En Algérie, un an après les gigantesques incendies, les plaies toujours ouvertes de la Kabylie .

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« Les mesures préventives prises par les autorités ne permettent pas de dissiper l’angoisse d’une population traumatisée par la tragédie de l’été 2021, qui avait causé la mort de 103 personnes.

Par Célia Zouaoui(Alger, correspondance)
Publié le 04 août 2022 à 18h00 – Mis à jour le 06 août 2022 à 03h08
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Un volontaire engagé dans la lutte contre les feux de forêt dans le nord de l’Algérie, le 12 août 2021. RYAD KRAMDI / AFP

« On a repris les fêtes de village et les mariages, mais le cœur n’y est pas. La tristesse et la peur que ça recommence sont encore là », souffle Khalifa Graichi, président du comité de village d’Aït Abdelmoumene, dans la région de Tizi Ouzou.

En 2021, de gigantesques incendies avaient ravagé le nord de l’Algérie. En l’espace d’une dizaine de jours, entre le 9 et le 18 août, plus de 100 000 hectares de végétation avaient été réduits en cendres et 103 personnes avaient été tuées, parmi lesquelles vingt-quatre militaires dépêchés pour éteindre les feux, selon le ministère de la défense.

Faut-il craindre une réédition du désastre ? Dans les wilayas (préfectures) de Skikda, Sétif et Mostaganem, les feux de juin et juillet ont déjà coûté la vie à quatre personnes. « Tous les habitants sont angoissés, pas seulement ceux qui ont vécu les incendies l’an passé », s’inquiète Zahir Benkhellat, enseignant et membre de l’association SOS Animaux et Environnement, à Akbou, dans la wilaya de Béjaïa.

« Tous les habitants sont angoissés, pas seulement ceux qui ont vécu les incendies l’an passé »

Très critiquées pour leur manque de réactivité et la faiblesse des moyens déployés pour faire face à la tragédie, les autorités ont adopté cette année un ensemble de mesures préventives. Un bombardier d’eau Beriev Be-200 a été loué en attendant les quatre hydravions du même modèle commandés auprès du fabricant russe et qui ne seront pas livrés avant 2023, indique le ministère de l’intérieur. Les walis (préfets) ont été chargés d’installer des points d’eau additionnels dans les principaux massifs forestiers afin de permettre aux hélicoptères de s’approvisionner rapidement en cas d’intervention. De son côté, le ministère de l’agriculture a mis en service un numéro vert pour « signaler tout danger » qui pourrait occasionner un départ de feu.

Mais c’est trop peu pour rassurer une population encore sous le choc. « Nous avons vécu beaucoup de catastrophes naturelles : les inondations de Bab el-Oued en 2001, le tremblement de terre à Boumerdès en 2003, et l’an dernier ces feux de forêt, mais c’est comme si les pouvoirs publics ne tiraient pas de leçon, regrette Zahir Benkhellat. Ils font du replâtrage alors que nous avons besoin d’une nouvelle politique écologique en phase avec les enjeux actuels. Les lois sur l’environnement n’ont pas évolué depuis les années 1980. »

« Il existe des solutions simples »

Rodés au système d’autogestion ancestral, les habitants des régions montagneuses de Kabylie prennent l’initiative. Campagnes de nettoyage, opérations de reboisement, installation de bâches pour récupérer les eaux pluviales, formation de brigades de surveillance… Les comités de village, soutenus par des collectifs associatifs, ont redoublé d’efforts depuis un an. « Les habitants font plus attention à leur environnement, ils le protègent mieux. Des décharges sauvages ont pu être éradiquées », remarque Ahcene Graichi, professeur de tamazight (langue berbère) et membre du comité de village d’Aït Abdelmoumene.

Pour SOS Animaux et Environnement, qui ambitionne de mettre en terre 10 000 plants d’ici à la fin de l’année et a organisé au début de l’été une campagne de sensibilisation sur les gestes à éviter en forêt, le problème doit être traité en amont. « Il existe des solutions simples qui peuvent avoir un grand impact, explique Nacer Hadjou, président de l’association. On a ainsi proposé à la direction générale des forêts de faire consigner les bouteilles en verre afin d’inciter les consommateurs à ne plus les jeter sur le bord de la route. »

Dans la douleur et l’incertitude, les zones sinistrées tentent de se reconstruire. L’Etat a garanti une indemnité de 1 million de dinars (environ 6 700 euros) pour les familles de victimes, une prise en charge des grands brûlés, ainsi qu’une compensation financière pour les cheptels et exploitations agricoles perdues et les logements endommagés. Mais entre les dégâts engendrés par les incendies et les montants alloués, l’écart est parfois notable.

