Du fleuve de sang et de larmes… au rayonnant Hirak

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L’armée dans les rues d’Alger après la démission du président algérien Chadli Bendjedid le 13 janvier 1992 à Alger, Algérie. (Photo by Jean-Michel TURPIN/Gamma-Rapho via Getty Images)

PAR AW · PUBLIÉ JANVIER 19, 2022 · MIS À JOUR JANVIER 19, 2022

Salima Mellah, 60 ans, Algeria-Watch, 19 janvier 2022

Je me souviens de la période foisonnante qui a précédé le putsch du 11 janvier 1992. J’avais quitté l’Algérie depuis quelques années, y retournant régulièrement pour rendre visite à la famille et aux amis et j’avoue que même si j’aimais ces retours au bercail, je trouvais l’atmosphère plutôt étouffante et monotone. Surgit alors « octobre 1988 », les jeunes dans la rue, l’ébranlement du régime, et rapidement j’ai voulu voir de mes propres yeux. Sur place, je suis de suite happée par la frénésie qui s’est emparée des gens et électrisée par leur enthousiasme. Les anciens retrouvent l’ambiance des lendemains d’indépendance. J’assiste partout à des discussions passionnées sur l’avenir, la démocratie, le pluralisme, la place de la religion, le rôle de la femme, les choix économiques, bref, quel projet de société pour cette Algérie enfin sortie de sa léthargie ? Tous refont le monde, même dans la rue, j’assiste à des échanges spontanés avec des inconnus. Tant de surprises, et en voici deux  : dans de nombreuses familles, les femmes participent maintenant passionnément aux débats politiques alors que d’habitude elles n’en voyaient pas l’intérêt ; et, plus largement, ce besoin pressant d’union entre tous les Algériens, de recherche de solution pour tous. Le pluralisme dans l’union. Cette année 1989 fut la plus palpitante et inspirante. Celles qui suivront seront entachées de manipulations que je ne saisirai que bien plus tard.

Et puis, rapidement, l’annonce d’élections sonne le début de la fin de la récréation. Il s’agit maintenant de former des rangs, de choisir son camp pour se lancer dans l’affrontement des partis politiques tout juste constitués alors même que l’apprentissage du débat et de l’échange d’idées est nouveau. Avec cet empressement, d’autres logiques se mettent dès lors en place dans une impréparation qui sera lourde de conséquences. Les élections locales en juin 1990 sont remportées par le FIS et la crispation est palpable. Alors qu’une partie de la population jubile et se lance dans un activisme politique et social frénétique, une autre est inquiète à l’idée que le FIS puisse remporter les élections législatives prévues un an plus tard. Quant aux dirigeants du parti vainqueur, loin de vouloir rassurer, certains croient pouvoir défier le pouvoir en exigeant une élection présidentielle anticipée et appellent à la grève générale en mai 1991. Je suis à Alger et je vais me promener au centre-ville sur les places occupées par les militants du FIS. Je ne perçois pas d’agressivité, plutôt une confiance en la justesse de leur cause, la conviction de réaliser quelque chose de grand pour le bien de tous, de faire l’Histoire. Les grévistes déchanteront vite. Alors que leur nombre diminue fortement, les places sont évacuées de force et une répression féroce s’abat sur le parti. Les dirigeants sont emprisonnés et des milliers de ses membres sont internés.

Après la démission du chef de gouvernement Mouloud Hamrouche le 4 juin 1991, les élections législatives sont annulées. La magie de cette éclosion démocratique s’estompe un peu plus. Restent tout de même les partis, les journaux, les associations, mais après ce premier coup en juin, une épée de Damoclès plane sur la suite des événements. J’aurais préféré que les élections soient reportées non pas à décembre mais bien plus tard, le temps de faire un véritable bilan. Évidemment que je ne connais pas les manœuvres dans les coulisses, pourtant je suis convaincue que si le FIS sort vainqueur, l’armée interviendra encore une fois. J’espérais que la direction du parti appelle au boycott, mais ses troupes ne l’auraient accepté.

