L’Algérie se dirige vers «le maintien d’un pouvoir exécutif hypertrophié»

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19 MAI 2020 PAR RACHIDA EL AZZOUZI
https://www.mediapart.fr/journal/international/

En Algérie, le projet de révision de la Constitution, mis sur la table par le nouveau président, qui souffre d’illégitimité, ne convainc pas. Pour la politologue Louisa Dris Aït-Hamadouche, il est très loin des exigences démocratiques du Hirak.

Très mal élu en décembre 2019, sur fond d’abstention abyssale, à l’occasion d’une présidentielle massivement contestée et rejetée par la rue, le nouveau président algérien Abdelmadjid Tebboune avait promis une révision « profonde » de la Constitution et l’avènement d’une « nouvelle République ».

Une main tendue au Hirak, le mouvement populaire anti-régime qui appelle depuis plus d’un an à un changement radical du « système », qui n’avait pas convaincu les foules. Cinq mois plus tard, ils sont encore moins nombreux à y croire.

« Maintien d’un pouvoir exécutif hypertrophié, avec à l’intérieur, un chef de l’État dominant », tentative de récupération politique du Hirak, en le constitutionnalisant et en le reliant à l’armée, « en quête d’une nouvelle légitimité à ajouter à la légitimité révolutionnaire et sécuritaire »

Pour la politologue algérienne Louisa Dris Aït-Hamadouche, maître de conférences à la faculté des sciences politiques et des relations internationales d’Alger, l’avant-projet de révision de la Constitution, remis aux associations, partis, syndicats en pleine pandémie de coronavirus et en plein confinement, ne répond ni aux promesses présidentielles ni aux exigences démocratiques du Hirak. Entretien.

Est-ce le bon moment pour discuter d’un texte aussi fondamental ?Louisa Dris Aït-Hamadouche. © DRLouisa Dris Aït-Hamadouche. © DRLouisa Dris Aït-Hamadouche : Ni le contexte sanitaire, ni le contexte sécuritaire, politique et médiatique ne sont propices à un débat sérieux et serein. Certains partis politiques pourtant agréés n’ont même pas été destinataires de la proposition constitutionnelle ! Il y a donc un problème de contexte mais aussi d’accès au texte et de méthode.

Cet avant-projet est très critiqué. Répond-il aux exigences démocratiques portées par le Hirak depuis plus d’un an ? Ou au contraire s’inscrit-il dans la continuité de l’ère Bouteflika, où la Constitution n’a cessé d’être retaillée pour permettre au président déchu de garder les pleins pouvoirs et d’enchaîner les mandats ? 

Le point essentiel qui ressort de cette proposition est sans doute le maintien d’un pouvoir exécutif hypertrophié, avec, à l’intérieur, un chef de l’État dominant. Dans ce domaine, les amendements introduits sont minimes. Par exemple, le président perd le droit de légiférer par ordonnance pendant les vacances parlementaires mais garde ce pouvoir le reste du temps.

Le poste de chef de gouvernement est rétabli mais ses prérogatives demeurent très proches de celles du premier ministre, puisqu’il n’est même pas issu de la majorité parlementaire. Le président conserve le contrôle de toutes les instances de régulation et de contrôle, y compris la justice. Pis, il gagne le droit exclusif de désigner un vice-président qui pourrait gouverner sans aucune légitimité électorale.    

Qu’en est-il du rôle de l’armée, qui fait et défait les présidents depuis 1962 ? Le pouvoir des militaires est encore et toujours réaffirmé ? 

Les constitutions algériennes post-1989 ne reconnaissent pas formellement le rôle politique de l’armée. Ce rôle est de l’ordre du fait accompli commencé avant même l’indépendance. À ce propos, la mouture 2020 s’inscrit en droite ligne de cette dichotomie entre les textes et la réalité. Le fait nouveau est qu’elle confirme la place de l’institution militaire en l’associant directement au Hirak.

En effet, un article a été ajouté pour constitutionnaliser le Hirak, tout en le reliant à l’armée, en quête d’une nouvelle légitimité à ajouter à la légitimité révolutionnaire et sécuritaire. Le message véhiculé par cette mouture est que l’armée a accompagné le Hirak, qui a sauvé l’État. Par déduction, le message véhiculé est que l’armée a sauvé l’État.     « Faites vos élections sans le peuple » : 8 novembre 2019, à Alger, lors du 38e vendredi consécutif de manifestations contre le régime. © Kahina Nour« Faites vos élections sans le peuple » : 8 novembre 2019, à Alger, lors du 38e vendredi consécutif de manifestations contre le régime. © Kahina Nour

Cette inscription du Hirak au préambule de la Constitution est-elle une victoire pour le mouvement populaire ou un piège, une récupération, comme certains le dénoncent ?

