يومية الجزائر
Édition du
20 October 2019

Le présent à la lumière de l’histoire avec Sadek Hadjeres: de l’indépendance au hirak, de “la crise berbériste” au délit d”emblème amazigh

Sadek
Sadek Hadjeres

C’est dans un hôpital que cet entretien avec Sadek Hadjeres, a été réalisé, juste au lendemain des grandes marches du vendredi 5 juillet 2019.  L’entretien date donc et n’aborde pas les évolutions qui ont eu lieu dans le pays au cours des derniers mois. Mais quand Sadek Hadjeres s’exprime, c’est le présent qui est apprécié à l’aune de l’histoire et de ses enseignements.

Il compare entre l’élan, vite interrompu, du 5 juillet 1962 et l’élan qui s’est exprimé le 5 juillet 2019. La “crise dite berbériste” de 1949 provoquée de “manière fallacieuse” par la direction du PPA-MTLD fait écho aux arrestations pour le port de l’emblème amazigh alors que le peuple a très largement dépasser ce faux clivage. Sadek Hadjeres fait l’éloge de la non-violence du Hirak et insiste, le pacifisme peut-être révolutionnaire, contrairement aux idées qui ont longtemps dominé chez les courants progressistes.

C’est d’ailleurs le message qu’il adresse aux jeunes Algériens: la Silmiya, c’est “votre plus puissante arme pour venir à bout des obstacles nationaux et internationaux  considérables”.

L’Algérie vient de vivre un 5 juillet exceptionnel qui est tombé un vendredi, jour de manifestations depuis le 22 février. Vous l’avez suivi de loin, Le 5 juillet 2019, le 5 juillet 1962, c’est comparable ?

Par rapport au 5 juillet 1962 de l’indépendance qui est un évènement énorme, l’aboutissement de sept années de luttes, j’ai ressenti, personnellement, que ce 5 juillet 2019 était un événement plus grand, plus important. En ce sens qu’il est venu apporter une touche nouvelle, de donner une grande partie de la signification du 5 juillet 62, celui de l’indépendance territoriale, formelle.

Le 5 juillet 62, c’était une joie extraordinaire mais déjà, après le cessez-le-feu, dans la population, les premiers signes de mécontentement étaient là, en raison des agissements du nouveau pouvoir qui se mettait en place… Biens vacants, brimades… On sentait déjà une emprise néfaste alors que tout le monde était dans le sens profond de l’indépendance.

Après il y a eu cette captation de la victoire, l’accaparement… On a vu rapidement les limites.  En novembre 1962, quelques mois après l’indépendance, le parti communiste était interdit …

Un monopole de la politique s’instaurait …

 Durant les dernières années de la lutte armée et indépendamment des difficultés qu’ont eu les communistes à être admis et acceptés, il y avait déjà des signes qui allaient au-delà de l’anticommunisme, une attitude anti-sociale, anti-démocratique. On a eu vers 1958, le texte d’un exposé de Lakhdar Bentobal où il disait que le grand problème après l’indépendance, cela va être les communistes parce qu’ils ont l’expérience du travail social … etc. Il y avait une volonté de donner un certain contenu à l’indépendance, une vision antisociale, anti-démocratique. La preuve peu après novembre (1962), il y a eu le congrès de l’UGTA où le syndicat a été complètement caporalisé avec le recours à des hommes de main qui ont envahi la salle du congrès… Tous les courants qui se disputaient le pouvoir ont été unanimes, ils ont tous participé à cela…. On a vu tout de suite que ce qui était sous-jacent chez certains seigneurs de guerre a été vite mis en pratique. Il y avait un élan extraordinaire dans le pays, mais qui, avec les pratiques du pouvoir, les interdictions, est rapidement tombé. Je veux dire que ce 5 juillet 2019 par rapport à celui de 1962 est, pour moi, bien au-dessus, ce que nous avions souhaité et espéré commence à se réaliser. Un contenu à l’indépendance commence à être réalisé… 

C’est un 5 juillet où les divisions passées, celles des années 90, semblent ignorées ou reportées à plus tard

Ce mouvement semble être apparu d’un seul coup, sous l’effet d’une conjoncture qui a exacerbé le ras-le-bol. Pourtant, bien avant cela, j’étais heureux d’entendre des voix qui s’élevaient de manière forte pour dire qu’il y en a assez du pessimisme, que des choses se font et peuvent se faire. Ce n’est donc pas quelque chose de miraculeux tombé du ciel. A la longue, le travail de la société sur elle-même, qui est souvent ignoré par les politiciens, a de l’effet. Il y a eu des prises de consciences successives, toutes les luttes qui sont menées dans l’anonymat, aussi bien au niveau national qu’international, tout cela a mûri.