« Les habitations ont été classées en zone verte, orange ou rouge en fonction de l’importance des dommages, souligne Ali Sahba, un électricien de 40 ans qui a perçu 700 000 dinars pour restaurer sa villa classée en zone orange. Mais certains, moins touchés, ont reçu plus de fonds qu’ils auraient dû grâce à leur piston. » Cet habitant du village d’Aït Abdelmoumene a également pu compter sur le mouvement de solidarité qui s’est poursuivi au-delà de l’extinction des incendies : « Des maçons, des peintres, des carreleurs ont proposé leurs services gratuitement. Il y a également eu des dons de biens électroménagers ou d’argent. »

« On marchait sur des cadavres brûlés »

Malgré l’accompagnement de psychologues bénévoles, la tragédie a laissé des séquelles profondes dans les esprits. « On marchait sur des cadavres brûlés. Souvent, il m’arrive d’y penser. On ne peut pas oublier », confie Ali Sahba, qui a porté secours aux communes touchées de la région de Tizi Ouzou.

« C’est même pire à mesure qu’on approche du triste anniversaire. Ma mère est inconsolable. Quand je rentre du travail, on sort marcher. On se promène pour essayer de penser à autre chose », raconte Karim Ighmouracene, un plâtrier de 40 ans, assis près de la tombe de son frère à Agoulmim, hameau de 250 habitants perché sur le versant nord du massif du Djurdjura, qui a payé le plus lourd tribut aux incendies.

Les victimes ont été enterrées sur un lopin de terre surplombant une vallée d’arbres entièrement calcinés

Ici, le cimetière des victimes des feux de forêt de 2021 a été aménagé sur un lopin de terre surplombant une vallée d’arbres entièrement calcinés, comme figée dans un souvenir douloureux. Il est entretenu par les familles endeuillées.

« On voulait un lieu de recueillement pour entretenir la mémoire. On ne peut pas les ramener à la vie, c’est tout ce qu’on peut faire », lâche Hakim Abdiche, qui a perdu plusieurs proches, dont son père et un cousin sur le point de se marier. « Quelques jours avant, on montait les meubles de sa nouvelle chambre à coucher », s’afflige l’entrepreneur de 42 ans, figé au milieu des vingt-deux sépultures, dont celle d’un enfant de 8 mois.

Lorsque les incendies se sont déclarés à Ath Yenni, de l’autre côté de la vallée, le 9 août 2021, Agoulmim s’était vidé de ses habitants. La plupart d’entre eux avaient trouvé refuge dans la salle des fêtes bâtie plus haut. Le lendemain, croyant à une accalmie, les villageois avaient tenté de rejoindre leur domicile. Mais des flammes avaient subitement cerné le cortège de véhicules dans lequel se trouvait la famille Abdiche. Pour identifier les corps carbonisés, il avait fallu procéder à des tests ADN. « Jusqu’au bout, on a eu l’espoir que mon père en ait réchappé », confie Hakim Abdiche.

Des bénévoles emprisonnés

Le flou entourant les causes de l’embrasement ne permet pas non plus de tourner la page. Alger accuse le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK) d’être derrière le drame. Des dizaines de membres présumés du groupe indépendantiste, qualifié en mai 2021 d’organisation « terroriste » par les autorités, sont encore en détention provisoire dans le cadre de l’enquête sur les incendies, d’après le Comité national pour la libération des détenus (CNLD). Dans le lot figurent des personnes soupçonnées à tort de pyromanie, selon des résidents. « Il y a des bénévoles qui ont prêté main-forte dans les villages incendiés et qui se trouvent aujourd’hui injustement en prison, soutient Khalifa Graichi, à Aït Abdelmoumene. Ils sont innocents. On aimerait plutôt voir les véritables commanditaires condamnés. »

Bien que la région soit coutumière de ces incendies, qui vont en s’amplifiant sous l’effet du réchauffement climatique, l’ampleur et la vitesse de propagation des feux n’en finissent pas d’interpeller. « Nos aînés disent que c’était pire que sous l’opération “Jumelles” [1959-1960], quand l’armée française avait brûlé des terres au napalm », rapporte Zahir Benkhellat, de SOS Animaux et Environnement.

La mine défaite, Karim Ighmouracene, le plâtrier d’Agoulmim, concède : « On a l’habitude des feux de forêt, mais cette fois c’était une vague de flammes exceptionnelle, trop puissante, immaîtrisable. A peine on tournait la tête, elle avait déjà avancé de plusieurs mètres. Il reste un point d’interrogation sur ce qui s’est vraiment passé. » Or, affirme Khalifa Graichi, « savoir la vérité fait partie du processus de deuil ».

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