Édition du
18 October 2017

12e anniversaire de la charte  de l’Impunité.

 

 

Salah-Eddine SIDHOUM

 

Lors d’un débat sur la chaîne El Jazeera consacré à la « réconciliation » dans notre pays et à la veille du carnaval référendaire et plébiscitaire fin septembre 2005, je qualifiais la charte imposée par le régime de « charte de l’impunité et de la supercherie nationale » (el moughalata el watania).

Les observateurs lucides avaient déclaré dès les premiers instants  que cette charte dite de la « réconciliation » était vouée à un échec cinglant, car les véritables causes politiques de la crise n’ont jamais été abordées et le Peuple n’a jamais été consulté. L’oligarchie feigne-t-elle d’oublier que les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets et que toute solution qui n’emprunte pas le chemin du dialogue et de la concertation et qui ne s’appuie pas sur la volonté populaire est vaine ?

Élaborée dans les ténébreuses boutiques de la police politique et exécutée par le pouvoir de façade, cette « charte » était d’emblée verrouillée. Aucun débat contradictoire n’était permis. Seuls les habituels troubadours boulitiques  étaient autorisés à s’exprimer pour encenser le texte, qui est d’une indigence intellectuelle et politique déplorable. La machine de l’action psychologique, bien rôdée depuis quatre décennies, était là pour « mobiliser » le peuple et lui faire approuver, malgré lui, le texte à la quasi-unanimité. Cette « charte » est venue consacrer la politique d’éradication et d’exclusion en cours depuis plus d’une décennie et la sacraliser.

Éludant les causes profondes de la crise et de la tragédie qui en a découlé, l’oligarchie, sous couvert de son pouvoir apparent, a décidé de régler de manière partiale et partielle les conséquences de ce drame national. Une véritable offense à la mémoire des victimes et une insane tentative de corruption de leurs familles.

Ce texte « plébiscité » par un peuple sans souveraineté et sans voix (l’Algérie des paradoxes !) et transformé en nouveau Coran du Calife Othman, pour reprendre Abdelhamid Mehri, Rahimahou Allah, consacre l’impunité totale des responsables de tous bords du drame national et de leurs exécutants. Les putschistes qui ont plongé le pays dans une mer de sang et de larmes, tout en s’auto-amnistiant, s’autoproclameront « artisans de la sauvegarde de la République ». Effectivement, ils auront sauvé leur République bananière et des containers, pour plonger l’Algérie et son peuple dans les abysses de la terreur et de la misère.

Ceux qui, hier, s’étaient dressés contre cette politique sanglante et avaient appelé, lors des années de braise, à une véritable réconciliation et à la paix des cœurs avaient été qualifiés de « traîtres ». Demain, ceux qui se dresseront contre cette supercherie nationale, cette paix des cimetières et cette amnésie générale seront criminalisés et passibles de trois à cinq années d’emprisonnement ! On aurait parlé de blague si la situation n’était pas tragique. Une véritable imposture ! Même les sinistres dictateurs latino-américains n’avaient pas osé cela.

Comment voulez-vous qu’avec toutes ses tares et ses inepties, cette dite « charte » puisse réussir à réconcilier les Algériens et ramener la paix dans leurs cœurs meurtris ? Je crois en réalité et pour reprendre une journaliste que, faute de pouvoir réconcilier les Algériens, cette farce référendaire a permis seulement à ce régime de se réconcilier avec ses vieilles pratiques totalitaires.

 

Avant d’évoquer le processus pouvant aboutir à une véritable réconciliation, il y a deux faits avant tout qu’il faudrait préciser :

– la crise algérienne est avant tout une crise éminemment politique et sa solution ne peut être que politique. Cela doit être clair ;

– le régime actuel, juge et partie, responsable en premier lieu et en grande partie du drame national, est disqualifié pour résoudre sérieusement la crise.

De ce fait, la véritable réconciliation nationale passe inéluctablement par une large consultation, franche et sincère, des principales forces et personnalités intellectuelles et politiques représentatives de la Nation, afin d’aboutir à une solution politique globale, après avoir cerné sans complaisance et en toute sérénité les causes réelles et profondes de la crise qui remontent en réalité à l’indépendance. Cela permettra de baliser le terrain politique sur des bases démocratiques, en vue de l’édification d’un véritable État de droit et de mettre définitivement un terme à cette violence politique initiée au lendemain de l’indépendance par ce régime et qui a fini par gangrener la société toute entière. C’est ce que j’ai appelé la Moussaraha nationale, qui aboutira à un véritable compromis politique historique. C’est le volet politique du processus.

Ce n’est qu’après cela qu’on pourra résoudre définitivement les conséquences humanitaires et sociales de la guerre provoquée par l’acte irréfléchi qu’a été le coup d’État de janvier 1992.

 

Le second volet est celui de la Vérité et du Droit. Il est impératif que les Algériens sachent ce qui s’est réellement passé durant ces années de sang et de larmes, durant lesquelles ont été commises les pires atrocités contre un peuple sans défense. À l’instar des pays qui ont vécu des drames internes, il est nécessaire de mettre en place une commission nationale pour la vérité et la justice. Soyons clairs sur ce point : vérité et justice ne signifient aucunement règlement de comptes ou vengeance. Et ce n’est qu’après cela que pourra éventuellement intervenir l’amnistie par l’autorité politique légitime. Car comme le disait mon ami Lahouari Addi : « Un assassin jugé et amnistié se comportera différemment d’un criminel innocenté. »

La découverte de la vérité sur le drame national n’est pas seulement un droit pour les victimes et leurs familles, mais aussi un droit pour tous les Algériens afin de tirer les leçons en vue d’éviter d’autres tragédies à l’avenir et de mettre un terme aux ardeurs criminelles des aventuriers de tous bords.

