie du film El Gusto dont il faisait partie de l’orchestre du même nom. Film dont beaucoup se rappellent de son histoire. Safina Bousbia, une algéro-irlandaise qui en 2003,  à la faveur de l’achat d’un miroir dans une échoppe de la Casbah d’Alger, fit la connaissance du musicien Mohamed Ferkioui devenu miroitier. Le courant passe entre eux et Ferkioui nostalgique lui raconte l’histoire de la musique chaabi à la Casbah dans les années 50 en lui dévoilant un vieil album photos noir et blanc d’orchestres et de musiciens de cette époque.  Ce vrai coup de foudre de Safina pour la musique Chaabi racontée par Ferkioui a fait naitre chez elle le désir de rassembler tous ces musiciens, algériens et juifs,  éparpillés entre les deux rives de la méditerranée. Ce fut le début d’une extraordinaire aventure qui a abouti à la réalisation du film El Gusto accueilli avec un immense succès à sa sortie en janvier 2012.

Pour la réalisation de ce film, Safina a entrepris un travail de fourmi pour retrouver les musiciens présentés par Ferkioui en Algérie comme en France. Plus de trois ans de recherches ininterrompues qui ont fini par se concrétiser par la réalisation du film El Gusto dont le tournage a duré plus de deux ans avec d’énormes difficultés que raconte Safina dans la presse de l’époque. Pour les prises de vue aériennes par exemple, il fallait des autorisations de plusieurs ministères (Défense, intérieur, culture, tourisme…). Et Cheikh Liamine, contacté en 2005 par Safina,  faisait partie de ces musiciens retrouvés dont Mamad Haïder BENCHAOUCH, Rachid BERKANI, Luc CHERKI, Maurice EL MEDIONI, Abdelrahmane GUELLATI, El Hadi HALO, Abdelmadjid MESKOUD, Mustapha TAHMI et bien d’autres…

Cheikh Liamine était surnommé  « Le Tendre » par ses collègues musiciens du groupe El Gusto devenu une vraie famille.

Dès son adolescence, il  s’est mis à la Derbouka et s’est fait remarquer par ses dons musicaux. En 1965, alors âgé de 18 ans, un des anciens violonistes de Hadj Mrizek lui conseille de s’inscrire au Conservatoire d’Alger sous la direction de El Hadj Mohamed El Anka. Il s’exécuta mais ne restera que quelques mois pour des raisons personnelles. Il fera ensuite partie de l’orchestre de Amar El Achab et animera modestement de nombreuses fêtes familiales et quelques concerts. 

C’est en 1976 que Cheikh Liamine se retrouve à la tête de l’orchestre d’Amar El Achab qui s’est volontairement exilé en France. Il animera alors de nombreux concerts à la radio et télévision algérienne jusqu’au début des années 90 où il cessera pratiquement toute activité musicale suite à la perte de deux de ses fils dont on ne saura peut-être jamais la raison.

Il a fallu attendre l’année 2001 pour voir Cheikh Liamine reprendre presque discrètement sa carrière de musicien en interprétant « El Djazair Ya Hbibti » et « Alef Mabrouk Aalina » qu’il a lui-même composées.

En mai 2012, à la salle Ibn  Zeidoun d’Alger, Cheikh Liamine faisait partie de ceux qui ont rendu hommage à Amar Al Achab, de retour au pays après une longue absence, en témoignage de leur amitié et en reconnaissance de sa contribution à son ascension. Il a interprété «Men sab maâ lamlih lila» suivi par «Seli houmoumek».  Amar El Achab, profondément touché par cet hommage de Liamine aurait essuyé des larmes et déclaré « Je suis ému et vraiment ravi de cet accueil chaleureux auquel je ne m’attendais pas. Tous les amis  sont venus me voir pour partager ma joie et pour écouter mes anciennes chansons. Je  promets de revenir prochainement pour faire de belles choses dans mon pays et avec mon public qui m’est vraiment cher. Je trouve que nous avons une belle génération qui peut assurer le relais. J’ai entendu certains d’entre eux et je trouve qu’ils ont une belle voix. Il faut travailler, apprendre et étudier. Il ne faut jamais s’arrêter  et dire je suis arrivé à la dernière marche. Personne ne peut atteindre la  perfection. Je remercie les initiateurs de cet hommage ». 

Cheikh Liamine animait lui-même sa page facebook « Cheikh Liamine » suivie par plus de 1600 personnes. Parallèlement il avait un compte personnel avec un pseudo d’emprunt et j’avais l’honneur et le plaisir de faire partie de ses amis. Nous échangions en privé sur un seul sujet de discussion : la musique chaabi et les concerts.  Quasi apolitique, pudique, il avait la musique dans le sang. Les nombreuses épreuves qu’il a dû subir dans sa vie ont fait de lui un homme discret, modeste, un peu distant mais dont on sentait le grand cœur et la grande amabilité.

Il a quitté ce monde en laissant derrière lui un grand répertoire musical et une Algérie en pleine tourmente. Une foule immense l’aurait accompagné à sa dernière demeure. A ma connaissance, pas un mot de l’actuel ministre de la culture. Parce que Liamine était simple, non médiatique et sans intérêt pour la Issaba au pouvoir trop préoccupée par son devenir. Rabi Yehmou. Qui repose en paix.



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Un commentaire

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  • wahid
    3 décembre 2019 at 1:24 - Reply
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