Le peuple, dont on dit souvent du mal, a des capacités d’absorber cela, évidemment à un prix très lourd, douloureux. Mais il arrive un moment où la conjoncture nationale et internationale donne une issue favorable. Il y a tous les facteurs, l’internet, les harragas…. Chaque noyé a une famille, des voisins et cela marque. Les fausses solutions reculent au fur et à mesure, on se rend compte que les révoltes, les coupures de routes ne sont pas suffisantes pour arrêter ce grand malheur…

Un mûrissement qui s’est fait en dépit de la faiblesse de l’encadrement politique…

Et de la faiblesse de l’organisation ! On sait très bien comment les différents partis ont été caporalisés ou mis hors d’état de mener une action organisée et concertée. Tout cela était le travail des seigneurs de guerre avant l’indépendance, il est devenu le travail de dictateurs, maîtres dans l’art de diviser, de décourager les gens, de susciter le pessimisme et de dire qu’il n’y a pas d’issue, qu’il n’y a pas de changement possible à cette situation. Comme si cette situation devait être éternelle. 

De la “crise berbériste” à l’interdiction de l’emblème amazigh

La société est-elle immunisée contre ces tentatives de division ? 

Il y a un très grand progrès et il est même assez inimaginable. 

Je suis moi-même étonné que cette histoire de drapeau amazigh soit passée aussi et acceptée aussi largement par les gens, avec cette unanimité.

 Il n’y a que les secteurs qui coupent les cheveux en quatre qui rechignent… 

Jusqu’à ce que les autorités décident que c’est un délit, il y a des gens en prison à cause de l’emblème amazigh. 

On revient à 1949. Lorsque est parue la brochure d’Idir El Watani (*) disant qu’il y a une nation multiculturelle mais pour une République une et indivisible. C’était écrit en majuscules. L’argument des apprentis-dictateurs de l’époque, même s’ils ne s’en rendaient pas compte et se disaient nationalistes, mais nous distinguions entre nationalisme libérateur et nationalisme oppresseur…  leur argument à l’époque était de dire que c’est du séparatisme institutionnel ou territorial … etc Alors qu’on peut prendre la brochure de 1949 et la lire, ligne après ligne, pour voir que ce n’était pas du tout des revendications sécessionnistes, territoriales ou institutionnelles. Il n’y avait même pas de revendication culturelle explicite, il y avait une analyse disant que la nation était multiculturelle et qu’il y avait un grand trésor dans cette diversité.  On parlait d’union et d’unité d’action dans la diversité.

A l’époque, ils disaient que même le simple fait de parler amazigh était un acte sécessionniste et séparatiste alors qu’il n’en était pas du tout question et il ne pouvait pas en être question. Le mouvement culturel berbère était à sa naissance à cette époque, il y avait le chant patriotique “Kker a mmi-s n umaziɣ !” qui, entre parenthèses, a été adopté unanimement à l’époque. A la fête de l’AEMAN, organisée à l’opéra d’Alger, il s’est posé un grand problème. A la dernière minute, on a supprimé Kker a mmi-s n umaziɣ qui dure trois minutes sur un programme arabophone et francophone de deux à trois heures. 

A ce moment-là, les partisans culturels de l’amazighité, ceux qui ont créé et lancé Kker a mmi-s n umaziɣ, Ait Amrane et ses amis ont refusé d’ouvrir le rideau et ont dit qu’ils refusaient de participer. Finalement, ce n’était pas des gens qui l’ont fait sur directive du MTLD, mais des illuminés qui ont voulu qu’il en soit ainsi. Quand le rideau a été levé, il y a eu un torrent d’acclamation pour “Kker a mmi-s n umaziɣ ! “On a fait des recettes extraordinaires, à ce moment-là j’étais trésorier de l’association, la valise était un peu lourde. (rires).

