Le génie de la révolution pacifique algérienne face à une machine répressive et arbitraire

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Hakim Allouche

 Selon un décompte, réalisé en date du 9 mars 2022, sur la liste des détenu-e-s d’opinion et politiques par wilaya publiée sur la page Facebook du CNLD (Comité national pour la libération des détenu-e-s), il y aurait 303 personnes incarcérées en Algérie.

Ce comité a comme mission principale d’assurer la solidarité entre et avec toutes les familles des détenu-e-s d’opinion publique nationale et internationale et des actions à mener pour leur libération. Parmi les 36 wilayas concernées, représentant les nombreux lieux d’emprisonnement, on énumère les cinq premières par ordre descendant du nombre le plus important des détenu-e-s : Alger (108) ; Boumerdès (28) ; Tizi Ouzou (15) ; Batna (13) ; Sétif (12) ; Oran (12).

À présent, il y a lieu de préciser que ces chiffres ne représentent pas la domiciliation des détenus mais le lieu d’incarcération. À titre d’exemple, il y a des personnes interpellées et arrêtées à Bejaia qui sont transférées par la suite à Alger. En comparaison entre une photographie prise au début mai 2021 et une autre du début de mars 2022, c’est-à-dire presque un an d’intervalle, on constate que le nombre des détenus politiques a presque quadruplé. L’indicateur de suivi de la répression montre que celle-ci s’est intensifiée considérablement.

CHA (Cartographie du Hirak Algérien) illustre cette répression en utilisant une variable quantitative statistique mesurant la durée cumulée de détention qui s’est accrue de plus de 6 fois en un an passant ainsi de 22 ans pour atteindre 141 ans. La durée moyenne de détention évaluée à 2 mois, au cours de la période de fin mai jusqu’au début juillet de l’année dernière, est quadruplée pour atteindre 6 mois en ce début de mars de l’année en cours. Quoiqu’on dise avec des mots les plus puissants, des expressions fermes ou encore des outils quantitatifs et statistiques des plus aboutis, rien ne peut décrire la souffrance supportée et sacrifice grâcieux des femmes et des hommes dignes qui ne veulent rien d’autre que de vivre dans la liberté et la dignité.

Ce sont des centaines et des centaines de vies humaines et des familles entières brisées et traumatisées à jamais. C’est pour cela, tôt ou tard, le Grand Peuple n’a pas d’autres choix que d’aller jusqu’au bout de sa révolution pacifique car on a beau à chercher rien ne vaut la dignité et la liberté. Hier, dans notre histoire récente de la guerre de libération il y avait les Hassiba Ben Bouali, Ben M’hidi, Abane, Amirouche, … Aujourd’hui on a des tant d’exemple vivants, subissant sous nos yeux, la pire destinée, être privée de sa liberté injustement : Tadjadit, Medjahed, Laalami,…

L’évènement politique du 3ème anniversaire du soulèvement populaire, qui a commencé 22 février 2019 suscitant l’admiration du monde entier par son caractère pacifique et exemplaire, est un élément majeur expliquant sans doute la raison de l’intensification de la répression. De ce fait, une question reste posée, pour toute analyse considérant que le mouvement pacifique « Hirak » serait essoufflé, pourquoi donc le régime autoritaire continue sans cesse de le réprimer ? Le Hirak est bien là ! C’est un facteur endogène ébranlant avec puissance pour fragiliser fortement dans sa structure le pouvoir en place.

Aujourd’hui, on peut même définir un « Dual du Hirak » qui ne se mesure plus le nombre de marcheur dans une telle ou telle région du pays mais à cause de la terreur, on évalue son intensité qui serait, cette fois-ci, proportionnelle au nombre de détenu-e-s d’opinion et politique. Le génie de la révolution pacifique a réussi, tout ce temps de lutte précieuse et exemplaire, avec succès à mettre en échec tous les processus électoraux en les boycottant majoritairement (Élection présidentielle du 12 décembre 2019 ; Un référendum constitutionnel du 1er novembre 2020 ; Élections législatives anticipée du 12 juin 2021).

Avec résilience, l’élan populaire a contraint le régime militaire en place à se mettre en première ligne faisant tomber le rideau, toute cette vitrine politique vaine et le faire sortir des buissons en mettant enfin de la transparence à cette opacité inaccessible. Le pouvoir est contraint d’assumer son caractère de gouvernance totalitaire notamment depuis l’amendement de l’article 87 bis du code pénal portant nécessairement atteinte aux libertés individuelles et collectives et la criminalisation de l’action politique. Malgré toutes les brutalités subies et les harcèlements sans répits endurés par les citoyens et les militants engagés dans ce processus de changement du système en vue de l’instauration d’Etat de droit, le mouvement citoyen « Hirak » est resté toujours pacifique en ne cédant jamais à la provocation et en rejetant catégoriquement toute forme de violence.

