Édition du
5 December 2016

BANDUNG 60 ANS APRES : QUEL BILAN ?

 Conférence BandungJournée d’études. BANDUNG 60 ANS APRES : QUEL BILAN ?

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Université de Paris I Panthéon-Sorbonneµ. 27 juin 2014

De Bandung au BRICS : de la décolonisation à la multipolarité

Omar Benderra

En hommage à Hocine Ait-Ahmed

La Conférence de Bandung aura été le signal de la résurrection politique des pays colonisés, l’irruption des Damnés de la Terre dans un Forum international dont ils étaient exclus. Et elle fera date. Dans un contexte de guerres de libération et de confrontation entre les deux blocs du Socialisme « Réel » et Occidental, la réunion de peuples désireux de faire entendre leur voix dans le concert des nations témoignait ni plus ni moins que de leur volonté d’émancipation.

Bandung, l’universalité des luttes pour l’émancipation

Pour les Algériens, Bandung est un repère essentiel – un marqueur historique indiscutable – dans la reconnaissance internationale de la Révolution Algérienne et donc dans le processus, encore inachevé aujourd’hui, de reconquête de leur dignité citoyenne. Permettez-moi à l’occasion de cette rencontre de rendre un hommage tout particulier à Hocine Ait Ahmed qui dirigeait la délégation algérienne à la Conférence de Bandung en sa qualité de responsable des relations extérieures du Front de Libération Nationale. Dès avant la réunion, Hocine Ait-Ahmed avait saisi le caractère stratégique de cette rencontre à la fois pour la Révolution Algérienne et pour le devenir du pays : « le Front de Libération Nationale rencontrait les peuples du Sud, constituait sa première alliance mondiale et sortait d’un tête-à-tête bien trop déséquilibré avec l’Etat colonialiste ».

A Bandung, le soutien des pays de ce qu’on appelait alors le tiers-monde à la cause défendue par la délégation du FLN consacrait en effet le caractère universel des revendications du peuple algérien que la propagande colonialiste représentait comme une pure conspiration nassérienne d’inspiration communiste. La diplomatie de la Révolution Algérienne se constituait ainsi sur des principes fondamentaux : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, l’égalité entre les nations et la solidarité entre les peuples. Ce sont bien ces principes et le rejet de toute appartenance à un bloc ou de toute sujétion à une alliance inégalitaire qui a fondé une diplomatie militante. Une diplomatie aujourd’hui révolue ou révoquée à laquelle contribua efficacement Frantz Fanon. Pour le psychiatre et le politique, la désaliénation de l’homme et son affranchissement du joug colonial participaient du même mouvement libérateur. C’est « l’esprit de Bandung », en tant que prise de conscience d’une destinée commune, qui donnera naissance à la notion, en métamorphose permanente, de Tiers-Monde et à des alliances politiques pour la défense d’intérêts communs. L’OPEP, avant l’inféodation politique totale de l’Arabie Saoudite, est ainsi une organisation-type dont la création a été inspirée par les idéaux de Bandung, C’est bien cet esprit de fraternité de lutte anticoloniale qui permettra de brandir haut les étendards des peuples de couleur et portera l’internationalisme au pinacle des vertus politiques.

Le retour de la politique de la canonnière

Le monde a évidemment beaucoup changé depuis 1955, le souffle émancipateur des peuples du Sud semble être retombé, le soleil des indépendances a réduit en cendres bien des illusions. Comme le pressentait avec acuité Fanon, les régimes qui ont succédé aux colons se sont souvent avérés impotents, liberticides et corrompus. Sur un plan plus large, la mondialisation spéculative, synonyme d’exploitation et de misère, est l’ordre du jour global d’un libéralisme qui croit s’être débarrassé des idéaux de justice et d’équité avec la dislocation du communisme bureaucratique. Le Mouvement des Non Alignés qui proclame sa filiation avec Bandung mais tributaire de la guerre froide apparait ainsi comme le fruit de contingences politiques.

De fait, la disparition du bloc de l’Est a fortement comprimé les marges de manœuvre des pays du Sud et laissé les mains libres à l’unilatéralisme américain secondé par ses vassaux de l’Otan. Le Mouvement des Non-Alignés déjà miné par les graves dissensions nées de l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS en 1979 n’a plus qu’une existence formelle. Tout comme d’ailleurs l’Assemblée Générale des Nations Unies qui ne pèse plus que d’un poids très relatif face au Conseil de Sécurité, dominé par les puissances occidentales.