C’est pour dire qu’il y avait une espèce d’hostilité virulente, même contre le fait de parler kabyle entre nous, naturellement, comme on respirait. La direction du PPA-MTLD à l’époque a adopté cette position perverse et fallacieuse. Il n’y a donc rien de différent avec ce qu’ils essaient de dire maintenant…. 

 Il y a le slogan kbayli-arbi khawa khawa comme réponse 

Il y a eu tellement de perversion durant ces décennies que j’ai été enchanté et surpris de cette unanimité des Algériens. C’est ce qui rend d’autant plus ridicule l’interdiction d’un emblème qui en fait exprime une réalité culturelle du pays, ce n’est pas une revendication politique ou chauvine… 

Cet emblème amazigh n’est en aucune façon contradictoire avec le drapeau national pour lequel les berbérophones se sont sacrifiés et ils ne sont pas prêts de l’abandonner. La preuve, on le voit partout maintenant, au point que c’est devenu presque subversif.

Ce qui est frappant est que depuis le 22 février, tout ce que le pouvoir s’appropriait, le drapeau, le combat national, les héros… prennent une autre tonalité chez la population.

Ce que l’on croyait enfoui est en réalité resté présent dans les familles, dans la société qui était indigné que le comportement des nouveaux dirigeants ne soit pas celui qu’on proclamait…

C’est une société que beaucoup d’élites matraquaient et insultaient qui fait preuve non seulement de résilience mais aussi d’une grande mémoire historique.

Une grande mémoire, car cela se raconte dans la famille. Tout le monde a eu des frères, des parents… J’ai été vraiment frappé, lors d’un hommage qui m’a été rendu dans mon village natal en Kabylie, combien la mémoire des gens était là pour parler des problèmes présents. Et en même temps, ils étaient imprégnés de ce qui s’est passé. C’était à qui raconterait ce qui s’est passé dans sa famille, des femmes emprisonnés dans des camps, qu’on amenait chaque matin faire des kilomètres pour les obliger à saluer le drapeau français. Il y en a une qui m’a raconté qu’en revenant avec un enfant sur le dos, dans la boue… elle se disait qu’elle pourrait peut-être laisser l’enfant tomber…. Il y a eu des souffrances quotidiennes, cela reste de génération en génération, il n’y a que des politicards qui peuvent dire le contraire

Il y a eu quand même une tentative d’effacer la mémoire… on a présenté une Algérie sans héros

 C’était en fait pour faire oublier les enjeux réels, au contenu qu’on voulait donner à l’indépendance. C’était vraiment quelque chose de concret que les gens voulaient donner à l’indépendance.  C’est là que s’explique l’immense déception qui s’exprimait dans l’autodérision…. Mais derrière tout cela, il y avait une volonté aussi forte que celle de l’esprit d’un harraga qui s’en va. Il y avait seulement un manque de conscience de quelle voie prendre pour en finir avec ça.  Lorsque à l’expérience, les choses, s’avèrent faisables… Tout d’un coup, c’est comme un éclair de lumière dans l’esprit des gens. Ça a explosé publiquement, sans crainte, avec une unanimité extraordinaire.

Le pacifisme est révolutionnaire 

 C’est un mouvement est quand même une grande surprise, aussi bien par son pacifisme que par son caractère national

La qualité de ce mouvement, cette obstination à ne pas franchir le pas de la violence, cette expression unanime, c’est quelque chose d’extraordinaire. Cela donne à réfléchir.

La qualité de ce mouvement, cette obstination à ne pas franchir le pas de la violence, cette expression unanime, c’est quelque chose d’extraordinaire. Cela donne à réfléchir. Cela veut dire aussi que ce n’est pas la souffrance qui s’est accumulée mais les enseignements des différentes formes de lutte dispersées, réprimées… Il y en a eu des dizaines et des dizaines, elles ont porté leur fruit. Y compris les évènements identiques dans le monde. Les mouvements pacifiques dans le monde, comme ceux de Mandela, tout cela a fini par imprégner les esprits…  Il y a une conscience politique et civique qui se forme peu à peu, dont les résultats n’apparaissent pas tout de suite mais qui finalement arrivent. 