La constitutionnalisation du Hirak est une victoire symbolique et une tentative réelle de le récupérer. Car ce que désire le mouvement populaire, ce n’est pas tant que le Hirak soit constitutionnalisé, mais que les citoyens participent activement à l’élaboration d’une Constitution pérenne.

Dans le cas d’espèce, la victoire symbolique compensera difficilement l’insatisfaction politique. Une insatisfaction liée au contenu et à la démarche non inclusive choisie pour réviser la loi fondamentale.

Ce projet de révision de la Constitution consacre la liberté d’association, de la presse, de se réunir, de manifester… Mais est-il crédible quand on voit la répression qui sévit actuellement ?

Le projet de Constitution est extrêmement prolixe en termes de reconnaissance et de défense des droits et libertés individuels et collectifs. De nouvelles libertés ont même été ajoutées à la version précédente. La crédibilité de ces affirmations va dépendre des lois et règlements qui viendront plus tard. L’exemple du code pénal, celui de la loi électorale et d’autres encore ne sont pas encourageants.

Pour la première fois, il est envisagé d’inscrire dans la Constitution la possibilité pour l’armée algérienne d’intervenir à l’étranger, ce qui n’a jamais été le cas, l’Algérie se démarquant par le mantra de la non-ingérence. Comment interprétez-vous ce changement ? Pourquoi maintenant ? Est-ce un signal envoyé à l’étranger ? 

Les experts qui ont rédigé cette mouture ont expliqué qu’ils n’avaient pas remis en cause les équilibres des pouvoirs car cela outrepassait la mission que le président leur avait assignée. Or, rien dans les indications que ce dernier a proposées ne faisait référence à la projection des forces armées.

Dans le fond, ce virage à 180 degrés n’est pas problématique sur le principe. Car il est naturel qu’un État révise sa doctrine stratégique en fonction de l’évolution des paramètres stratégiques régionaux et internationaux. Le problème que soulève cet article est dans le fond.

Un changement de doctrine ne s’opère pas du jour au lendemain, par l’introduction, dans la confusion, d’un article que l’on révise dans un contexte de crise politique interne. Un changement de doctrine est précédé de rapports d’évaluation, de bilans d’études prospectives et de débats impliquant les experts, la communauté scientifique, les acteurs économiques et industriels, ainsi que l’opinion publique.

Or, rien dans le programme du président ne faisait allusion à un changement de doctrine. De plus, toutes les déclarations officielles relevant de la politique étrangère, y compris les plus récentes, ont réitéré les principes de non-ingérence et de primauté des solutions politiques sur les options militaires.     

En accusant des médias et des journalistes algériens, tel Khaled Drareni, d’être des espions à la solde de pays étrangers, le président Tebboune a semé le malaise dans les chancelleries européennes, notamment en France. Il est allé trop loin ?

Le recours à la conspiration et à la théorie du complot n’est pas nouveau. Il est souvent utilisé pour discréditer les adversaires politiques et pis, les excommunier. La particularité du cas Drareni réside d’abord dans le fait qu’il s’agit d’un journaliste, et pas d’un acteur engagé dans une relation de rivalité politique.

Ensuite, les accusations portées par le président ne figurent absolument pas dans le dossier judiciaire. Non seulement, donc, il y a ingérence de l’exécutif dans la justice, mais l’aggravation des charges suggère une condamnation avant même que le procès n’ait eu lieu. C’est un grave précédent.   

Répression tous azimuts des journalistes, des militants de la démocratie, mais aussi de simples citoyens pour des publications sur les réseaux sociaux, journaux censurés, instrumentalisation de lois votées en vitesse criminalisant les fake news et les discours de haines… Depuis la pandémie de Covid-19, la répression s’est accentuée en Algérie. Comment l’expliquez-vous ? Le peuple est-il en train de perdre les acquis et les espoirs du Hirak ?

Il y a effectivement une crispation autoritaire palpable, avec des conséquences directes sur les libertés individuelles essentielles. Les convocations et les arrestations de militants ou simples citoyens s’exprimant sur les réseaux sociaux se sont multipliées. Cette vague répressive s’appuie sur un code pénal dont la révision récente a été vivement dénoncée par les magistrats et les avocats, car allant dans le sens contraire des droits et libertés individuels.