Ces trois années de mouvement pacifique ont préservé l’Algérie, d’une certaine manière, du basculement vers les dérives avec une conscientisation citoyenne évitant toute guerre civile éventuelle, en renforçant encore plus le sentiment de solidarité, d’attachement et d’amour à la même patrie dans les quatre coins du pays. Cet engouement extraordinaire a dépassé même les frontières en réussissant à mobiliser une diaspora engagée politiquement répondant présente à l’appel du peuple de l’intérieur subissant l’oppression. Alors que cette communauté algérienne à l’étranger fut auparavant complètement absente et désintéressée, la répression du peuple à l’intérieur du pays était un déclic surprenant pour la rendre présente et efficace dans l’action à l’internationale.

À contrario, désormais le monde entier est témoin de la cruauté diabolique du régime algérien en place que se confirme de jour en jour. Sur la scène planétaire, le caractère dictatorial de ce dernier le pousse à l’isolement et le rend par conséquent infréquentable en déminuant, sans précédent, son poids géopolitique. De ce fait, l’un des plus grands objectifs du mouvement pacifiques pour les libertés et le droit est atteint avec beaucoup de satisfaction en identifiant avec une précision chirurgicale la nature du régime militaire en montrant au monde entier tous ses modes d’emploi tyranniques et de manipulation monstrueuse en quête permanente de se perpétuer quoi qu’il arrive depuis de longues années. Par ailleurs, on ne peut omettre comme 1er facteur exogène le contexte exceptionnel de la pandémie de la covid-19.

Certes, celle-ci a donné en évidence un coup d’arrêt aux marches populaires. Dans ce sens, on peut dire que la crise pandémique était en effet un allié naturel et potentiel au côté pouvoir algérien parvenant à réduire le peuple en silence. Cependant, la crise sanitaire a fait baisser la manne financière au point qu’il n’ait plus les moyens ni d’acheter la paix sociale en interne ni encore moins de s’offrir le luxe d’un silence à l’unanimité des pays et partenaires étrangers. Il y a lieu de noter qu’en fin 2021, il reste que 16 à 20 milliards de dollars en réserve de change (Source : Ministère des finances/Direction Générale des douanes/ Banque mondiale/OPEP). Les marges de manœuvres sont donc très restreintes. En outre, au niveau économique, la covid-19 n’a fait qu’affaiblir le système en général en privant le pays de la recette en devise émanant de sa diaspora estimée à 10 milliards de dollars par an, due à l’effondrement du nombre de vol d’une flotte aérienne algérienne, devenue insignifiante. Au total, 30 milliards de dollars de perdu qui sont malheureusement irrécupérable depuis le début de pandémie covid-19 à ce jour.

En plus de l’illégitimité politique, la gravité de la crise économique, la gestion catastrophique de la pandémie covid-19 (manque d’oxygène dans les hôpitaux, l’absence de test, l’échec des campagnes de vaccination, …), la rareté d’eau, les incendies meurtriers en Kabylie, les pénuries successives des produits de première nécessité (Pomme de terre, lait, l’huile de table…), l’inflation à deux chiffre, le chômage galopant,…tous ces facteurs n’ont fait que renforcer la perte de confiance confirmant le divorce net et irrémédiable entre le peuple et détenant du pouvoir en place.

Comme un 2ème facteur exogène, les conséquences de la guerre de la Russie en Ukraine peuvent avoir plus comme effet néfaste qui précipiterait la chute d’un régime d’une telle nature persistant dans le déni, le mépris, le manque d’anticipation et l’incompétence régnante menant peut-être le pays vers la famine : la crise du blé et le besoin en 8 millions de tonnes annuel à importer, la pénurie d’autres aliments essentiels, l’inflation mondiale, … L’Algérie a certainement des atouts pour en sortir gagnante mais qu’elle ne peut malheureusement pas utiliser à cause de son mode de gouvernance totalitaire : La situation géostratégique abîmée donnant une image de fermeture et de repli sur soi plutôt que d’ouverture favorable à des partenariats « gagnant-gagnant » ; Le potentiel de sa richesse des hydrocarbures inexploitée notamment dans le gaz en manque d’investissement des forages et des infrastructures pour renouveler et augmenter encore plus la capacité productive ; La diaspora coupée de sa mère patrie cessant, malgré elle, d’être un levier au financement de l’économie nationale, une source de compétence et de savoir technique ; Moins de chance d’accès aux emprunts extérieurs pour un régime contesté politiquement,…

Enfin, évidement il y a énormément à faire mais il me semble, à très court terme, il y a au moins trois décisions prioritaires à prendre pour dénouer une situation si complexe : La libération immédiate et inconditionnelle des détenu-e-s de toute idéologie sans exception sera un premier signe pour tourner la page répressive vers une nouvelle celle de l’espérance ; Ecouter son propre peuple en permettant la liberté d’expression pour tous les médias d’exercer en toute indépendance favorisant en parallèle le passage urgent vers une transition en incluant toutes les tendances politique qui serait un pas pour préparer un changement dans le bon sens, instaurer ainsi un Etat de droit juste et retrouver enfin la voie de la légitimité et de la confiance ; Mettre le paquet dans les subventions en finançant à l’image des autres pays (France, Maroc,…) au plus vite le transport aérien par le biais de la compagnie nationale tout en veillant à sa gestion saine et performante afin de rétablir le lien avec sa diaspora comme un levier de commande extraordinaire au développement économique.

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