Chez les jeunes en particulier, ceux qui cherchent des issues ; et qui savent que les formes précédentes n’ont pas abouti et ont tourné à l’avantage de la dictature. J’en parle en connaissance de cause, le PCA en 1962 insistait sur la voie pacifique dans son programme. Cela paraissait comme une utopie. On passait pour des rêveurs même. Surtout qu’après l’expérience de la lutte armée, mal interprétée, appeler les gens à agir de façon pacifique, cela paraissait bien utopique. Même les mouvements démocratiques, comme cela été le cas pour le FFS, n’ont pas évité ce piège à un moment donné. La mentalité laissée par la guerre chez les gens est que ce qui a été pris par la violence ne peut être repris que par la violence. C’était une insuffisance de la conscience politique. Il y a eu des formations politiques et courants d’idée qui essayaient de dire que cela n’est pas vrai, mais qu’au contraire, les mouvements insurrectionnels aboutissent en définitive à un regain d’enracinement de la dictature militaire. Il y a eu un moment de prise de conscience de la nocivité de la violence…

Il y a eu aussi le traumatisme des années 90, mais qui semblait pousser à la résignation. Cela n’est pas le cas

C’était cela la bifurcation, il y a eu tellement de résignation, après il est bien apparu qu’il fallait se trouver autre chose et voir ce qui se passe dans d’autres pays. C’est aussi un changement de mentalité, les jeunes de maintenant, ils sont à la recherche, ils sont sur les réseaux sociaux, il y a des débats. 

Le mouvement étudiant a surpris tout le monde. Les étudiants sont d’une inventivité remarquable.

Je reviens à l’idée d’un recours à la violence comme un moyen incontournable de lutte contre la dictature, elle a imprégné y compris les milieux progressistes. A un moment ils cherchaient à imiter Che Guevara, on parlait des focos (foyers de guérilla – ndlr) . Il y en avait même qui se glorifiaient de ne recourir qu’à la lutte armée. Alors que la lutte armée, même quand elle devient inévitable et incontournable, est de toute façon fondamentalement politique. Cette mentalité a été l’une des raisons aussi pour laquelle dans les années 89, 90, certains ont eu l’idée qu’il fallait résister aux “Afghans” et que la seule façon de vaincre ce courant politique, c’était de les éliminer.

Le problème du terrorisme n’était pas encore posé mais il y avait des camarades dans le parti qui était heureux de savoir qu’il y avait des soldats dans la rue, balle au canon, prêts à tirer. Certains mêmes, j’en ai entendu, qui disaient “qu’au premier coup de canon, ils vont tous s’envoler comme des moineaux”. Et ça, alors que la lutte était encore politique, c’est-à-dire que c’était conçu préventivement. C’est comme ça, par un réflexe d’autodéfense mal conçu, qu’ils sont tombés dans le piège des militaires. Même avant le vote, ils pensaient déjà à cette idée et cela les a écartés du chemin de la lutte politique, du chemin des travailleurs.  

Je me souviens en juin 1990, après les municipales, il y avait des travailleurs qui venaient nous voir pour nous dire, “smhoulna, on aurait aimé voter pour vous, mais cette fois on a le sentiment qu’il n’y a que le FIS qui est capable de faire tomber le FLN”.  Il fallait mobiliser le courant qui était contre l’arbitraire du FLN et comprendre les raisons profondes qui poussaient beaucoup des Algériens à suivre aveuglément le FIS. On aurait atténué les choses. Ils ont en fait discrédité et fait du tort aux formations politiques, démocratiques et révolutionnaires parce qu’ils ont cru faire le bon choix, celui de la violence… Mais, bien entendu, c’est plus profond que cela. 

Au sein du mouvement révolutionnaire mondial, il y a eu souvent l’idée que la révolution est le fruit des armes. Toute une évolution des mentalités s’est faite à la suite des expériences historiques et par bonheur, cela a été saisi par les jeunes.

Le pacifisme peut être révolutionnaire donc…

 La preuve, c’est ce qui met en déroute la dictature. Elle est acculée et cela l’oblige à se démasquer ou à céder du terrain.  

La preuve est faite qu’un mouvement pacifique est possible comme il y en a eu aux USA et ailleurs. Cela s’est confirmé en Algérie qui a peut-être la chance d’être le flambeau qui va inspirer encore d’autres nations.