Sur le plan politique, cette crispation autoritaire est très difficile à comprendre, tant elle semble contre-productive. Si son but est de stopper le Hirak, la preuve a déjà été apportée en 2019 que les arrestations ciblées ou massives n’arrêtaient pas les contestataires. Par ailleurs, le président avait multiplié les promesses d’ouverture et d’apaisement, sans doute dans le but de compenser son déficit de légitimité. C’est d’ailleurs ce que son prédécesseur avait fait. La répression actuelle est non seulement contre-productive, mais crisogène.  Manifestation contre la tenue d'une élection présidentielle en décembre 2019, à Alger. © Kahina NourManifestation contre la tenue d’une élection présidentielle en décembre 2019, à Alger. © Kahina Nour

Beaucoup évoquent une situation pire que sous l’ère Bouteflika en termes de droits humains, de libertés publiques, notamment de liberté d’expression et de la presse, et particulièrement sur Internet. Êtes-vous d’accord ? 

Le président déchu a choisi de gouverner par la division et la cooptation. Il a divisé les cercles du pouvoir, les partis politiques, les syndicats, la société civile, les médias ; puis il a fait en sorte de capter les acteurs sensibles aux privilèges et de marginaliser par leur minorisation des acteurs réfractaires à toutes formes de récupération.

Cette stratégie soft a été possible grâce l’abondance des ressources financières et à la persistance de la peur du changement au sein de la population. La situation actuelle est complètement différente. C’est peut-être ce qui explique le changement de stratégie.

L’Algérie semble dans une impasse, tant sur le plan politique que sur les plans économique et social. Quelle est votre analyse ?

Tous ces secteurs sont dans une situation d’autant plus difficile qu’ils sont interdépendants les uns des autres. Impossible d’en améliorer un séparément des autres. Les indices socio-économiques s’aggravent, pour les raisons que l’on sait : effondrement des prix du pétrole, déficits commerciaux et budgétaires, baisse du pouvoir d’achat, hausse du chômage…

La pandémie a paralysé de nombreux secteurs, notamment l’informel, dont les travailleurs se retrouvent sans aucune protection. Sur le plan politique, l’élection présidentielle n’a pas réussi à stopper la contestation populaire, pas plus qu’elle n’a réglé le problème de légitimité. L’interdépendance qui relie ces éléments peut être à l’origine d’un processus vertueux ou, au contraire, aggraver le contexte crisogène.

À mon avis, le politique est le point de départ d’un éventuel processus vertueux. Car le règlement de la question de la légitimité du pouvoir politique est absolument indispensable à la gestion de la crise économique et sociale qui se profile. Sans ce règlement, le choix se portera, comme d’habitude, sur une gestion superficielle des dysfonctionnements, au lieu d’entreprendre les réformes structurelles nécessaires.  

L’Algérie est l’un des pays d’Afrique les plus touchés par le coronavirus (plus de 7 000 contaminations et plus de 500 décès, selon les chiffres officiels). À l’approche de la fin du ramadan et de la fête de l’Aïd Al Fitr, les autorités ont décidé de rendre le port du masque obligatoire dans l’espace public. Comment jugez-vous la gestion de la crise sanitaire par le pouvoir ?

Dans une crise, il y a toujours deux aspects : le danger et l’opportunité. Cette crise a confirmé les insuffisances structurelles du système de santé et les problèmes de gouvernance dont il souffre depuis longtemps. Elle a aussi mis en avant la crise de confiance entre gouvernants et gouvernés, dans la mesure où dans l’opinion publique, les discours du gouvernement ont souvent été mis en doute. L’aspect « positif » est que les conséquences sanitaires de cette pandémie auraient pu être bien pires qu’elles ne le sont actuellement.

En effet, les mobilisations citoyennes ont contribué à pallier certaines insuffisances. On a pu constater des élans de solidarité pour soutenir les familles mises au chômage par l’arrêt de nombreuses activités ; la confection de masques, de blouses par des volontaires, les campagnes de désinfection dans les quartiers…

Mais le fait le plus significatif, à mon sens, est que l’idée du confinement a été introduite par les hirakistes, qui ont appelé à suspendre les rassemblements et les manifestations avant même que le gouvernement ne l’annonce. Cette initiative a confirmé une maturité citoyenne de bon augure pour l’avenir.

