Édition du
22 January 2018

LIBÉRONS NOS CONSCIENCES DE L’IMPENSÉ DE L’HISTOIRE !

  

Le temps est venu de décoloniser les mémoires des peuples dont les pays sont pris au piège historique de l’ancienne puissance coloniale et de l’ancienne colonie.

Il est également temps de libérer les imaginaires sociaux des constructions fantasmagoriques de l’autre comme ennemi pour qu’émerge une conscience humaine affranchie de l’impensé de l’histoire. Une conscience citoyenne réhabilitant la souveraineté de l’être humain face à l’Empire.

La reconnaissance par le président américain, Donald Trump, de Jérusalem comme capitale d’Israël est une atteinte -une de plus, une de trop !- au droit du peuple palestinien à l’auto-détermination, à son droit de vivre heureux sur le territoire de son pays, à son droit d’avoir des droits, à son droit d’exister.

Loin de relever de l’imprévisible ou du caractère « impulsif » d’un produit de la télé-réalité américaine propulsé président de la première puissance mondiale, cette agression intervient à l’heure où le Moyen-Orient connait une succession de coups d’accélérateurs affolants des tragédies politiquement construites et « historiquement programmées ».

De part son statut particulier dans l’histoire et le présent de l’humanité, la ville de Jérusalem est l’espace idoine pour créer ce que le Pr Mohammed Arkoun appelle « une culture du religieux capable d’accueillir les différences. »

« Si cette culture moderne, humaniste du religieux a une place magnifique pour s’exprimer, c’est à Jérusalem. Si le travail de déconstruction des mythes que j’appelle de mes vœux est opéré, c’est à Jérusalem que devront converger les aspirations de tous ceux qui ont soif de spiritualité, de morale et qui, las du dieu dollar ou du primat économique ou marchand, veulent restituer à l’homme sa juste place et son âme. » a-t-il préconisé dans un entretien publié au journal Le Monde, paru le 6 octobre 2001. C’est-à-dire, quelques jours seulement après les attentats du 11 septembre.

Les réalités sanglantes créées dans le sillage des ruptures de l’après 11 septembre mettent l’humanité face à sa responsabilité historique de rendre réelle la primauté des Droits de la personne humaine sur une géopolitique de conflit, de plus en plus monstrueuse.

Le récent acte agressif de Trump, commis deux jours avant la célébration du 29ème anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme est loin d’être fortuit.

Il rappelle, néanmoins, que la question de la colonisation reste entièrement posée en Palestine.

Il montre, aussi, l’état de tristesse actuel dans lequel se trouve l’arsenal juridique international mis en place depuis la fin de la Seconde guerre et la condition humaine.

En effet, l’humanité ne semble pas avoir retenu la leçon du risque nazi et du risque fasciste dans lesquels elle a failli sombrer.

La justice du vainqueur a prévalu, le monde a basculé dans la guerre froide, les Etats postcoloniaux ont connu des indépendances sans que leurs peuples ne soient libérés, les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, les massacres et les différentes atteintes aux droits de l’être humain n’ont jamais cessé.

Se nourrissant des raisons d’Etat, elles ont construit l’impunité comme instrument de banalisation de la mort, de terrorisme et de soumission des peuples.

Aujourd’hui, les raisons sécuritaires d’Etat donnent aux non-dits de l’histoire de la colonisation une forme d’impunité moralement intolérable, politiquement insupportable et juridiquement condamnable.

Aux vis-à-vis civilisationnels ont été substitués des antagonismes destructeurs au nom du « diviser le divisible ».

La pensée binaire a produit une pensée jetable suicidaire pour l’humanité.
Aujourd’hui, au nom de la vérité, on tue la vérité.
Au nom de la justice, on tue la justice.
Au nom de la sécurité, on tue la liberté.
Au nom du droit-de-l’hommisme, on détruit des pays, on tue la vie !
Au nom d’une néocolonisation dévastatrice, le préfabriqué géographique est fait Etat.

Aujourd’hui encore, la colonisation n’est pas clairement reconnue comme un crime contre l’humanité !

Le fétichisme démocratique, le démocratisme « ethniciste » et « la djihadisation » du radicalisme populiste :

Le 10 décembre de chaque année, la célébration de La Journée Internationale des Droits de l’Homme nous rappelle une triste réalité : les droits sont de plus en plus remis en question dans le monde et l’être humain perd de plus en plus son humanité.

L’après 11 séptembre a été marqué par une volonté de reconfiguration géographique de la rive sud de l’espace méditerranéen.

Le mensonge politique a permis la destruction militaire de l’Irak, menée en 2003. La situation de non-Etat qui en a résulté a été le prélude à la destruction massive des mémoires humaines que contient le Croissant fertile.

Depuis le jour de l’adoption de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, la promesse qu’elle portait est loin dêtre tenue.

« Le Bien et le Mal »,  » la Guerre juste »,  » le Djihad », « l’Occident », « l’Islam », « le Peuple élu », « La Terre promise », « le monde arabe », « la oumma islamique », « le droit d’aînesse » historique sont autant de mots-valises opposés et de mythes, parmi tant d’autres, qui agitent les imaginaires sociaux et les opposent les uns aux autres au niveau de l’espace méditerranéen et dans le monde entier.