Pourtant ça se tend en Algérie et les choses sont loin d’être réglées

Il va y avoir des affrontements politiques y compris violents, mais ils se produiront dans de meilleures conditions que si c’était le résultat d’actions armées soi-disant de résistance qui en fait ne mobilisent pas la population. Aujourd’hui, la population est décidée à soutenir l’orientation du hirak.

Il reste un problème d’articulation politique du mouvement…

C’est la difficulté d’autant plus qu’il y a eu des décennies faites d’affaissement de la conscience politique y compris pendant la guerre de libération. Après l’effort de politisation qui a été fait durant les premières années avec Abane Ramdane, Ben M’hidi, Benkhedda … il y a eu un affaissement de la conscience politique. C’est tellement évident. Cela demande d’ailleurs à être clarifié pour les jeunes générations en tant qu’argument supplémentaire pour mobiliser politiquement et élever la conscience politique. 

Dans nos relations avec le FLN, on ne s’est pas arrêté sur l’idée de mobiliser politiquement. En 58, 59, il y a eu des lettres adressées au GPRA pour précisément prendre en main l’aspect politique des choses. A un moment où le GPRA était affolé et pensait que la solution viendrait seulement d’une intervention militaire tunisienne ou marocaine aux frontières, ce qui était parfaitement illusoire, il ignorait ce qui se passait dans la population. Nous avons publié une brochure intitulée “notre peuple vaincra”. Précisément pour lutter contre cette mentalité et montrer qu’il y a d’autres moyens de résistance très forts pour mobiliser et changer le cours de la guerre. Ce qui a été prouvé par la suite avec les manifestations de décembre 1960.  

Le mouvement a connu le 8 mars une forte présence des femmes qui font partie intégrante du hirak. Certains ont fait le parallèle entre la forte présence des femmes dans le hirak avec leur présence lors des manifestations décisives de décembre 1960.

Cela prouve que les canaux de prise de conscience ne sont pas ceux qu’on imagine par la presse, les médias, mais cela passe aussi par les familles, par ce que les gens se disent les gens les uns aux autres. C’est une leçon. Cela fait naître des mouvements qui changent la face de la conjoncture politique. Décembre 60, c’était un tournant dans la guerre. Tout ce qu’on attendait depuis des décennies pour un changement est arrivé. Le coup de boutoir a été très fort et ressenti comme tel y compris à l’échelle internationale.

La période Boumedienne 

La période Boumediene comment vous l’appréciez ? Il y en qui vous reprochent le soutien critique, comment situer cette période dans l’histoire du pays.

Après l’indépendance, la situation était très complexe. Les courants politiques qui existaient, progressistes et conservateurs, se sont affrontés dans une situation de confusion au niveau national et international. A l’indépendance, dans une conjoncture internationale particulière, les dirigeants de l’appareil militaire algérien étaient à la fois portés par la revendication nationale algérienne mais également déchirés entre plusieurs orientations. Il se trouve que la période 62, avec la révolution cubaine, beaucoup de militaires cubains qui soutenaient la révolution algérienne aux frontières, s’est développé le courant favorable à une radicalisation de la révolution. Mais malheureusement, c’était une radicalisation qui se faisait aussi à travers des moyens de mainmise sur l’appareil militaire. Il y avait une confusion. Tout compte fait, il y avait des prises de positions à avoir envers des décisions concrètes, des orientations fondamentales concrètes. Quelle destinée réserver aux terres des colons qui ont été libérées, que fallait-il en faire ? Il y a un certain nombre de problèmes sociaux qui se sont posés, sous la poussée des revendications populaires également, qui font que c’est le courant Boumediene qui était, malgré son autoritarisme, porté sur les réformes sociales a pris en main le contrôle sur les terres agricoles, et a lancé l’autogestion… Au point même que ce courant se considérait comme plus avancé que les communistes. Je me souviens qu’un journaliste du journal “Le Peuple” – qui avait, au passage, moins de lecteurs qu’Alger Républicain- Omar Ben Mahdjoub a écrit un éditorial où il disait qu’alors que les “communistes sont pour une voie non-capitaliste, nous, nous sommes pour le socialisme”. Concrètement, le PC disait qu’il fallait une solution pacifique des problèmes. On peut relire tout ce qui a été écrit en été 62 sur les façons de résoudre la crise, front anti-impérialiste, front uni mais pas parti unique…  Soutien critique ne veut pas dire que nous sommes des masochistes pour dire bravo, continuez à nous réprimer. Nous n’avons jamais soutenu la politique répressive, mais quand il y avait des initiatives positives, on les soutenait et parfois on était les seuls à les soutenir, le FLN était contre. Il y avait une différenciation au sein des couches dirigeantes.

