Tunisie. Les aléas de la tentation populiste

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L’investiture du gouvernement d’Hichem Mechichi le 2 septembre dernier met fin à plusieurs mois de tensions entre le président de la République Kaïs Saïed et les principales formations parlementaires. Mais la crise que traverse la démocratie tunisienne en conduit beaucoup à s’interroger sur les tendances populistes qui se feraient jour dans un paysage politique fracturé. En la matière, les procès d’intention ne sont pas forcément pertinents.

POLITIQUES > THIERRY BRÉSILLON > 23 SEPTEMBRE 2020
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Sidi Bouzid, 17 décembre 2020. — Le président Kaïs Saïed s’adresse à la fouleStringer/AFP/Présidence tunisienne

L’investiture du gouvernement dirigé par Hichem Mechichi, le 2 septembre, avec 134 voix sur 217 résout pour le moment la tension entre le président de la République Kaïs Saïed et la coalition formée par le parti islamo-conservateur Ennahda, Qalb Tounès — le parti autoproclamé «moderniste» du magnat de la communication, Nabil Karoui, toujours sous le coup d’une enquête pour blanchiment et fraude fiscale — ainsi que la coalition Al-Karama (Coalition de la dignité, excroissance radicale d’Ennahda).

En février dernier, Kaïs Saïed avait imposé Elyes Fakhfakh à la tête du gouvernement. L’opposition constante d’Ennahda et un soupçon de prise illégale d’intérêt ont eu raison d’un gouvernement qui avait entamé des réformes en profondeur, en particulier contre la corruption. Sa démission, alors qu’il était sur le point d’être destitué par une motion de censure, a permis à Kaïs Saïed de choisir son successeur.

Le chef de l’État, porté par son élection plébiscitaire (72%, 2,77 millions d’électeurs), compte ne pas laisser le contrôle du gouvernement à une coalition inscrite dans le prolongement du «consensus» entre Ennahda et Nidaa Tounès après les élections de 2014, que les élections de 2019 ont sanctionné. Ces partis, de leur côté, s’estiment dépositaires d’un mandat populaire pour gouverner, conformément à la nature parlementaire du régime.

Toutefois, même choisi par Kaïs Saïed, Hichem Mechichi n’a eu pas d’autre option que d’aller chercher sa majorité auprès d’Ennahda et de Qalb Tounès, dont l’alliance est cimentée par la volonté de partager le pouvoir.

HUIS CLOS ET GUERRE D’USURE

Hichem Mechichi a opté pour une équipe de «compétences nationales» sans affiliation partisane. Rien ne laisse entrevoir à ce jour une perspective de réformes profondes et audacieuses de l’État ou du modèle économique. Pourtant, il n’est pas certain que son investiture soit l’épilogue d’une «course aux bâtons dans les roues», selon l’expression de Mohamed Haddad entamée depuis le mois de novembre avec les premières négociations pour dégager une majorité dans un Parlement morcelé.

La tension se reporte désormais dans l’enceinte parlementaire où le bloc fragile de la majorité gouvernementale et celui, tout aussi hétéroclite, de ses opposants se livrent à une guerre d’usure dont l’enjeu est l’emprise de Kaïs Saïed sur le chef du gouvernement. Le président a annoncé qu’il ne dissoudrait l’Assemblée en aucun cas. Les acteurs politiques sont donc condamnés à ce huis clos délétère.

Rien pourtant dans les intrigues qui agitent depuis des mois le microcosme politique n’a de correspondance avec les difficultés que vivent les Tunisiens. Déjà enlisée dans une crise sociale endémique, la Tunisie encaisse de plein fouet les effets de la crise sanitaire. Le PIB s’est contracté de 21,4% lors du deuxième trimestre. La migration clandestine explose : selon un rapport du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), 7 890 migrants irréguliers tunisiens ont atteint les côtes italiennes de janvier à fin août, contre 1 347 au cours de la même période en 2019. Les conflits sociaux autour de l’eau, de l’emploi, du versement des salaires, se multiplient. Dans le même temps, durant l’été, les autorités sanitaires ont perdu le contrôle de la progression de la pandémie de Covid-19, qui flambe à présent dans tout le pays.

IL N’EXISTE PAS DE RÉGIME IDÉAL

Ce contexte dramatise les incertitudes institutionnelles et relance l’idée d’une révision de la Constitution qui ne résoudrait rien à court terme. Pour conjurer le double péril d’un retour du pouvoir personnel et de l’hégémonie d’un parti (plus précisément, la peur de voir Ennahda prendre le contrôle de l’État), la Constitution de 2014 a tempéré le caractère parlementaire du régime par l’institution d’un président de la République disposant de pouvoirs réservés — la défense et les affaires étrangères — et doté de la légitimité du suffrage universel. Le gouvernement se situe au point d’équilibre entre ces deux centres de pouvoir. La Constitution a donc créé la possibilité d’un conflit de légitimité. Faut-il à présent faire basculer le régime vers un présidentialisme assumé, ou au contraire clarifier son caractère parlementaire?