Car ce qui s’est passé comme horreurs durant plus d’une décennie, ce ne sont pas de simples faits banals à verser dans la rubrique des faits divers. La torture institutionnalisée, les exécutions sommaires, les disparitions, les viols et les horribles massacres sont des crimes contre l’humanité, imprescriptibles sur le plan du droit international et que nulle charte ne peut effacer. Des atteintes gravissimes aux droits de l’homme qui ne sont pas sans nous rappeler, dans beaucoup de cas, les crimes commis durant la guerre de libération nationale ne peuvent être occultés par une politique d’amnésie collective ni par la répression pour faire taire les témoins du drame.

 


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6 Commentaires sur cet article

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  • tarak
    29 septembre 2017 at 23 h 54 min - Reply

    Bonsoir à tous

    Merci M. SIDHOUM pour cet article qui met le doigt dans la plaie des victimes du  »terrorisme » d’abord puis des victimes de la moughalata nationale comme vous l’avez si bien dit. En effet, pourquoi subsistent des zones d’ombre à nos jours dans la plus part des actes d’horreur commis par ces soit-disant terroristes islamistes abattus pour enterrer avec eux la vérité et quand le présumé auteur du crime est arrêté la vérité est travestie grace à la justice et la presse aux ordres. On peut citer Boudiaf, Tounsi, les moines de tibherine, l’air bus français, le métro à paris, le kidnapping des agents du consulat français de Télemely, HACHANI, la bombe du central de police Alger, de l’aéroport d’alger, l’archevêque d’oran, Said Mekbel, Alloula, Yefsah, Kasdi Merbah, le général Fodil Saidi, le général Bekkouche qui s’est réfugié dans le commissariat central de Ouargla et la liste est longue. L’Algérie ne connaitra jamais la paix (social et politique voire économique) tant que la vérité sur ces crimes ne soit pas dévoilée à tous les algériens pour que la confiance revienne à nouveau entre les gouvernés et les gouvernats et ce n’est pas pour demain.




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    • Ibn Ziad
      30 septembre 2017 at 13 h 30 min - Reply

      Qu’est-ce que ça veut dire cette procession d’images macabres? De corps mutilés étalés sur des brancards ou carrément dans les décombres de mûrs éventrés ou de voitures calcinées? » l’Apocalypse now »! Quoi !
      Avec une voix off de Bouteflika le sauveur!
      Tout cela est diffusé à une grande heure d’écoute pendant ces moments de doutes annoncés par le corbeau de l’Assemblée.

      Tout cela ne peut être qu’un message lourd de sens envoyé par les propagandistes du régime en place à la populace et les petits cercles de  » vigilants d’intellectuels »tout en leur disant: »nous sommes toujours là »!
      Faites attention ! Si vous bougez,ce serait le ko de la nuit!
      Ce serait le sort des Syriens qui vous attend point barre.




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  • Larbi Anti-impunite’
    30 septembre 2017 at 10 h 54 min - Reply

    Boumedienne avec l’armee’ de Ghardimaou sur ordre de Ben Tobal, Boussof, Krim Belkacem et les officiers de la promortion Lacoste (Ben Cherif, Hofman, etc.) ont fait un coups d’etats au GPRA et aux moudjahid de l’interieur. Tous cela pour entre autre garantir l’impunite’ a Boussof pour avoir assassiner Abane et certain disent pour avoir vendu entre autre Ben Mhidi, Amirouche, Si El-Haouas, etc.

    Nezar, et Bouteflika sont deux types qui etaient dans la cellule de crise depuis 1959 pour s’accaparer du pouvoir et assurer l’impunite’ a leurs chefs les 3B. L’impunite’ c’est la source de legitimite’ du systeme Algerien depuis le coups d’etats sur le GPRA.




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  • rachida
    30 septembre 2017 at 21 h 24 min - Reply

    Il faut mettre des mots sur les maux.




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  • Nina
    30 septembre 2017 at 22 h 27 min - Reply

    Salem merci infiniment pour ce rappel douloureux. Un travail de mémoire qu’il faudra entretenir pour les generations futures.




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  • Farid M
    4 octobre 2017 at 23 h 51 min - Reply

    Merci a notre ami Salaheddine pour ses positions toujours claires, nettes et courageuses.
    Concernant les raisons de ce rappel televisuel, je crois que c’est surtout un avertissement et une menace pour le « ghachi ». Seulement voilà, en envoyant un message aussi explicite et menaçant en même temps (on peut actionner et reactiver cette violence à volonté) est en soi une reconnaissance tacite concernant les véritables terroristes et leur commanditaires.
    C’est un americain illustre qui aurait dit: « on peut tromper tout le monde quelque temps, on peut tromper quelques uns tout le temps, mais on ne peut tromper tout le monde tout le temps.




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  • Congrès du Changement Démocratique