Quel bilan faites-vous de cette période de Boumediene en tant que système ?   

Le plus grand succès, non pas seulement du pouvoir de Boumediene mais de l’Algérie toute entière, a été la nationalisation des hydrocarbures sur laquelle l’Algérie continue à vivre. C’était magnifique.

Boumediene n’était soutenu pour cela que par l’armée, par les communistes et les syndicats.  C’est une conquête extraordinaire dont les retombées continuent encore. Mais dans le même moment, les communistes étaient réprimés et torturés par le pouvoir de Boumediene. Evidemment, avec une analyse plus fine, on voyait que ce n’était pas les mêmes courants dans le pouvoir de Boumediene qui agissaient de cette façon.  Il y avait des gens comme Kaïd Ahmed, Medeghri qui poussaient à une répression plus grande. Cette répression augmentait d’ailleurs chaque fois qu’il y avait une mesure anti-impérialiste ou une mesure de progrès social qui s’annonçait. On pouvait même prévoir à l’avance qu’il y allait y avoir une recrudescence de la répression. Mais il y avait d’autres courants, comme celui de Benyahia et d’autres, qui était contre la répression, notamment des étudiants. A l’interdiction de l’UNEA, en 1971, au moment même de la nationalisation des hydrocarbures, Cherif Belkacem qui revenait de voyage a dit “quelle connerie, vous avez fait!” en apprenant la nouvelle.  Il y avait des luttes qu’on prenait en compte, non pas pour soutenir un clan contre un autre, mais en soutenant les mesures prises par tel groupe contre les mesures de répression prises par l’autre groupe, notamment ceux qui préparaient le coup d’état suivant comme Bouteflika et d’autres… 

L’armée aujourd’hui met des responsables, des oligarques en prison, mais elle ne veut pas vraiment changer le système… 

C’est là que je dirais qu’il faut faire attention. C’est assez opaque. 

On ne connait pas trop bien, jusqu’à présent, les courants et les strates au sein de l’armée qui seraient pour le mot d’ordre el djeich-chaab khawa,khawa. C’est là le point le plus sensible et le plus délicat.

Cela est une des conséquences perverses de l’existence de l’opacité au sein de l’armée. Il faut espérer que les courants profonds liés à la population ne finiront pas prévaloir pacifiquement sur les courants. 

Il y a eu une responsabilité à assumer …

A condition que la pression populaire soit assez forte et assez responsable également dans ses revendications et ses objectifs. Il faut qu’elle avance des objectifs rassembleurs aussi bien pour les civils que les militaires. Il est clair qu’aussi bien chez les civils que les militaires, il y en a qui voudront garder le système coute que coute.  En même temps, tout dépend des évolutions profondes qui se produisent dans toutes les catégories qu’elles soient civiles ou militaires

Comment l’environnement international peut peser sur l’évolution de la situation algérienne ?

L’environnement international peut être considéré comme favorable dans la mesure où il peut laisser à l’Algérie une plus grande liberté de choix et de décisions sur les grandes mesures, comme l’économie et les grandes options qui font le développement du pays.  Or, il est évident que jusqu’ici toutes les grandes orientations favorables au développement ont été contrecarrées par des puissances. On le voit ne serait-ce que par les assauts contre le secteur des hydrocarbures qui est un secteur capital… Donc, dans la mesure où le climat international devient plus favorable à un monde multipolaire et des orientations qui respectent les intérêts des peuples, l’Algérie pourrait trouver de meilleures conditions pour réaliser les aspirations du hirak.

Un dernier mot pour les jeunes …

Ya Lkhawa ya choubane Zidou lelgoudam. Les jeunes, allez de l’avant…Votre mouvement populaire et démocratique se trouve face à des enjeux énormes. S’il continue à être guidé par essilmiya, al ittihad wal fehama, c’est votre plus puissante arme pour venir à bout des obstacles nationaux et internationaux  considérables.

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