En Algérie, Sadedine Merzoug, un juge qui ne voulait pas se taire.

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Ses critiques du régime et son soutien au mouvement populaire du Hirak auront coûté sa place au jeune magistrat, radié par ses pairs fin mai.

Par Safia Ayache(Alger, correspondance)Publié le 15 juin 2021 

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Deux semaines après sa radiation, Sadedine Merzoug n’a rien perdu de son mordant. Le désormais ex-juge se savait dans le viseur du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) algérien depuis un moment. La sanction prononcée par ses pairs le 30 mai à l’issue d’une audience de plusieurs heures ne l’a pas surpris, confie-t-il. Ce n’était d’ailleurs pas la première fois que le trentenaire aux cheveux de jais, porte-parole du Club des magistrats libres, une organisation indépendante créée trois ans avant le Hirak, le mouvement populaire du 22 février 2019, passait devant le conseil de discipline.

Ces derniers mois, ses soutiens n’ont eu de cesse de dénoncer un acharnement contre ce magistrat qui a fait l’objet de cinq affaires disciplinaires depuis le début du Hirak et risque des poursuites pénales. Derrière ces tracasseries se cache la main du garde des sceaux, Belkacem Zeghmati, estiment ses avocats.

« C’est clair, l’action disciplinaire appartient au ministre de la justice. C’est lui qui ordonne l’ouverture d’enquête, le renvoi et qui fait les réquisitions devant le Conseil supérieur de la magistrature », explique Me Abdelhak Mellah, l’un des quatre conseils de Sadedine Merzoug.

« Pour les dernières affaires, l’accusation principale concerne une quarantaine de publications sur Facebook et déclarations à la presse. Donc ce sont des affaires liées au droit d’expression en général », précise cet ancien procureur. Liberté de tonA sa tutelle qui lui reproche « un manquement à l’obligation de réserve », le juge Merzoug répond qu’elle n’a jamais été synonyme d’« obligation de se taire ». Il faut dire que sa liberté de ton tranche avec le silence observé par cette corporation qui a toujours pâti d’une mauvaise image au sein de l’opinion.

« C’est la première fois dans l’histoire de la justice algérienne qu’un juge est acclamé dans la rue », relève Me Mellah. En Algérie et à l’étranger, les protestataires ont maintes fois revendiqué l’indépendance de la justice en arborant les portraits du magistrat à la veille de ses différentes présentations devant le CSM et allant même jusqu’à placarder sa photo devant le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, à Genève, le 29 mai.

Originaire de Bousaâda, une ville aux portes du désert, à 250 kilomètres au sud-est de la capitale, Sadedine Merzoug a intégré l’Ecole supérieure de la magistrature d’Alger en 2006 en étant « le plus jeune élève magistrat de la promo », précise-t-il. Après un début de carrière au pôle judiciaire d’Ouargla en 2009, dans le sud algérien, il exerce ensuite dans la région d’Al-M’Ghair, officiellement devenue une wilaya (préfecture) en 2021, à la faveur d’un nouveau découpage administratif. Une mutation vécue comme une « sanction non déclarée » et qui fait suite, dit-il, à son soutien aux magistrats du tribunal d’Aïn Salah, dans l’extrême-sud du pays.

On est alors en janvier 2013 quand quatre d’entre eux décident de débuter une grève de la faim pour dénoncer, entre autres revendications, les instructions verbales et les pressions exercées sur les juges.« A l’époque, j’avais participé à la médiatisation de leur action. Le ministre de la justice d’alors, Mohamed Charfi [actuel président de l’Autorité nationale indépendante des élections (ANIE), créée en 2019] avait reçu les grévistes et fait des promesses pour l’amélioration des conditions socioprofessionnelles », se rappelle Sadedine Merzoug.

En 2016, il fait partie de ceux qui créent le Club des magistrats libres, qui rassemble un millier de juges, et dont l’objectif est d’établir un pluralisme syndical. Mais l’ancien ministre de la justice, Tayeb Louh, qui a dirigé le département de 2013 à la chute de l’ex-président Bouteflika, le 2 avril 2019, voit d’un mauvais œil ce concurrent au Syndicat national des magistrats, seule organisation autorisée.

Après cette période de « clandestinité syndicale », comme il l’appelle, Sadedine Merzoug tente de se faire élire en 2018 au sein du Conseil supérieur de la magistrature. Là encore, c’est l’ancien ministre de la justice, actuellement en détention pour des affaires de corruption et d’abus de fonction, qui fait barrière à sa candidature. « Il avait peur que ce soit une infiltration de la part du Club des magistrats et il avait vu juste », confie en riant Sadedine Merzoug.

Salaire réduit de moitié

En 2019, aux premiers mois du mouvement anti-régime, ses prises de position publiques donnent une nouvelle envergure au jeune juge. Il multiplie les déclarations appelant ses pairs à aller dans le sens des revendications populaires pour une justice libérée de l’exécutif et organise de nombreux rassemblements devant les tribunaux du pays afin de soutenir des magistrats mis sous pression par l’explosion des procès menés contre des manifestants. Sa tutelle le tient responsable du boycottage de l’encadrement des présidentielles avortées d’avril et de juillet 2019. Les magistrats, chargés notamment de superviser le fichier électoral et transcrire les résultats le jour du scrutin, jouent un rôle central dans l’organisation de l’opération de vote. « On m’a reproché cette position que j’ai prise au nom du Club. Pourtant, je n’étais pas le seul », rappelle le juge radié.

Quand, à l’été 2019, Belkacem Zeghmati prend la tête du département judiciaire, Sadedine Merzoug dénonce une nomination anticonstitutionnelle de la part d’Abdelkader Bensalah, chef d’Etat par intérim, à qui la Constitution interdit de procéder à un remaniement ministériel. Les tensions se multiplient dans le secteur judiciaire. Et, à l’approche de la présidentielle du 12 décembre 2019, il lui est reproché un arrêt de travail de complaisance. « Il a justifié son absence et a été acquitté », répond son avocat. Mais, poursuivi dans plusieurs affaires, Sadedine Merzoug est suspendu de ses fonctions.

En janvier 2021, il est de nouveau écarté et son salaire réduit de moitié pour une durée de six mois, jusqu’à sa radiation prononcée le 30 mai.« Il y a une vie après la magistrature », estime son avocat. Si certains le voient rebondir en tant qu’avocat, d’autres lui prédisent un avenir en politique ou à la tête d’une organisation de défense des droits humains. Sadedine Merzoug, qui ne regrette rien, se dit « soulagé mais fatigué » par plus d’un an de procédure. Il a annoncé ne pas faire appel de la décision du CSM. Un droit que se réservent néanmoins ses avocats : « Par principe et pour corriger la situation, car les magistrats ont le droit de s’exprimer librement, rappelle Me Mellah, d’avoir leur syndicat et de créer des associations autonomes. »

( Safia Ayache à Alger, correspondance pour Le Monde )

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