Comme les rapports de force, la géopolitique contemporaine évolue cependant très vite : l’hégémonisme impérial privé de son adversaire traditionnel a cru pouvoir renouer avec la politique de la canonnière. Le suprématisme fait visiblement long feu : de l’Irak à l’Afghanistan, il ne collectionne que les échecs. Le dernier terrain propice aux guerres coloniales asymétriques est l’Afrique. Après la forfaiture de l’ingérence humanitaire en Libye, la guerre éternelle contre le terrorisme islamiste, sponsorisé comme ailleurs par les alliés saoudiens et qatariens de l’Occident, est le prétexte aux interventions néocoloniales. Il s’agit au Moyen-Orient comme en Afrique d’une répartition des rôles entre féodalités du Golfe Persique et occidentaux ; les uns créent le monstre que les autres utilisent au mieux de leurs intérêts. En le soutenant comme en Libye ou en Syrie ou en le combattant comme en Somalie ou dans le Sahel. En perte de vitesse et confronté à l’irrésistible ascension de la Chine et des pays émergents, l’occident n’a plus pour avantage comparatif que ses capacités d’agression.

C’est bien le djihadisme inspiré par l’obscurantisme wahhabite qui justifie la création de commandements opérationnels et de bases militaires pour superviser l’Afrique, continent le plus riche en ressources en raréfaction dont les ex-métropoles, déstabilisées par la pression chinoise, souhaitent conserver le contrôle.

Le redéploiement impérialiste avec la complicité du wahhabisme pétrolier s’accompagne d’un cortège de souffrances, d’accroissement sans précédent des inégalités et de confort des dictatures. Cet arbitraire, trop souvent sanglant, suscite l’indignation, nourrit les résistances et forge des solidarités renouvelées. Car l’esprit de Bandung, loin de s’évaporer dans l’histoire en mouvement, demeure vivace dans la mémoire politique des peuples. Il continue d’être porté par des forces sociales agissantes au niveau de nombreux Etats comme à celui de la plupart des sociétés. L’hégémonisme occidental est contesté par les pays émergents et, au sein même des zones d’expansion historiques de l’impérialisme, par des sensibilités qui ne sont pas représentées par les appareils traditionnels, altermondialistes, minorités « visibles », indignés… Le Brics, et d’autres pays émergents, ainsi que le mouvement des forums sociaux mondiaux, celui des Indignés et ses successeurs sont effectivement les héritiers actuels, très divers et parfois contradictoires, de la dynamique enclenchée en Indonésie il y a bientôt soixante ans.

La solidarité renouvelée des Peuples

C’est bien cet idéal solidaire et universel qui irrigue l’œuvre ultime de Frantz Fanon, « Les damnés de la Terre ». Fanon, ambassadeur du FLN en Afrique avait pris la mesure des obstacles qui aujourd’hui encore se dressent face à l’émancipation des peuples et à l’égalité entre les hommes. Dans le chapitre intitulé « les mésaventures de la conscience nationale », Fanon en visionnaire inspiré décrit les dérives des bourgeoisies nationales et leur échec inéluctable. Les luttes pour les indépendances n’ont pas libéré les peuples, seules ont changé les formes d’exploitation et de domination.

Les politiques criminelles du FMI et les orientations imposées par la Banque mondiale appliquées par des tyrannies en faillite confirment les conclusions fanoniennes sur le danger d’imiter l’Europe et de reproduire son modèle social et politique. Il s’agit aujourd’hui pour les peuples de découvrir de nouvelles voies et d’inventer d’autres types de relations fondées sur les libertés, le droit et la démocratie.

La bipolarité Est/Ouest construite sur l’équilibre de la terreur a accouché d’une unipolarité arrogante et belliqueuse, convaincue de la supériorité ontologique de ses « valeurs ». Entre marché dérégulé et suprématisme civilisationnel, l’Occident martèle inlassablement qu’il n’existe pas d’alternative à l’ultralibéralisme nourri par l’idéologie néoconservatrice. Les formidables moyens de propagande n’arrivent plus cependant à masquer le caractère oppressif, liberticide et gaspilleur d’une hégémonie prédatrice qui a dévoyé le sens même de la démocratie comme le montre la gestion éhontée des crises spéculatives.