Le FIS remporte 188 sièges du Parlement au premier tour des élections le 26 décembre, il atteindra inévitablement la majorité absolue à l’issue du second tour prévu le 16 janvier. L’atmosphère est à la fois électrique et pesante. Les partis politiques mobilisent une dernière fois leurs troupes mais les militaires accepteront-ils le résultat ? Je suis tétanisée à l’idée d’un putsch, mais je ne veux l’imaginer. Et quand il a lieu le 11 janvier, je suis anéantie. L’ensemble de l’édifice constitutionnel est démoli et une répression implacable s’abat sur le FIS et toutes les structures affiliées. Des milliers de cadres et de sympathisants sont arrêtés et internés. Lorsque je retourne en Algérie quelques mois plus tard, je rencontre des positionnements antagoniques. L’un est imprégné de déception, de colère mais aussi d’inquiétude face à l’usurpation criminelle des premières élections libres, l’autre oscille entre soulagement hypocrite ou franc. Nous nous étripons autour de la justesse de l’intervention militaire et je me bats contre ceux qui soutiennent que si le FIS avait accédé aux manettes la situation aurait été pire. L’armée n’a pas seulement défait le FIS mais l’opposition n’est plus que l’ombre d’elle-même. Et pourtant, la vie reprend un semblant de normalité pour celles et ceux qui ne sont pas personnellement affectés par la répression. Plusieurs faits cependant augurent du jusqu’au-boutisme des « janviéristes », notamment l’assassinat en juin 1992 du Président Mohamed Boudiaf devant les caméras du monde entier. Je me suis dit que ceux qui commettent un tel acte sont capables de bien d’autres horreurs.

En octobre 1993, je décide de séjourner plusieurs mois en Algérie. Je peux enfin suivre les événements au jour le jour et rencontrer des journalistes et des militants pour mieux appréhender la situation. J’ai interrogé le président de l’Observatoire national des droits de l’homme, qui a prétendu qu’il n’y avait quasiment pas d’arrestations arbitraires ni d’exécutions sommaires, peut-être quelques cas de tortures. Tandis que des ratissages de l’armée font des centaines de victimes (mais nous n’en connaîtrons l’ampleur que plus tard), les assassinats d’intellectuels et de journalistes se multiplient. Tributaire de la presse éradicatrice, celle qui attribue tous les meurtres aux « islamistes », il est difficile d’avoir des informations précises. De plus en plus souvent, je me pose la question à qui profite le crime ?

Durant ce séjour, plusieurs moments clefs vont me marquer, je n’en évoque ici que deux. Fin octobre, trois agents consulaires français sont enlevés, prétendument par le GIA. À leur libération, ils portent un ultimatum pour tous les étrangers résidant en Algérie leur intimant de quitter le pays avant la fin novembre. Ma famille est concernée et je vivrai l’exil forcé d’un parent un an plus tard comme un arrachement. Il y en aura d’autres dans les années suivantes. Fin novembre, un autre crime m’intriguera : le cheikh Mohamed Bouslimani, président de l’association caritative El Irshad oual Islah, est kidnappé par une mystérieuse organisation, l’OJAL (Organisation des jeunes Algériens libres, un escadron de la mort anti-islamiste). Sa dépouille est retrouvée deux mois plus tard et le GIA revendique l’assassinat. Comment deux organisations d’obédiences diamétralement opposées peuvent-elles être impliquées dans le même crime ?

Ces questions s’intensifieront à partir de 1994 et dans les années suivantes lorsque je rencontrerai des jeunes réfugiés en quête de protection à l’étranger qui relateront les faux islamistes, les enrôlements forcés dans les milices armées par l’État, les enlèvements, les cadavres des sommairement exécutés jonchant les rues et autres crimes. Bientôt cependant, ce ne seront plus des récits individuels qui nous bouleverseront. Et comme beaucoup j’appréhenderai tous les matins l’annonce de nouveaux massacres commis dans la nuit précédente.

En raison de cette situation à la fois alarmante et difficile à décrypter et l’afflux constant de réfugiés en Allemagne, nous avons créé en 1997 l’association Algeria-Watch dans le but d’informer sur la situation en Algérie et de soutenir les demandeurs d’asile. Jamais nous aurions imaginé que 25 ans plus tard ce travail serait encore d’actualité.

Durant les trente ans qui nous séparent du putsch, deux moments d’espoir nous ont portés : la rencontre à Rome en 1994-1995 de l’opposition représentative proposant une sortie de crise que le commandement militaire a totalement rejetée ; et le Hirak, ce mouvement populaire qui en février 2019 a surpris tout le monde par son ampleur, sa fougue et sa maturité. Si la pandémie et la répression lui ont porté des coups durs, l’esprit du Hirak continue de nous inspirer…

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