Crise à la mosquée de Paris. Les tensions provoquées par une succession-régression

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La manière dont la succession de Dalil Boubakeur a été réglée montre que les règles élémentaires de la démocratie n’ont pas droit de cité à la société des habous qui gère la mosquée de Paris. La réunion du 11 janvier à laquelle les membres de cette association étaient convoqués était des plus ordinaires. Ce n’est qu’à la fin de la séance que le recteur annonça, à la surprise quasi-générale, son intention de se retirer. Il proposa pour lui succéder le « directeur de l’administration générale » qui était arrivé à la mosquée comme garde-corps avant de s’autoproclamer « inspecteur des imams ». Celui-ci lut un papier préparé à l’avance remercia Boubakeur pour sa sollicitude, et annonça sa préférence pour l’avocat forfaitaire de la société des habous, lequel le nomma immédiatement « directeur général ». Cette désignation sans aucune procédure de consultation fut dénoncée oralement et sur les réseaux sociaux par des  membres de la société des habous qui déploraient déjà l’arrivée dans le conseil d’administration de cette association à problèmes de nouveaux béni-oui-oui : un vigile, des secrétaires, un chauffeur,…. La légalité de cette désignation-surprise est contestée par ces anciens membres pour qui la question de la succession ne peut être réglée que par une assemblée générale extraordinaire avec l’objet de la réunion dûment mentionnée dans l’ordre du jour annoncé dans la convocation.

A ce problème de légalité s’ajoute celui de la légitimité religieuse. Le recteur désigné a reconnu publiquement la maigreur de ses connaissances islamiques. Et tous les imams ont eu le loisir de déplorer l’inculture-générale et islamique- du « directeur général », surtout quand il était chargé de les « inspecter ». Conscients de ce déficit de légitimité, le recteur désigné et son « directeur général » croient y remédier en obligeant le doyen des imams de s’asseoir avec eux à la tribune en tenue traditionnelle à chacune de leurs gesticulations médiatiques. Le brave imam obéit, mais en mettant des lunettes fumées pour dissimuler une partie de son malaise, dû à son aversion, connue des initiés, pour le recteur désigné. Le malaise a été aggravé par l’arrivée à la mosquée d’un groupe venu de l’association « Vivre l’Islam » (que Didier Leschi appelle « Vivre de l’Islam »), où le look compte plus que la sensibilité religieuse, et le fait d’être télégénique est autrement plus important que les connaissances islamologiques. Ces tout nouveaux acteurs de l’Islam en France ont fait irruption à la mosquée après la création d’un « Conseil des sciences et de la culture ». On doit ce titre ronflant au président de cet aréopage disparate,  Ahmed Djebbar, un agnostique éradicateur qui ne connaît de la vaste islamologie que l’histoire de quelques mathématiciens maghrébins . A leur sortie de la première réunion avec cet ancien conseiller de Mohamed Boudiaf, les imams étaient perplexes. Car le recteur désigné leur a annoncé que Djebbar est chargé aussi de « l’imamat » et, même, de la « fetwa » ! Il a été question aussi des femmes-imams. Le recteur désigné semble vouloir faire de ce thème son cheval de bataille. Car il s’est laissé embarquer dans une surenchère laïciste destinée à attirer l’attention de Caroline Fourest, et à être cité comme un champion de la « réforme de l’Islam », qu’il dit pourtant mal connaître.

La création de ce conseil eut lieu à l’insu du directeur de l’Institut Ghazali qui est censé former des imams depuis 18 ans. Ce cousin de Boubakeur a été « oublié » également quand le recteur désigné décida l’arrêt des cours, puis la fermeture de l’institut pour une durée indéterminée. L’institut a été fermé à cause de la situation sanitaire au moment même où le recteur désigné a révélé son cléricalisme affairiste en exigeant l’ouverture de la mosquée à la fin du Ramadan, en ne pensant qu’aux collectes de Zakat al fitr. Il menaça de porter plainte contre l’Etat, alors qu’il se prévalait du soutien de Castaner, après s’être réclamé de « l’amitié » de Sarkozy, lequel le considérait comme un simple agent électoral, parmi tant d’autres. Le recteur désigné montre qu’il n’est pas à une inconséquence près : il ferme l’institut d’autorité en invoquant les raisons sanitaires, après s’être agité pour ouvrir la mosquée pour l’Aid, en décrétant qu’il n’y aurait plus de risques de contamination. Alors que le grand rabbin, qui a surtout le souci de la santé des fidèles, souhaitait le prolongement de la fermeture des lieux de culte.

En décidant l’arrêt des cours à l’Institut, le recteur désigné a négligé de prévoir un télé-enseignement. Ce qui lui vaut de pressantes demandes de remboursement des droits d’inscription. A la réunion sur l’Institut du 7 juillet, il a pris la mesure du grand mécontentement des étudiants. Seul un étudiant sur cinq a assisté à cette réunion. Les autres cherchent à s’inscrire dans d’autres établissements. Ceux qui croyaient pouvoir continuer à l’Institut Ghazali furent outrés par les interventions du « directeur général », qui adopte le même ton que celui qui lui valut la détestation générale des imams qu’il « inspectait », et se permet des jugements à l’emporte-pièce sur le niveau des cours. Une telle prétention heurtait d’autant plus que les quelques étudiants présents avaient à l’esprit les récentes révélations sur les faux diplômes que l’« inspecteur des imams » fit signer pour permettre le recrutement de ses proches comme aumôniers.  Ces révélations sont faites par les étudiants qui finirent en 2018 les quatre années d’études et attendent toujours les attestations promises, sans lesquelles ils ne peuvent prétendre à aucun recrutement comme aumôniers. Ils savent qu’ils ne peuvent  prétendre aux postes d’imams recrutés localement, l’ancien « inspecteur » ayant décidé de continuer à recourir aux détachements, en dépit de l’accord Aïssa-Cazeneuve de 2015 sur la formation des cadres religieux à l’institut de la mosquée.

La continuation des détachements d’imams soulève des interrogations en raison du refus d’appliquer cet accord ministériel. L’explication de ce refus est fournie par les révélations faites dans la presse arabophone algérienne sur la taxation de certains imams détachés. On a appris aussi que les mosquées où se trouvent détachés les imams algériens sont obligées de verser à la mosquée de Paris une importante taxe, payable parfois en espèces, selon des témoignages concordants …  

Plus récemment fut découvert un autre inconvénient des détachements d’imams :c’est celui des « imams » qui n’ont jamais officié. Certains fidèles s’aperçoivent qu’ils sont plus doués pour le renseignement que pour l’enseignement.

Voilà l’état dans lequel le recteur désigné trouve la mosquée de Paris. Ses premières initiatives, comme celles concernant l’institut, annonce une inquiétante régression.

Il s’agit bel et bien d’un recul par rapport à la ligne suivie par Dalil Boubakeur durant les dix dernières années. Le recteur qui a régné plus que gouverné répétait que seul le rayonnement de l’institut pourrait sortir la mosquée de l’isolement auquel l’avaient condamné les politiques sécuritaires et les alliances de circonstances, comme celle avec le CRIF, du temps de Sarkozy. Par ce discours, qui était parfois suivi d’effets, Dalil Boubakeur parvenait à faire oublier son erreur quand il refusa le conséquent « plan Dumas » d’avril 1992.  

Conseillé par son père, Si Hamza, Dalil Boubakeur refusa de séparer « l’institut » de la Société des habous, dont les statuts étaient qualifiés de « monstre juridique » au ministère de l’Intérieur. Cette séparation était exigée pour permettre l’ouverture d’un « Institut Musulman de France » proposée par le ministre des affaires étrangères, Roland Dumas, qui s’était concerté pour cela avec son ami Si Ahmed Taleb Ibrahimi. Alors que le ministre de l’Intérieur, Pierre Joxe, s’était opposé-sans motif juridique valable- à l’ouverture d’une Faculté de théologie musulmane en zone concordataire, le ministre des affaires étrangères Roland Dumas (qui était en désaccord avec Joxe) proposa un budget annuel de 20 millions de francs (près de 3 millions d’euros)pour le fonctionnement de cet Institut qui devait regrouper de grands islamologues, comme Jacques Berque, Mohammed Arkoun et Ali Mérad, ainsi que Azzedine Guellouz, le plus qualifié des membres de l’hétéroclite CORIF (Conseil de Réflexion sur l’Islam en France), créé par Joxe  en mars 1990. Le « plan Dumas » était censé remédier à la désagréable impression donnée par le refus du projet de Centre National d’étude de l’Islam par un autre ministre socialiste, Lionel Jospin, qui était à l’Education nationale. Le CNEI avait été accepté par la V°section de l’Ecole Pratique des Hautes (Sciences religieuses) sur proposition de M. Arkoun. Mais Jospin et son chef de cabinet Claude Allègre sabotèrent le projet en refusant de recevoir le professeur musulman, dont l’importance était sans doute mesurée par le présidentiable Jospin en fonction des estimations du « vote musulman ».

Ainsi, le rejet du « plan Dumas » par la famille Boubakeur, qui privatisa la mosquée du V°, en venant s’ajouter aux refus socialistes, contribua grandement à maintenir l’Islam en France dans un état de délabrement intellectuel.