2 Commentaires

  1. LA SITUATION ECONOMIQUE DU PAYS FINIRA BIEN PAR FAIRE LA PART DES CHOSES…le systeme politique du pays a toujours gere confortablement les affaires du pays sans regarder la facture ..les richesses s amenuisent et il serait tres utopique de maintenir les privileges au sommet …la contradiction des interets finira par faire emerger des clans inattendus qui bouleverseront les données …donc rien n est perdu le hirak attendra son moment pour dejouer les cartes cette situation produira de l implosion la ou on l attend le moins… le seul probleme c est qu une vraie republique et une vraie democratie doit avooir ses mecanismes et ses outils ..on ne peut rien construire qui puisse tenir debout sans une justice independante et une presse libre…sans des institutions qui puissent donner au citoyen la possibilite de recours contre les lois scelerates faites pour entretenir la dictature rien ne sera possible ce serait un leurre de croire qu il y a de la bonne foie quelques parts….

  2. L’Algérie se dirige vers un « pouvoir exécutif hypertrophié » Oui ! Si et seulement si le peuple accepte de laisser le « gang des généraux » aux commandes du pays. Or, sur le terrain la réalité est tout autre, bien que la pandémie du Covid 19 fût une aubaine pour le « gang » qui essaya de reprendre la situation en main coûte que coûte. Afin de museler de nouveau le peuple, restrictions des libertés, fermetures de sites, arrestations de bloggeurs et de facebookeurs, la sévérité des peines prononcés à l’encontre des activistes du Hirak , voir sur de simples citoyens qui osent dénoncer la nouvelle fable de الجزائر الجديدة ou la continuité du règne de Bouteflika à la Tebboune, relookage de la même عصابة.

    Sentons les prémices d’un retour des marcheurs du Hirak, malgré toutes les mesures cités plus haut, le « gang » change de stratégie ces derniers jours comme en témoigne ces actes de vandalismes à travers le territoire allant des fresques aux icônes et statues d’églises , pour faire brandir la menace fictive de l’hydre terroriste et du terrorisme. Quelle bassesses, ça reflète bien le degré de sénilité de ces généraux qui s’accrochent au pouvoir et révèle la décadence de leur services de renseignements et officines à la dérive.

    Comme en témoigne la mesure du « port obligatoire des masques » et surtout la sévérité du non-respect de cette mesure avec des peines allant à deux ans de prisons ?? Vous pensez que c’est dans l’intérêt du citoyen, mon œil. Pourquoi ne pas l’avoir instauré au tout début du confinement et pourquoi attendre ces périodes de canicules, de sueurs et de macérations où le port est remis en question ailleurs. Et puis est ce que les bavettes sont disponibles et si elles sont disponibles répondent elles aux normes et enfin à quelles prix ? Il faut faire un tour dans les pharmacies pour se rendre compte du LEURRE. Oui on vend des bavettes maison à partir de 100 DA, autant porter des écharpes. La santé du citoyen est leur dernier soucis, par ces mesures, ils veulent donner un avantage aux services de l’ordre de sévir encore un peu plus et de maintenir la pression pour STRESSER le citoyen un peu plus et lui faire sentir qu’il est sous contrôle, exactement comme le fait de laisser tourner l’hélico des heures après l’instauration du couvre-feu , juste pour nous rappeler qu’ils sont là et qu’ils ont le contrôle de la situation, alors que la rue soit complétement vide !!

    Faire semblant de contrôler la situation pour maintenir le confinement le plus longtemps possible afin de décapiter le Hirak et de faire passer des lois bafouant la souveraineté nationale en imposant une nouvelle constitution. C’est une peine perdu, les marches reprendront bientôt et vous avez des échantillons de New-York , de Beni-Ourtillane , de Tizi-Ghenif…. Le peuple a opter pour DOUSTOUROUNA . Au plus tard dans un mois c’est toutes les villes algériennes et tous les algériens et algériennes épris de justice qui ressortiront pour clamer haut et fort un état de droit et la fin du « gang des généraux », avec le retour des libertés confisqués et une justice libre et indépendante.

    Il est encore temps pour bien faire, le déconfinement est déjà là. Prolonger-le autant que vous voulez, manipuler les chiffres des décès du Covid en les augmentant, trouver d’autres mensonges : On RESORTIRA c’est une une question de vie ou de morts , on prendra les mesures nécessaires ( sanitaires et sécuritaires)n pour sauver l’Algérie quitte à devenir des martyrs de la pandémie. C’est mieux que laisser le terrain vide à des généraux avides et perfides pire que le Covid .

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