Égypte. Abdel Moneim Aboul Foutouh, de la campagne électorale à la prison d’Abou Zaabal

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Les organisations de défense des droits humains ne cessent de tirer la sonnette d’alarme devant les dérives incessantes du régime égyptien, dont la politique de terreur est devenue un pilier. Parmi les prisonniers politiques qui croupissent dans ses geôles figure Abdel Moneim Aboul Foutouh, l’un des principaux candidats à l’élection présidentielle de 2012.

CONFLITS RELIGION > DROITS HUMAINS > POLITIQUES > CHÉRIF AYMAN > 28 SEPTEMBRE 2021
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Traduit de l’arabe par Sarra Grira.

«Je préfère vivre dans la prison d’Abou Zaabal que dans un palais à Londres.» C’est en ces termes que le 13 février 2018 sur la chaîne Al-Jazira, le docteur Abdel Moneim Aboul Foutouh, médecin de profession, président du Parti pour une Égypte forte et candidat malheureux à l’élection présidentielle de 2012 annonçait depuis Londres son retour en Égypte pour le jour suivant. Le lendemain, il était arrêté au Caire et se trouve depuis en détention.

Leader du mouvement syndical étudiant dans les années 1970, Aboul Foutouh rejoint l’organisation des Frères musulmans et devient un opposant politique sous la présidence d’Anouar El-Sadate puis celle d’Hosni Moubarak. Il compte toutefois parmi les militants qui ont contribué au rapprochement entre les Frères musulmans et d’autres partis politiques durant les élections législatives de 1984 et 1987.

Après cinq années de prison entre 1996 et 2001, Aboul Foutouh s’oppose aux leaders de la confrérie. Sa rencontre avec le prix Nobel de littérature Naguib Mahfouz après la tentative d’assassinat contre ce dernier en 19941 a nourri les différends avec sa famille politique, Naguib Mahfouz étant connu pour sa critique des islamistes. Sur le plan politique, Aboul Foutouh s’est opposé à l’interdiction faite aux femmes et aux coptes de se présenter à l’élection présidentielle, ainsi qu’au projet d’une commission religieuse qui validerait les lois avant leur promulgation; deux projets défendus par les Frères musulmans. Il effectuera un troisième séjour en prison entre juin et novembre 2009.

Après la révolution du 25 janvier 2011, Aboul Foutouh décide de se présenter comme candidat indépendant à l’élection présidentielle, ce qui lui a vaut d’être expulsé de l’organisation des Frères musulmans en juin 2011. Il obtiendra quatre millions de voix (soit 18% des suffrages) et arrivera en quatrième place au premier tour de l’élection présidentielle de mai 2012. Le docteur fonde dans la foulée son Parti pour une Égypte forte, qui s’opposera à la présidence de Mohamed Morsi, candidat officiel des Frères musulmans. Mais il s’oppose également au Front du salut national conduit par l’ancien ministre des affaires étrangères Amr Moussa, une coalition de 35 partis libéraux ou de gauche opposés à la gouvernance du président islamiste. Aboul Foutouh qui refuse de s’inscrire dans le schéma manichéen opposant islamistes et laïques demeure dans l’opposition après le coup d’État de 2013.

UN ISOLEMENT TOTAL

Depuis février 2018, Aboul Foutouh se trouve en cellule d’isolement. Or, selon le code du service pénitentiaire, «le placement en isolement ne doit pas dépasser les 30 jours. La détention du condamné dans une cellule très surveillée ne doit pas dépasser les six mois. Seuls les condamnés de plus de 18 ans et de moins de 60 ans peuvent être déplacés de la prison pour aller dans la cellule dont il est question plus haut [l’isolement]». Le Dr Aboul Foutouh, 70 ans bientôt, n’a quant à lui même pas le statut de condamné puisqu’il n’a pas encore été jugé. Son temps d’incarcération a largement dépassé la période de détention préventive que la loi fixe à deux ans au maximum. Il est isolé dans sa cellule depuis 3 ans et 7 mois. S’il peut paraître absurde de se référer à la loi sous un régime militaire dont la gouvernance a commencé par le massacre de centaines de personnes, on notera toutefois que même les lois égyptiennes les plus répressives sont largement dépassées.

La famille d’Aboul Foutouh affirme que l’isolement dont ce dernier souffre ne se limite pas à son placement en cellule individuelle. Le prisonnier se trouve en réalité dans une aile de la prison où il est le seul à occuper une cellule, de sorte qu’il ne puisse jamais croiser aucun autre détenu. Il n’a jamais le droit de sortir en plein air, n’est jamais en contact avec le soleil, mais demeure dans cette aile de la prison même pendant les 90 minutes de promenade quotidienne.

Le prisonnier n’est pas non plus autorisé à assister à la prière du vendredi, ni à prier dans la mosquée de l’établissement pénitentiaire, toujours dans l’objectif de le priver du moindre contact humain. Quant aux visites, elles ne dépassent pas les 20 minutes par mois — pour une seule personne — depuis le début de la pandémie Covid-19. Les visites ont même été suspendues pendant six mois au début de la crise sanitaire. La correspondance d’Aboul Foutouh n’échappe également pas à ce contrôle draconien. Ainsi, il n’a le droit de recevoir que trois courriers par mois des membres de sa famille, et il arrive que ces échanges soient interrompus par l’administration pénitentiaire sans que celle-ci donne une quelconque raison. Il va sans dire que tout le courrier est surveillé, que les lettres sont ouvertes avant de lui être transmises et que les gardiens de prison peuvent même en rayer certains passages.

