L’Algérie encore en roue libre sans président

0
313

L’absence d’Abdelmadjid Tebboune, hospitalisé avec le Covid depuis le 28 octobre en Allemagne, rappelle celle de Bouteflika

Mandatory Credit: Photo by Simone Kuhlmey/Pacific Press/Shutterstock (10723634ck) Chancellor Angela Merkel and UN Secretary General António Guterres welcomes the President of Algeria, Abdelmadjid Tebboune, in the courtyard of the Federal Chancellery to the Libya conference in Berlin Libya conference in the Chancellery in Berlin, Berlin-Tiergarten, Germany – 19 Jan 2020/shutterstock_editorial_Libya_conference_in_the_Chancell_10723634CK//2007271019

ADAM ARROUDJ ALGER MAGHREB
https://www.lefigaro.fr/international

Publié le 18 novembre 2020 à 16:59, mis à jour le 19 novembre 2020 à 10:08

« Personne n’échappe à cette épreuve de Dieu. » Sur une des chaises tassées le long d’un étroit trottoir collé à un bâtiment en ruine, dans la basse Casbah algéroise, le vieil Hamid, bavette (nom algérois donné au masque) sous le menton et tasse de café brûlant à la main, fait morne mine. Aux côtés de ses voisins, en ce matin frais de novembre, il assiste aux funérailles d’une de ses connaissances, « le troisième du quartier emporté par la maladie ». Au coin de la rue, un graffiti supplie : « Ô Dieu, débarrasse-nous de cette pandémie ! » « Personne n’y échappe… Regarde, même le président, avec toute la protection qu’il a, est atteint lui aussi ! », insiste Hamid, qui se contente de prier brièvement « pour tout le monde ». « Oui, je suis inquiet, car c’est quoi un bateau sans capitaine, surtout en ce moment», insiste cet ancien docker.

Si l’hospitalisation d’Abdelmadjid Tebboune, 75 ans, depuis le 28 octobre en Allemagne, est pour Hamid une source supplémentaire d’inquiétude, la cacophonie dans la communication officielle sur l’état de santé du président algérien – des fuites dans des médias toujours confirmées après coup par les canaux officiels – n’a rien arrangé. Aujourd’hui, selon des informations recueillies par Le Figaro, le chef de l’État aurait « terminé le protocole sanitaire recommandé » et effectuerait « les examens médicaux post-protocole ». «Le silence des autorités suscite des interrogations, alimente les rumeurs les plus farfelues et enlève toute crédibilité aux déclarations officielles.

Cela nous rappelle la gestion éhontée de la maladie du président déchu Abdelaziz Bouteflika », commente le quotidien privé el-Watan. « Ils ne veulent pas nous parler directement ! », s’offusque Hania, gérante d’un restaurant sur les hauteurs d’Alger, qui démonte avec dépit sa terrasse extérieure après la récente interdiction de servir la clientèle à l’extérieur. « Je ne veux pas qu’on revienne aux années Bouteflika, quand le président nous parlait par lettres sans jamais qu’on le voit, surtout en ces moments d’incertitude et de pandémie ! »La classe politique tétaniséeCar l’Algérie, après une accalmie relative à la fin de l’été, connaît une recrudescence des cas de contaminations officiels : mardi 17 novembre le pays a passé le cap des 1 000 infections en 24 heures, un chiffre auquel, en l’absence de dépistage massif, il faudrait ajouter, selon certains professionnels hospitaliers, un à deux zéros pour s’approcher de la réalité.

Le couvre-feu a été avancé de 23 heures à 20 heures dans plusieurs régions du pays, alors que des appels de plus en plus insistants de la part des syndicats et de médecins réclament la fermeture des établissements scolaires. L’absence du président en ce début novembre, qui devait être rythmé par deux temps forts-l’inauguration de la Grande Mosquée d’Alger, un chantier qu’il suit depuis qu’il est devenu ministre de l’Habitat, et le référendum sur la révision constitutionnelle, marqué par le taux de participation historiquement faible, de 23,7 % a, certes, été remarquée. Mais bien que très commentée sur les réseaux, elle ne suscite en revanche aucun commentaire dans l’opposition, ni chez les activistes du Hirak, ce mouvement de protestation qui en 2019 poussa Abdelaziz Bouteflika à la démission. La forte abstention au référendum, la paralysie du gouvernement et l’absence d’un agenda clair du pouvoir (la date des législatives anticipées n’a pas été annoncée) semblent tétaniser la classe politique. Le MSP (islamistes), un des partis les plus actifs, préfère, par exemple, critiquer la visite de Gérald Darmanin, la victoire de l’Azerbaïdjan au Haut-Karabakh, ou encore l’attaque des oulémas saoudiens contre les Frères musulmans.« Tout est à l’arrêt »Des militants du Hirak ont lancé, fin octobre, via les réseaux sociaux, une initiative nommée « Nida 22 » (appel du 22, en référence au 22 février 2019 date du déclenchement du Hirak).

Leur objectif est d’organiser « une conférence inclusive des acteurs du Hirak pour définir et mettre en place les mécanismes de l’accord politique consensuel ». L’initiative relance le débat-piège autour de la représentativité du mouvement populaire, mais veut créer, comme l’expliquent ses initiateurs, « un rapport de force dont le contenu n’est pas seulement le rejet, mais le projet ». Cette dynamique, qui veut dépasser les seules manifestations de rue interdites par les autorités, serait brouillée, selon Soufiane Djilali président du parti Jil Jadid (Nouvelle Génération) par des extrémistes. « Un groupuscule de psychopathes “daéchistes” calfeutrés à l’étranger, des pseudo-démocrates révisionnistes, des identitaires d’extrême droite et autres activistes revanchards ou malades de leur ego, recherchent, coûte que coûte, la confrontation finale au détriment du pays », a-t-il dénoncé en visant notamment l’ancien Front islamique du salut (FIS).

Loin de ces considérations, Farouk, chauffeur de taxi clandestin, préfère se réjouir de la victoire des Verts (l’équipe nationale de football) contre le Zimbabwe ; l’Algérie est désormais qualifiée pour la Coupe d’Afrique des nations. « C’est enfin une bonne nouvelle », lance-t-il. « Entre-temps, tout est à l’arrêt, s’inquiète plus sérieusement un opérateur économique. Aucun texte de loi, aucune mesure claire, n’est venu éclaircir l’horizon alors qu’on a besoin de réformes fortes et courageuses. L’exécutif semble attendre que la tempête passe et le retour du président. C’est apparemment son seul agenda… » ■

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici