30 ans après le coup d’État : Le 11 janvier 1992, jour maudit

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PAR AW · PUBLIÉ JANVIER 11, 2022 · MIS À JOUR JANVIER 11, 2022

Rafik Lebdjaoui, 56 ans, journaliste et membre d’Algeria-Watch, Algeria-Watch, 11 janvier 2022

Tout a commencé ce fameux 5 octobre 1988. Le pays tout entier a changé d’époque du jour au lendemain. La veille, les rumeurs couraient dans tout Alger : « Demain, ça sera la grève générale et tout le monde sera dans la rue. » On n’a jamais su qui était à l’origine de ces rumeurs.

Pour ma génération, née après l’indépendance, qui avait l’impression à l’époque de vivre en noir et blanc, ce 5 octobre a été une immense bouffée d’air frais, ouvrant vers des perspectives inédites. Dans les quartiers transformés en agoras, chacun y allait de sa thèse. Les jeunes, pris d’un enthousiasme contagieux, ont vu dans cet événement qu’ils ne maîtrisaient pas une occasion inespérée pour changer leur vie. Mais les plus âgés étaient plus réservés, voire inquiets, comme si au fond d’eux-mêmes ils ne croyaient pas à la possibilité de changement. Le massacre de dizaines de jeunes le 10 octobre, ordonné par le général Khaled Nezzar, leur a donné raison. Nos aînés, contrairement à nous, connaissaient intimement la nature du régime et ce dont il était capable.

Nous avons aussi découvert la torture qui se pratiquait dans les commissariats et les casernes de la Sécurité militaire. Dans les quartiers, ce sont des gens que nous connaissions qui ont subi la barbarie dans les sous-sols des commissariats. Pour nous, la torture était une horrible pratique coloniale. On avait tous en tête les scènes des films sur la guerre de libération, où on voyait les combattants passés à la gégène ou exécutés par les paras français. Le lien s’est vite fait entre le passé et notre présent. Cela a été un choc brutal, mais la peur ne nous a pas vaincu. Nous avions fait des études, nous avions des rêves, des projets. Nous voulions vivre dignement dans notre pays. Nous étions convaincus d’avoir la capacité d’être les acteurs de nos vies.

Les deux années qui suivirent cette déflagration fondatrice ont été un immense chamboulement. Très vite, des mots nouveaux ont fait leur entrée dans le langage quotidien : démocratie, laïcité, islamisme, constituante, souveraineté, liberté d’expression, boycott et tant d’autres. En quelques semaines, tout est devenu politique. La télévision nationale y a grandement contribué en diffusant des émissions de débat de toutes sortes, où on découvrait des hommes politiques, des universitaires dont on n’avait jamais entendu parler auparavant. On découvrait certes aussi nos différences, nos contradictions et notre inexpérience, mais notre enthousiasme était omniprésent, palliant toutes nos insuffisances.

Cette atmosphère de libération a duré deux ans. C’était un gigantesque atelier d’apprentissage. On a découvert que le pays recelait des hommes compétents, des gens sincères, mais aussi des clowns, des imposteurs et des méga-opportunistes – nombre d’entre eux sont toujours actifs dans le régime, trente ans après le coup d’État.

Un élan stoppé net

En 1990, la victoire du Front islamique du salut (FIS) aux élections municipales a quelque peu crispé l’atmosphère dans certaines sphères, et on a bien senti qu’il y a eu des sueurs froides. Les médias ont entamé une campagne anxiogène bien orchestrée, préfigurant une autre campagne plus virulente une année plus tard lors des élections législatives.

Tandis que dans les quartiers, l’atmosphère était différente : beaucoup d’Algériens voyaient, peut-être naïvement, en cette victoire un début de changement d’autant que les municipalités pouvaient, à leurs yeux, répondre à leurs immenses besoins parmi lesquels celui du logement. Les jeunes comptaient aussi sur les nouveaux maires pour obtenir des locaux commerciaux et pouvoir ainsi travailler légalement et en finir avec le commerce informel, qui consistait à vendre tout et n’importe quoi sur les trottoirs de la ville.