Boubakeur voulait consacrer cette privatisation en créant, dès son arrivée à la mosquée, une confrérie « Cheikhia ». L’acte d’allégeance des quelques membres proclamait le brave médecin généraliste « soleil de la Vérité » (Chems al Haqiqa) (sic), et « pôle divin » (Qotb ar Rabbani)(re-sic). Le nouveau recteur ne faisait que se conformer à « l’islamiquement correct » du moment dont les contours étaient tracés par « l’Association Nationale des Zaouias », créée à Alger par le général-major Larbi Belkheir, qui se disait membre des Ouled Sidi Cheikh). La promotion des zaouias et leur politisation étaient faites en concertation avec des administrations sécuritaires françaises, dans le but d’endiguer la montée de « l’Islam politique » en favorisant le néo-maraboutisme au Maghreb et en recommandant sa mise en relation avec des loges maçonniques européennes. Mais, en raison de l’inadaptation du personnel de la mosquée, Dalil Boubakeur s’est vite laissé distancer dans ce domaine par une confrérie de l’ouest algérien implantée en France depuis les débuts de l’immigration ouvrière. La confrérie de la mosquée fut oubliée, sans doute parce que l’alliance contractée avec le CRIF jusqu’à la fin du mandat présidentiel de Sarkozy supposait la primauté du politique, et du sécuritaire, sur le spirituel.

Le recteur désigné en janvier dernier semble encore attaché aux « idées » de Larbi Belkheir, quand il dit vouloir combattre « l’Islam politique ». C’est pourquoi, il fit appel aux tenants du néo-maraboutisme qu’il avait fait adhérer à « Vivre l’Islam ». Mais même ces laïcistes dont la culture islamologique est maigre s’interrogent sur la cohérence du nouveau recteur. Car, il symbolise une forme d’ « islam politique » quand il promet à des candidats des voix musulmanes pêchées dans les mosquées. Ils avaient déploré, à voix basse, il est vrai, la mise de  l’émission dite islamique au service du staff électoral de Sarkozy. Certains étaient outrés  quand cette émission (dont le taux d’écoute est inférieur à celui d’une radio locale) a donné longuement la parole à des éradicateurs algériens comme Ali Haroun et le général-major Mohamed Touati.  Sans parler des coûteux Iftar, comme celui où le CFCM a essayé de voler au secours de Brice Hortefeux qui était poursuivi pour propos à caractère raciste. Lors de ce dîner r au pavillon Dauphine, l’actuel successeur de Boubakeur a fait preuve d’un zèle tel qu’il bouscula violemment un membre du CFCM d’origine africaine pour l’écarter du voisinage du ministre où il voulait être le seul à être photographié.  Il n’est donc pas besoin d’être un grand spécialiste pour relativiser la portée des promesses de ce bureaucrate de la foi de lutter contre « l’Islam politique », lui qui fait surtout de la politique, et de la mauvaise politique, au nom du pauvre Islam.Et il a fait ouvertement de la politique quand à chaque nouveau mandat de Boutéflika, il se présentait comme président de ses comités de soutien en France. Sans parler de ses activités occultes au sein de « l’Institut France-Algérie », une structure rivale de l’association France-Algérie. A chacune de ses visites d’affaires en Algérie, le président de cet « Institut », Yves Bonnet (un ex-directeur de la DST) est flanqué de l’ex-avocat forfaitaire de plusieurs institutions algériennes en France, désigné successeur de Boubakeur.

Alors que la mosquée de Paris avait eu à sa tête un recteur qui faisait le Dars d’avant la prière du vendredi, prononçait la khotba sans notes et dirigeait la prière, l’ex-avocat forfaitaire , s’il reste longtemps à ce poste, fera partie de la catégorie de gestionnaires de grande mosquée incapables de diriger la prière, faute de sensibilité religieuse, et de prononcer le prône du vendredi, pour insuffisante maîtrise de l’arabe. Quelle que soit la durée de son passage à la mosquée de Paris, le recteur désigné sera classé à côté de Boubakeur et de Kabtane, qui n’ont jamais dirigé la prière.

Pour toutes ces raisons, le semestre qui vient de s’écouler fut marqué par de sérieuses tensions à la mosquée de Paris où des manifestants venaient tous les vendredis exprimer leur réprobation. Ces tensions risqueraient de s’aggraver à la rentrée en raison de l’émergence d’une opinion musulmane en rupture avec le « fatalisme » de la génération précédente. La jeune génération exige que les responsables religieux se conforment à des exigences morales et intellectuelles, jugées insuffisantes chez le recteur désigné, et totalment absentes chez son « directeur général ».

Les contestataires sont déjà confortés par l’absence totale de tout signe pouvant être interprété comme un début de l égalisation du coup de force du 11 janvier dernier, hormis une photo prise avec l’ambassadeur d’Algérie, dont on connaît le nom du successeur, et qui a été rappelé sérieusement à l’ordre par sa hiérarchie. Car il n’appartient pas à un diplomate de voler au secours de nouveaux « zaïmillons » souffrant d’un grave déficit de légitimité religieuse.

Sadek SELLAM 

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