A la nécessité d’une remembrement culturel de l’espace méditerranéen pour permettre la construction d’une identité citoyenne méditerranéenne transcendante a été substituée une décomposition des sociétés au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

Le fétichisme démocratique du « monde libre » a ainsi rencontré le démocratisme « ethniciste » et la religiosité populiste au sein des sociétés évoluant en contexte islamique.

Ce mélange explosif a fait le lit de « la djihadisation » du radicalisme fondamentaliste.

« Le désordre sémantique » aidant, le démocratisme « ethniciste » est en voie de réduire l’exercice de la souveraineté politique à l’illusion de « l’Etat ethnique ».

Par ailleurs, l’intelligence humaine a créé et amplifié les menaces de sa disparition et de destruction définitive de la terre. : la menace nucléaire et la menace géologique.

« La Seconde Guerre mondiale s’est terminée avec l’utilisation de l’arme nucléaire. Cela a été immédiatement évident le 6 août 1945, un jour dont je me souviens très bien. C’était évident que bientôt la technologie se développerait au point où elle mènerait à un désastre terminal. Les scientifiques l’ont certainement compris.

En 1947 le Bulletin of the Atomic Scientists inaugura sa fameuse Horloge de la fin du monde. Vous savez, à quel point l’aiguille des minutes est-elle proche de minuit ? Et elle commença à minuit moins 7 minutes. En 1953, elle était à minuit moins 2 minutes. C’était l’année où les États-Unis et l’Union soviétique ont testé les bombes à hydrogène. Mais il s’est avéré que nous comprenons maintenant qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale le monde est aussi entré dans une nouvelle époque géologique. On l’appelle l’Anthropocène, la période dans laquelle l’humanité a un impact grave, en réalité peut-être désastreux, sur l’environnement. L’aiguille a bougé aussi en 2015, et encore en 2016. Immédiatement après l’élection de Trump en janvier dernier de cette année, l’horloge a été avancée à minuit moins 2 minutes et demi, le plus près de minuit depuis 1953. » a résumé l’intellectuel américain Noam Chomsky dans un entretien publié à The Nation en juin 2017, repris par le site « Les crises, espace d’autodéfense intellectuelle ».

C’est dire que la paix des puissants n’est qu’une bombe à retardement !

Décolonisons l’histoire !

Lever toute forme d’interdit sur l’exercice de la souveraineté par la pensée dans l’écriture du récit historique des pays anciennement colonisateurs ou anciennement colonisés est nécessaire pour l’émergence d’une conscience citoyenne alternative à la soumission de nos consciences au diktat de l’impensé de l’histoire de la colonisation et d’une décolonisation s’étant soldée par un terrible échec.

C’est à cette condition que l’espace méditerranéen cessera d’être celui d’une immigration coupable de fuir la misère et la mort au nom de la monstruosité conceptuelle appelée « crimmigration », que les guerres, les massacres des peuples et des minorités, les assassinats contre les cultures, les consciences et toutes les atteintes à la vie, à la dignité des êtres auront droit au traitement de la vérité et de la justice. La morale réhabilitera, ainsi, l’humain et l’éthique lui offrira la Cité de sa plénitude.

A ce titre, apprécions la présentation faite par Achille Mbembe, professeur d’histoire et de science politique à l’université de Witwatersrand, Johannesburg, Afrique du Sud et à l’université de Californie (Irvine), de la pensée « afro-moderne » dans un entretien qu’il a accordé à la revue « Esprit » en décembre 2006 :

« Cette pensée afro-moderne est une pensée de l’entre-deux et de l’entrelacement. Elle déclare que l’on ne peut véritablement en appeler au monde que lorsque, par la force des choses, on a été auprès des autres, avec les autres. Dans ces conditions, « rentrer en soi », c’est d’abord « sortir de soi », sortir de la nuit de l’identité, des lacunes de mon petit monde. On a donc ici une manière de lire la mondialisation qui repose sur l’affirmation radicale de l’épaisseur de la proximité, du déplacement, voire de la dislocation. En d’autres termes, la conscience du monde naît de l’actualisation de ce qui était déjà possible en moi, mais par le biais de ma rencontre avec la vie d’autrui, ma responsabilité à l’égard de la vie d’autrui et des mondes apparemment lointains et, surtout, de gens avec qui je n’ai apparemment aucun lien – les intrus. »

En ces temps où « la théologie politique » de l’Empire se traduit par une « politique de l’irresponsabilité illimitée » fondée, comme le précise Achille Mbembé sur  » sur une seule question, à savoir qui est donc mon ennemi, le mien, ici et maintenant et comment l’exterminer ? », une critique radicale de cette « théologie politique » est une nécessité vitale pour le monde entier.

Ce monde où l’être est dans le langage belliqueux de « la théologie politique » de la mort a besoin de réapprendre à aimer la vie, à aimer tout court.

Essaid Aknine : Militant des Droits de la personne humaine.
Tahar Si Serir : Syndicalite – militant du combat démocratique et
des Droits de la personne humaine.
Hocine Gasmi : Journaliste.
Idir Tazerout : Journaliste.
Hacène Loucif : Journaliste.


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UN COMMENTAIRE

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  • ali
    12 décembre 2017 at 19 h 08 min - Reply

    avant de décolonisé l’histoire, il est vital de décolonisé les esprits , Tant que nous n’aurons pas réalisé cette indépendance , nous vivrons, comme tous les peuples soumis.donc l’indépendance de l’esprit aura comme conséquence la décolonisation de l’histoire.




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