Hogra et violence: « nous sommes tous Tinzaoutene»

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Raouf Farrah

C’est une tempête d’indignation et de colère qui a frappé aujourd’hui #Tinzaoutene, petit village à l’extrême sud du pays et limitrophe de son jumeau Tinzaouetene (Mali). Les autorités ont tenté de calmer les manifestations en ripostant par la force en faisant usage de balles en caoutchouc. Il y aurait plusieurs blessés mais pas de morts, selon des sources locales.

Depuis plusieurs jours, « nass Tinza » protestent contre la Hogra, l’isolement, l’enfermement, l’injustice, le sous-développement, les inégalités, le manque d’eau et d’accès au pâturage et la fameuse affaire du « fil barbelé ». Il y a plus d’un mois, en voulant répondre de manière autoritaire à la nécessité de restreindre les mouvements transfrontaliers, les forces de sécurité postées à Tinzaoutene ont encerclé la partie sud du village, celle faisant face à l’oued, considérée comme la zone la plus stratégique car elle ouvre sur le voisin malien. Le village malien est contrôlé par la Coordination des mouvements de l’Azawad et l’oued qui sépare les deux «Tinza» est un espace qui permet aux populations d’échanger, de s’entraider et de trouver des moyens alternatifs de subsistance.

J’ai visité Tinzaouetene deux fois. J’y ai vu l’injustice et le mépris qui touchent l’une des populations les plus marginalisées du pays. Tinza est une bourgade terne du Sahara. Deux écoles, un centre de santé archaïque et une rue principale où les habitants se regroupent devant les «Hwanit» pour faire écouler le temps. Le manque d’eau, d’hygiène public, d’électricité et d’opportunités économique sont indignes d’un pays indépendant depuis plus de soixante ans. Mais ce qui m’a le plus surpris lors de ces visites, c’est à quel point les gens de Tinza sont profondément attachés à l’Algérie. Le drapeau national flotte fièrement au-dessus des maisons comme un signe pacifique pour contester l’ordre établi.

Pour revenir à l’affaire du fil barbelé, les citoyens de Tinzaouetene n’ont jamais voulu de ce projet, ni de la militarisation de la frontière d’ailleurs, seule ressource dont disposent les populations pour faire du commerce avec les voisins maliens.

Mais le régime, comme à son habitude, ne connait que le brutalisme pour gérer des défis socio-économiques et sécuritaires. Il a, sans imagination, décidé de fermer cet espace à sa manière, au nom de la sécurité nationale et en faisant fi de la réalité sociale de la région. Les jeunes de Tinza ont tenté d’enlever le barbelé car il n’y a simplement aucune possibilité de gagner un revenu sans la circulation des biens et des marchandises, sans l’économie informelle et la contrebande.

Le 11 juin, des membres de la société civile de Tinzaouetene avaient rédigé un communiqué pour avertir les autorités sur la marginalisation de la région et l’étouffement de la population, sur la nécessité d’écouter les demandes des citoyens. Ils ont réclamé la construction d’un mur formel, comme à Bordj Baji Mokhtar au lieu d’un fil barbelé pour faciliter le déplacement des populations au niveau du poste de gendarmerie aux abords de l’oued. Cette demande est ancienne (avamt 2017) mais les autorités locales et nationales n’ont jamais mis les moyens pour engager un tel projet.

Les notables et les acteurs de la société civile ont demandé aussi l’ouverture de passages pour les éleveurs vers le Mali, le règlement de la question du manque d’eau, la création d’un espace citoyen pour les jeunes, et l’ouverture d’un dialogue imminent entre les notables locaux, la société civile avec les autorités et les forces de sécurité pour préserver la stabilité de la région tout en respectant les besoins des communautés. Rien de cela n’a été fait, selon les jeunes de la ville.

Ce qui s’est passé à Tinzaouetene n’est pas anondin. Il témoigne d’un malaise général parmi les populations les plus marginalisées. Elles ne sentent pas respectées, écoutées, protégés par l’État et ses représentants officiels. Ces manifestations font écho aux multiples mouvements de colère – ces fameuses micro-révoltes- qui embrasent actuellement le Sud, dont le rassemblement de Ourgla a été le plus médiatisé. D’autres manifestations ont eu lieu à Timiaouine pour exiger une vraie stratégie de développement des régions marginalisés du Sud et dénoncer la marginalisation du sud.

Même si ces manifestations ne sont pas traduites dans des revendications politiques associées au Hirak, elles demeurent éminemment politiques car elle conteste le caractère incompétent, illégitime et mafieux d’un régime finissant. Ces populations de l’ombre sont conscientes de ces enjeux. Elles savent très bien qu’un changement réel nécessite une mise en cause générale du fonctionnement et de la gouvernance du pays.

#کلنا_تينزاوتين

Raouf Farrah
15 juin 2020

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