Mais la gestion des municipalités par le FIS n’a pas été à la hauteur des attentes. Certes, l’incompétence ou l’inexpérience de ses élus n’étaient pas les seules raisons de la piètre performance du parti islamiste : de nombreux facteurs, politiques et juridiques, ont joué contre les nouveaux gestionnaires. Mais il est certain qu’aux yeux de beaucoup l’image du parti a été atteinte.

Des logements et des locaux commerciaux ont bien été distribués, mais cela relevait souvent de l’acte symbolique. Beaucoup d’Algériens se souviennent que le « fait d’arme » le plus spectaculaire des élus du FIS a été le remplacement de la devise « Par le peuple et pour le peuple » au fronton des mairies par « Municipalité islamique ». Cette séquence a fait perdre au parti islamiste quelques plumes, même si beaucoup y croyaient encore.

La nuit des généraux

Pendant que les Algériens découvraient les réalités de la politique, dans les hautes sphères du régime, les conspirations et conclaves battaient leur plein. Le sommet du régime se mobilisait pour la bataille électorale à venir. Début juin 1991, la tension est montée d’un cran, les militants du FIS occupant jour et nuit les places publiques à Alger, principalement la place du 1er mai et la place des Martyrs, pour protester contre la loi électorale qui, selon eux, les défavorisait.

Ce fut une séquence étrange. Deux mondes semblaient cohabiter : d’un côté, les partisans du FIS faisaient preuve d’un activisme intense ; de l’autre, le reste de la population observait leur comportement avec un sentiment mitigé, entre inquiétude et indifférence. Mais l’écrasante majorité n’adhérait pas à la désobéissance civile prônée par le FIS. Hormis quelques débrayages çà et là, la vie suivait son cours, les universités, les écoles, les hôpitaux, l’administration et les autres secteurs fonctionnaient normalement. Beaucoup se rendaient à la place du 1er mai par curiosité pour voir ce qui s’y passait. Des tentes étaient dressées et de temps en temps les chefs du FIS venaient haranguer la foule du haut de la passerelle pour piétons.

La nuit du 4 au 5 juin fut le choc. Les brigades de gendarmerie envahirent les places publiques avec une violence inouïe. Les arrestations se comptèrent par centaines, on rapportait aussi des morts et des blessés, mais personne ne savait au juste ce qui s’était passé. On apprendra le 5 juin que le gouvernement de Mouloud Hamrouche avait démissionné, remplacé par Sid-Ahmed Ghozali, l’homme au nœud papillon.

Au fil du mois de juin 1991, les Algériens ont réalisé que la violence faisait désormais partie de leur quotidien. Les élections législatives, prévues en juin 1991, furent reportées à décembre, l’incertitude s’installait. Les débats enflammés, les controverses politiques cédaient la place à la peur et à l’inquiétude. Au cours de cet été de l’angoisse, la direction du FIS a été arrêtée de manière spectaculaire. Et les Algériens ont découvert ceux qu’on appellera désormais les « ninjas », ces policiers cagoulés à la brutalité illimitée qui seront présents dans leur vie quotidienne au fil des dix années suivantes.

Les élections ont eu lieu le 25 décembre. Comme prévu, le FIS a remporté la mise de façon nette. On se souviendra longtemps du visage livide et de l’expression haineuse du général Larbi Belkheir, ministre de l’Intérieur à l’époque, annonçant la victoire du FIS à la salle Ibn Khaldoun à Alger…

Plongée dans l’horreur

Malgré cette atmosphère de lourde inquiétude, beaucoup gardaient espoir. À l’appel d’Hocine Aït-Ahmed, le chef du Front des forces socialistes (FFS) qui avait obtenu vingt-cinq sièges, des centaines de milliers d’Algériens de tous les horizons ont manifesté à Alger le 2 janvier pour la poursuite des élections. Une atmosphère étrange, mélange de peur, d’inquiétude, d’espoir et d’incertitude, régnait lors de cette marche spectaculaire. Mais au fond, beaucoup pressentaient que les jeux étaient faits. De façon stupéfiante, les images de cette gigantesque manifestation, restée dans les annales du combat démocratique, seront pourtant détournées plus tard par les relais civils de la police politique pour justifier a posteriori le coup d’État en gestation.

