Alger rêve d’une agriculture sans participation des agriculteurs

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Alors que les importations algériennes de produits alimentaires explosent, le pays a du mal à développer une agriculture locale, faute de s’appuyer sur les paysans.

ÉCONOMIE BELAID DJAMEL > 4 MARS 2023
https://orientxxi.info/magazine

        

    Champs d’orge du village d’Al-Barikat, province de M’sila (2019)Sohaib1998/Wikimedia Commons

    Mi-décembre 2022, le président Abdelmajid Tebboune inaugure, à Alger, la Foire de la production nationale. Arrêt sur le stand de la laiterie Soummam qu’il félicite pour son travail. Il évoque des discussions pour installer une mégaferme de 12 000 vaches dans le sud et lance au représentant de l’entreprise : « Demandez 10 000 hectares, c’est sans problème ; je vous assure que vous les aurez. » Les importations de poudre de lait dépassent annuellement un milliard de dollars (environ 940 millions d’euros). Le lait constitue un important apport en protéines pour les ménages à faible revenu.

    Pour le président algérien, « le consommateur algérien a le droit au fromage, au camembert, au yaourt1 ». Face au fardeau des importations, le ministère de l’agriculture a une seule obsession : promouvoir la production locale.

    LA CHUTE DE LA PRODUCTION LAITIÈRE

    Une mission difficile. Ainsi, les volumes de lait collectés par la laiterie Soummam sont en baisse : 400 000 litres contre 700 000 en 2021. Lors de la précédente foire, la société en a fait part au premier ministre et a lâché d’étonnantes révélations. « Nous avons distribué 15 000 vaches à des agriculteurs. La moitié a été vendue. Certains se sont mariés avec l’argent de la vente, d’autres sont partis en pèlerinage », rapporte le média en ligne TSA2. En cause, la hausse du prix des fourrages. En zone de montagne comme en Kabylie, de nombreux élevages ne possèdent pas assez de surface et sont dans l’obligation d’en acheter. Aussi, l’idée de mégafermes comme celles installées au Qatar ou en Arabie saoudite séduit les autorités. D’où la proposition faîte à la laiterie Soummam par le président Tebboune : « Si vous voulez vous intégrer à ce type de projets, c’est possible », puis se tournant vers son ministre de l’agriculture : « S’ils veulent un terrain à Adrar, à Ménéa ou à Aïn Salah, donnez-le-leur tout de suite. Je préfère qu’ils en bénéficient, qu’ils mettent en valeur la terre et produisent du lait au lieu d’importer de la poudre de lait. »

    Le schéma est le même pour le blé. Cosider, une des rares entreprises publiques dynamiques, doit sa réussite à la réussite de son directeur général, Lakhdar Rekhroukh, récemment nommé ministre des travaux publics. Le pouvoir lui a demandé de produire du blé. Dès 2018, à Khenchela (500 km au sud-est d’Alger), ce géant du BTP s’est vu confier une mégaferme de 16 000 hectares (ha) où il s’est lancé dans la réalisation de 33 forages, 7 bassins de 20 000 m3 et de 36 pivots d’irrigation de 40 ha chacun. Une centaine de jeunes chômeurs ont été recrutés.

    Mais plus au nord, un agriculteur venu acheter des semences de céréales dans une coopérative de l’Office algérien des céréales (OAIC) se plaint. « On m’a dit : “c’est à prendre ou à laisser”, alors que je ne trouvais pas la variété désirée… » Des coopératives dont les conseils de gestion n’ont pas été renouvelés depuis plus de vingt ans.

    INSTAURER UNE COGESTION AVEC LES PAYSANS

    Mostafa est un éleveur en colère, installé en zone steppique à Saïda (450 km au sud-ouest d’Alger). Il n’arrive plus à nourrir ses moutons. En cause, l’attribution par l’État de concessions agricoles à des investisseurs et l’extension des labours sauvages. « Les parcours se réduisent d’année en année », confie-t-il à Ennahar TV en décembre. Il élevait 600 moutons, mais n’en possède plus que 400 et craint le pire. « Tu vois ce troupeau ? Pour le nourrir, il a fallu que je vende 120 bêtes, » ajoute-t-il, amer. En 2021, les éleveurs réclamaient l’ouverture des mahmiyate, ces parcours dégradés mis en défens3 durant quatre années par le Haut-Commissariat au développement de la steppe (HCDS).

    Pour l’universitaire Abdelkader Khaldi, les activités agricoles dans les espaces steppiques sont menées de façon anarchique. Partout, le désert avance. Il ne cesse de dénoncer la gestion non durable de la steppe. La cogestion lui paraît le seul moyen pour impliquer les populations dans la protection d’un bien naturel commun. Il insiste sur « le principe de subsidiarité, car il assure la décentralisation de la décision et il est porteur d’efficacité. Il signifie une délégation de pouvoir aux instances de base de la hiérarchie, plus proches des usagers. »

    Selon Khaldi, il est possible de créer une synergie salvatrice par « l’union des communautés d’éleveurs et d’agriculteurs, par des associations de défense de l’environnement, des autorités municipales et l’agence de protection de l’écosystème steppique (HCDS). » Dénonçant le rôle de figurant des éleveurs dans les coopératives, il suggère un partage du pouvoir entre les pouvoirs publics et les communautés locales. C’est là un discours rarement entendu. Pour lui, seule la cogestion « responsabilise les individus et les communautés et accroît la propension à la coopération. Elle atténue les conflits entre les populations et l’État et diminue les comportements déviants. » Il suggère la construction, dans la concertation, de nouvelles règles de gestion des espaces de parcours. Des règles qui pourraient évoluer avec l’expérience acquise. Ainsi, pour cet universitaire bon connaisseur du milieu, « les antennes locales du HCDS, qui apportent des ressources financières, matérielles et des compétences techniques, doivent associer des représentants des tribus à la prise de décision ». Ces expériences pourraient être menées et généralisées au fur et à mesure des progrès du nouveau mode de gouvernance ». « Le nouveau modèle de gestion des terres communes dépendra en définitive de l’amélioration de la qualité de la gouvernance publique. » Point d’agriculture sans participation des agriculteurs. Pour l’heure, le message est difficilement audible à Alger.

    BELAID DJAMEL
    Ingénieur agronome franco-algérien spécialisé en agriculture des zones semi-arides. Auteur de L’agriculture en Algérie, L’Harmattan, 2021.

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