En dépit d’un rapport de forces encore très inégal, de nombreux Etats estiment qu’il y va de leur pérennité que d’exprimer leurs divergences et de proposer face à la dictature des intérêts égoïstes et au militarisme une autre forme de relations internationales fondée sur l’échange et le dialogue. La réunion du groupe des 77 dans quelques semaines dans la Bolivie du Président Morales est un signe du réveil de la conscience des Etats du sud. De la dynamique naturelle vers la multipolarité, traduction d’une démocratie universelle aux antipodes des diktats occidentaux. Il s’agit bien là de la continuité du processus de décolonisation et de désaliénation défendu avec passion et conviction par Frantz Fanon.

L’évolution vers la multipolarité est ainsi portée par de puissants courants politiques au Sud mais aussi relayée au Nord par des forces sociales confrontées aux crises et au démantèlement méthodique des acquis sociaux.

La convergence des luttes au Sud et au Nord

Les premières victimes du dumping social européen sont les populations immigrées originaires du Maghreb et d’Afrique sub-saharienne. Par un effet de retournement de l’histoire, les démocraties occidentales ré-acclimatent les méthodes de gestion coloniales sur leur propre territoire pour contrôler des populations stigmatisées, largement exclues et reléguées dans des périphéries urbaines ghettoïsées. L’exclusion raciale se superpose à l’exploitation de classe. Ces damnés de la terre délocalisés, longtemps passifs et silencieux prennent progressivement conscience de leur état en refusant la fatalité de la relégation politique et de la ségrégation économique. La faillite des appareils traditionnels et la recomposition qu’elle induit sera-t-elle mise à profit par les forces de progrès pour assurer la convergence des fronts démocratiques ? Il s’agit certainement d’un des enjeux politiques principaux de notre temps.

Certes, le chemin est encore long pour remettre à l’ordre du jour un nouveau Bandung que beaucoup espèrent. A l’image des gouvernances africaines, les régimes arabes, à l’exception notable de la Tunisie, forment un continuum de dictatures militaires ou de monarchies soutenues par les puissances impérialistes. Ces pouvoirs ineptes et corrompus sont parfaitement capables d’écraser leurs peuples mais impuissants face au grand jeu géopolitique de redécoupage du Moyen-Orient sur des bases confessionnelles et ethniques. La crise syrienne et les fragmentations irakiennes n’ont d’autre finalité que d’assurer la pérennité hégémonique d’Israël en diluant la question palestinienne dans le creuset absurde des guerres de religion.

A la différence de la plupart des peuples d’Amérique du Sud et d’Asie, l’Afrique et le Monde Arabe ne sont pas vraiment sortis de la longue nuit coloniale. La mystification des « printemps arabes » est la démonstration des énormes capacités d’induction en erreur et de manipulation médiatique occidentale. Ce pouvoir d’articulation permanent du mensonge est l’une des raisons pour lesquelles il est essentiel de poursuivre le travail politique d’analyse et d’étude sur la base du principe de réalité cher à Fanon. Ce travail est le préalable pour renouveler les perspectives, démasquer le discours trompeur des dominants, et réanimer l’esprit de solidarité des peuples, arme décisive pendant la phase des luttes pour les indépendances.

Permettez-moi de conclure en citant encore de mémoire notre frère Hocine Aït-Ahmed : « Bandung nous a permis de mesurer l’extraordinaire puissance de la solidarité entre peuples très divers, de cultures très contrastées, mais qui se sont tous retrouvés dans le même combat pour la dignité. Bandung pour la révolution algérienne a été bien plus qu’une fenêtre sur le monde. Bandung en nous mettant devant l’évidence de l’universalité plurielle des revendications pour la justice a immensément enrichit notre lutte. »

Je vous remercie de votre attention.


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  • Dria
    9 janvier 2016 at 22 h 23 min - Reply

    « Bandung » appartient au passé et « Bon donc » que faut il faire la maintenant?..

    Rare sont ceux qui regarde dans le rétroviseur quand la visibilité devient nulle devant soi, ne faut il pas s’arrêter carrément afin de remettre un peu d’ordre dans se présent incertain…

    Se mettre autour d’une table semble utopique, les invitations se suivent,les différents se ravivent, les convives se privent.

    En fin de compte c’est tout le peuple qui trouve son compte dans cette situation, des équiibres se créent, des forces se neutralisent le bateau n’a pas encore couler, même s’il tangue il semble tenir le cap, vers ou se dirige t-il? Combien de temps ca va durer encore?. Une chose est sur La réponse n’est pas à Bandung mais à Alger.

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