Un régime présidentiel sur le modèle américain est équilibré par la puissance des contre-pouvoirs parlementaire et judiciaire, par le caractère fédéral de l’État et l’indépendance farouche des médias. Ces conditions ne sont pas réunies en Tunisie où la mémoire du pouvoir personnel hérité de la dictature innerve encore l’État et la société. Mais le parlementarisme a aussi ses revers : l’instabilité gouvernementale, la paralysie de la décision, le pouvoir exorbitant de petits partis indispensables à la formation des majorités, ou bien la cartellisation de la démocratie par quelques formations «centristes» qui s’accordent pour garder la maîtrise du jeu politique, négocient le partage des bénéfices du pouvoir et maintiennent le statu quo. Autrement dit, il n’existe pas de régime idéal.

LA TRAHISON DES PARTIS

Or, en Tunisie, la décomposition du système partisan hérité de la dictature n’a pas donné naissance à des formations porteuses des intérêts de la majorité de la population. La faiblesse de la représentativité des partis y crée les conditions d’une crise politique.

Certes, c’est par l’intermédiaire des partis que s’expriment les électeurs pour former le Parlement, mais d’où tirent-ils leur force? Qui les finance? Comment captent-ils leurs voix? Ennahda est assis sur un socle d’environ 4 à 500 000 électeurs, liés au parti par une histoire traumatique ou par sa capacité à redistribuer localement les avantages du pouvoir. Mais il n’attire plus de nouveaux électeurs. Son identité s’est dissoute dans les compromis et son appareil militant est si tétanisé par la peur d’une nouvelle exclusion qu’il défend à présent le système qui lui a ménagé une place.

Qalb Tounès est le produit de la confusion entre médias, argent et pouvoir. Pour bâtir son électorat, ce parti s’est constitué une clientèle de quémandeurs en contournant la législation sur les partis politiques, tout en se présentant comme un pôle «moderniste». La coalition Al-Karama a fait campagne dans une démagogie identitaire, religieuse et souverainiste; après s’être présentée comme le prolongement parlementaire de Kaïs Saïed, elle est entrée en guerre contre lui après les élections. Elle utilise à présent son poids électoral pour négocier son intégration à l’ordre établi. Ennahda et Al-Karama d’un côté, Qalb Tounès de l’autre ont renié la parole donnée à leurs électeurs de ne jamais s’allier pour gouverner ensemble.

Comment ces partis peuvent-ils dès lors, selon les mots de Seifeddine Makhlouf, le fondateur de la coalition Al-Karama, «réaliser les objectifs de la révolution et consolider le processus de la transition démocratique»? L’abstention massive permet à ces partis de maintenir l’illusion de leur importance et le clientélisme leur permet de dépolitiser la participation citoyenne. Une réforme du mode de scrutin envisagée pour dégager une majorité et simplifier le jeu parlementaire n’apporterait aucun remède à cette carence. Au contraire elle amplifierait la déconnexion entre la société et les institutions. Alors, comment sortir de l’impasse?

UN POPULISME DÉMOCRATIQUE

Et si le populisme était une solution? À force d’être utilisé pour dire tout et son contraire, le terme de «populisme» entré dans le vocabulaire tunisien à l’occasion des dernières élections a perdu toute capacité à décrire et analyser, pour n’être plus qu’un jugement de valeur, connoté aux notions de démagogie, de xénophobie et de menace pour la démocratie. Il serait le point de jonction des extrêmes dans l’instrumentalisation des émotions et le recours à la figure du peuple dont il flatterait les instincts, forcément bas.

Pourtant, avant d’être associé à une pathologie des démocraties libérales en crise, le populisme a une histoire qui le rattache à la dimension sociale de la démocratie et il a connu des applications latino-américaines dans les années 1940 et 1950 dont le péronisme argentin est la plus emblématique. Plus récemment, dans les années 2000, au Venezuela d’Hugo Chavez ou dans la Bolivie d’Evo Morales.