DES CELLULES «ÉQUIPÉES DE CLIMATISEURS»

Dans un article paru le 30 juin 2021, le quotidien Al-Ahram a annoncé aux familles des détenus que «le ministère de l’intérieur a modernisé les lieux de détention et amélioré les conditions de vie des prisonniers. Il a même équipé toutes les cellules des commissariats de police de climatiseurs». Le bon traitement dont bénéficient tous les prisonniers sans exception est un leitmotiv du discours officiel. À voir les conditions de détention d’un opposant connu tant au niveau local qu’international, on n’ose imaginer celles des prisonniers de droit commun, dont l’incarcération ne fait pas couler d’encre.

L’impact psychologique de cette détention ne manque pas d’avoir des effets sur la santé physique d’Aboul Foutouh, qui s’est beaucoup dégradée. Victime de plusieurs malaises cardiaques, il n’a pas toujours été pris en charge par un médecin et n’a pas le droit de conserver ses médicaments.

Médecin de formation, Aboul Foutouh a prévenu sa famille que, dans la nuit du 24 juillet 2021, il a eu les symptômes d’un infarctus. Malgré ses appels à l’aide répétés, ce n’est que quelques jours plus tard qu’il a été transporté à l’hôpital où il a été diagnostiqué sans recevoir de soins. Depuis le début de l’année 2021, il a environ un malaise cardiaque tous les mois.

Résultat : même les 90 minutes de promenade intérieure représentent désormais trop d’effort pour lui. L’exercice le fatigue d’autant plus qu’il souffre également de maux de dos et qu’il ne peut plus marcher tout seul, sans s’appuyer sur quelqu’un. Les soins à ses frais tout comme la consultation au centre de physiothérapie de la prison lui ont été refusés.

Après l’arrestation d’Aboul Foutouh, son fils a également été accusé d’appartenir aux Frères musulmans. Leurs noms ont été ajoutés en février 2018 sur la liste des «terroristes» dressée par l’État. Si cette décision a été annulée deux ans plus tard, cela rien n’a changé pour son fils. Ce dernier est toujours privé de ses droits politiques, interdit de voyager (ce qui l’a poussé à abandonner son poste à l’étranger), de passeport et d’accès à la fonction publique. Il n’a pas le droit d’effectuer des transactions commerciales. En 2019, il a été renvoyé d’une entreprise privée «à la suite d’une demande formulée par les forces de sécurité». Son compte bancaire est bloqué et ses avoirs sont gelés, de même qu’il n’a plus le droit d’adhérer à un quelconque syndicat ou conseil d’administration. Depuis le 23 janvier 2021, son nom se trouve à nouveau sur la fameuse liste des terroristes. Autant de pressions qui se répercutent sur l’ensemble de la famille. En plus des pressions économiques et sociales, celle-ci subit sans cesse différentes attaques médiatiques. Aboul Foutouh y est toujours qualifié de terroriste et accusé entre autres de détention d’armes.

PIRE QUE SOUS MOUBARAK

Il apparaît évident que les différentes formes de pression dont le gouvernement se rend coupable à l’encontre d’Aboul Foutouh n’ont pour seul but que de mettre fin à sa vie de manière indirecte. En effet, depuis son arrestation, le régime n’a jamais cherché à communiquer avec sa famille pour trouver un quelconque compromis, une pratique courante sous le régime de Moubarak avec les leaders de l’opposition. À l’époque, les pressions imposées au détenu avaient pour but de l’obliger à accepter n’importe quel compromis. Aujourd’hui, c’est la destruction morale et l’assassinat indirect des détenus qui est recherché par le régime, notamment en les privant de soins médicaux. Cela a été le cas de dizaines de prisonniers politiques, dont le président Mohamed Morsi. Une logique morbide qui a poussé Alaa Abdel Fattah à songer au suicide, comme l’a rapporté son avocat le 13 septembre 2021.

Selon l’association indépendante [Committee for Justice] basée à Genève, il y a eu 958 morts dans les prisons égyptiennes entre le 30 juin 2013 et le 30 novembre 2019. Parmi eux, 677 ont décédé à cause de la privation de soins médicaux.

Tous ces éléments ne font que nourrir la crainte des proches d’Aboul Foutouh. Ils souhaiteraient que, compte tenu de son âge et de son état de santé, sa détention soit transformée en assignation à résidence, rappelant qu’il est rentré de son propre chef en Égypte et que les autorités ne peuvent par conséquent pas craindre qu’il tente de s’échapper.

Durant la campagne présidentielle, Abdel Moneim a compté parmi ses soutiens des militants de différents bords idéologiques : des libéraux, des islamistes, voire des militants de gauche. Il est l’un des rares à avoir réussi à jeter un pont entre laïcs et islamistes et avoir œuvré contre une telle polarisation de la vie politique durant la période de transition. Les conséquences de cet affrontement ont été fatales pour les militants des deux bords, ainsi que pour l’expérience démocratique de l’Égypte dont le poids politique pèse sur la région, dans la démocratie comme dans la dictature.

CHÉRIF AYMAN

Chercheur et journaliste égyptien.

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