Sidérés, les Algériens suivront à la télévision, le soir du 11 janvier, l’annonce de la démission du président Chadli Bendjedid. Une scène étrange où on le voit remettre un document au président du Conseil constitutionnel, tétanisé. Tous deux sont assis sur un fauteuil, aucun d’eux ne s’adresse à la population. C’est une voix off qui annonce la démission. Point final. Le président Chadli Bendjedid disparaît à jamais de la scène politique algérienne,

C’est à l’issue de ces quelques minutes que l’Algérie bascule dans l’enfer des généraux. Des milliers d’hommes sont envoyés dans de sinistres camps d’internement dans le désert. De très nombreux Algériens sans activité politique s’y sont retrouvés, sans comprendre ce qui leur arrivait. Certains sont arrêtés parce qu’ils sortaient la poubelle au moment du passage d’une patrouille de ninjas. D’autres se trouvaient dans une mosquée au moment d’une rafle. Beaucoup avaient seulement le tort d’habiter dans un quartier populaire où ils avaient comme voisins ou amis des militants islamistes.

Dans ces années terribles, la mort devient rapidement une compagne familière, la disparition une visiteuse du soir, la torture et la prison forment la banalité du quotidien. Des milliers d’histoires d’horreur se sont imprimées dans les mémoires, traumatisant des générations entières. Je n’en citerai qu’une.

Une histoire d’arbitraire… parmi tant d’autres

Un jour, un jeune gars du quartier est embarqué dans la nuit par les ninjas. Il est mis dans le coffre d’une voiture. Les voisins ont vu la scène de leur fenêtre. C’était le couvre-feu, personne ne pouvait sortir, mais tout le monde a entendu le jeune homme crier à pleins poumons : « Je n’ai rien fait, je n’ai rien fait. » On ne le reverra jamais. Quelques jours plus tard, sa mère est convoquée par les flics pour reconnaître le cadavre de son fils. On lui dira que seul son frère est autorisé à l’enterrer. Le lendemain, un quotidien annoncera dans une brève en dernière page qu’un « dangereux terroriste » a été abattu par une patrouille de police au centre d’Alger. Stupéfaction dans le quartier.

Ce n’est que plus tard que nous avons appris ce qui s’était passé. Un après-midi, le jeune homme était avec ses copains et ses copines dans un bois en train de faire la fête. Une patrouille de ninjas passe par là, s’arrête, tâte le terrain, interroge pour finalement décider d’embarquer les filles. Les gars s’y opposent, une rixe s’en est suivie. Un des garçons fauche un flic, prend ses jambes à son cou puis se réfugie chez lui. C’est lui que les ninjas ont embarqué à la nuit tombée. Quelques jours plus tard, il est présenté comme un dangereux terroriste abattu par les forces de sécurité.

Depuis ce maudit 11 janvier 1992, des dizaines de milliers d’Algériens ont pris la route de l’exil dans tous les coins du monde. De la France aux États-Unis, du Canada en Grande-Bretagne, des communautés d’Algériens se sont constituées. Le pays s’est retrouvé orphelin de ses propres enfants. Ceux qui sont restés ont résisté tant qu’ils ont pu, plongeant très souvent dans le désespoir de voir leur pays dépérir à vue d’œil.

Désespérés par les suites tragiques du coup d’État, la plupart de ceux qui sont partis ont pris leurs distances avec la politique. Le combat était trop inégal. Il a fallu attendre l’explosion joyeuse du 22 février 2019 pour que ces Algériens de la diaspora, devenus des ombres, ressuscitent : ces exilés qui ne se voyaient jamais se sont retrouvés pour défendre une cause qu’ils avaient perdue en 1992.

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