Le politologue argentin Ernesto Laclau1 a largement contribué à une nouvelle compréhension du populisme comme repolitisation des antagonismes sociaux, que Chantal Mouffe contribue à faire connaître«Les populismes aspirent à résoudre le drame de leurs sociétés nationales marquées par un double colonialisme : celui, externe, des marchés internationaux, et celui, interne des classes supérieures envers les classes inférieures», selon Federico Tarragoni dont le dernier ouvrage réhabilite «l’esprit démocratique populiste»2. Le sociologue italien Gino Germani, exilé en Argentine, antifasciste et antipéroniste, voyait dans le populisme la réponse au «développement asynchrone» d’une économie nationale dont une partie, dépendante de l’extérieur, connaît des transformations qui laissent de côté une partie non intégrée, perçue comme «attardée». Les résonances tunisiennes sont flagrantes.

LES AMBIVALENCES D’UN APPEL AU PEUPLE

Le modèle tunisien est fondé sur la dépendance au capital et aux marchés extérieurs, l’extraction des ressources nationales au profit des régions orientées vers l’économie mondiale. Il est dirigé par une élite3 persuadée d’être investie de la mission «d’éduquer le Tunisien», qui doit relever des défis assez proches de ceux de l’Amérique latine.

En particulier, ce modèle doit permettre de résoudre les fractures héritées des modalités de la construction de l’État et réconcilier deux conceptions de la souveraineté : d’une part celle d’une élite qui s’est toujours méfiée de la «masse», indisciplinée et dangereuse pour l’État instrument exclusif de l’indépendance nationale, et qu’elle devait transformer par le «haut» pour la conformer à ses desseins. De l’autre celle d’une population qui a toujours vu dans les élites citadines des complices des puissances extérieures auxquelles elles sont liées par leurs intérêts et leur culture.

Le populisme en ce sens n’oppose pas le peuple à l’État, mais cherche à créer une relation plus organique entre les deux : «L’un adopte une nouvelle philosophie d’action, consistant à réduire les inégalités, à créer des droits, à maximiser la justice sociale.» Les mouvements populaires «se voient aussitôt reconnus par le même État qui prétend désormais les représenter», écrit Federico Tarragoni.

Il est toujours hasardeux de sortir de sentiers de la démocratie libérale, et les dérives des populismes sont connues : gestion corporatiste de l’État, quadrillage autoritaire de la société, dérive autocratique, souverainisme autarcique. «Le plus grand ennemi du populisme, c’est le fait qu’il se réalise», rappelle lucidement Federico Tarragoni.

ÉLARGIR LA BASE SOCIALE DE LA DÉMOCRATIE

Les pistes pour bâtir un modèle plus inclusif en Tunisie ne manquent pas : défaire les situations de rente, ouvrir l’accès au crédit aux jeunes entrepreneurs des régions intérieures, valoriser les terres domaniales pour impulser une agriculture socialement plus intégratrice, inclure les opérateurs de l’économie informelle pour élargir les capacités d’investissement dans le développement régional, généraliser la protection sociale… Toutes ces mesures viseraient à faire émerger un marché intérieur seul capable d’intégrer les délaissés de la modernisation et de donner une base matérielle à la restauration d’une souveraineté économique.

Par la construction de sa base politique hors des partis pour créer un lien direct avec le peuple, par sa volonté de restaurer l’État social, par son projet de réforme de la représentation, Kaïs Saïed porte certainement cette potentialité populiste. Mais bientôt un an après son élection, il tarde à proposer une perspective à son action et surtout, il manque à un populisme tunisien une mobilisation sociale structurée qui lui donnerait sa force. Mais rien n’empêche les acteurs politiques classiques de se saisir des dimensions démocratiques et sociales du populisme… sinon les intérêts qu’ils représentent.

Le danger pour le processus démocratique tunisien est moins un populisme raisonné qui pourrait élargir sa base politique et le consolider, que la surenchère démagogique, et pour finir une victoire de l’élitisme autoritaire au nom du retour à l’ordre.

«Il existe des conditions pour que la démocratie des minorités du passé récent se transforme en une démocratie dans laquelle tous participent véritablement; si nous ne réussissons pas ce pas en avant décisif, nous courrons le risque de tomber dans des tyrannies pires que celles des oligarchies du passé», prophétisait Gino Germani en 1956 pour l’Argentine. Un avertissement qui vaut pour la Tunisie.
THIERRY BRÉSILLON
Journaliste, correspondant à Tunis.

1 COMMENTAIRE

  1. Wallah dommage ce qui se passe en Tunisie, ce pays qui n’arrive toujours pas a faire fonctionner sa démocratie?::::des braves gens sont mort pour la fameuse révolution allah yarhamaham tels que : Chokri belaid, braham, et d’autre sont en prison tels que toufik ben brik et d’autre se battent toujours pour le rêve pas encore réalisé tels que Madame Sihem ben sedrine, ils sont en crise car ils n’ont pas ressources et abandonnés par l’occident…

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