En Algérie, l’introduction de l’anglais au primaire perturbe la rentrée scolaire

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Par Célia Zouaoui(Alger, correspondance)
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Algerian secondary level students wearing masks due to the Covid-19 pandemic attend the first day of school in the Algerian capital Algiers on November 4, 2020. (Photo by AFP)

« Syndicats et parents d’élèves sont sceptiques quant à la bonne préparation et l’application sur le terrain de cette réforme, menée tambour battant.

Cette année, la rentrée scolaire en Algérie, même reportée au 21 septembre, prend des airs de course contre-la-montre. L’apprentissage de l’anglais, jusqu’ici enseigné à partir du collège, sera désormais introduit dès la troisième année du cycle primaire (l’équivalent du CE2 en France), à raison de deux séances de 45 minutes par semaine.

Pour répondre à cette instruction présidentielle, annoncée en conseil des ministres le 19 juin, le ministère de l’éducation nationale met les bouchées doubles. Le département dirigé par Abdelhakim Belabed a eu seulement deux mois pour concevoir, imprimer et distribuer un nouveau manuel scolaire d’anglais ainsi que recruter et former une nouvelle équipe pédagogique.

Fin août, 5 000 enseignants ont été embauchés via une plateforme numérique. Avec pour seul critère, la détention d’une licence de langue anglaise ou de traduction. « Le niveau d’expérience n’est pas pris en compte. Ce qui est important, c’est l’ancienneté du diplôme et, en cas d’égalité, les candidats plus âgés ont été favorisés », explique Nadjet Arezki, nouvelle recrue de 41 ans. Une méthode de sélection qui interroge. « On se retrouve avec de futurs enseignants qui pour la plupart n’ont ni de connaissance dans la transmission du savoir au jeune public ni utilisé l’anglais de manière professionnelle », s’inquiète Nabil Ferguenis, consultant en pédagogie.

Pour combler leur manque d’expérience, les tout nouveaux enseignants se préparent au pas de charge. Ils suivent une formation de 60 heures, dispensée par des inspecteurs d’anglais du moyen et secondaire, jusqu’au 19 septembre, soit deux jours avant la date de la rentrée. « On a plusieurs modules, comme la didactique, la pédopsychologie, les techniques de gestion de classe et la législation scolaire. C’est intéressant mais express », confie Nadjet Arezki, une courte expérience de vacataire en poche.

« On n’apprend pas ce métier en dix jours »

Cependant, « on nous a rassurés en nous disant qu’il y aura un accompagnement tout au long de l’année ». Pour Messaoud Boudiba, porte-parole du Cnapeste, un syndicat de professeurs, la « formation continue de ces enseignants est la seule solution pour éviter un échec de cette réforme. On n’apprend pas ce métier en dix jours ».

Bien que le ministère de l’éducation nationale se dise « prêt » pour l’échéance, au sein du personnel éducatif et parmi les parents d’élèves, ils sont nombreux à s’interroger. Car, dans un pays qui compte près d’un million d’enfants en troisième année de cycle primaire et 20 000 écoles, le nombre de postes créés semble insuffisant. D’autant plus que des académies font déjà face à des désistements. La faute notamment à des conditions de travail précaires.

« Au moment du recrutement, on ne savait pas que c’était pour un poste de contractuel et qu’il nous était interdit de poursuivre une activité entrepreneuriale en parallèle. Certains ont démissionné avant même d’avoir commencé, raconte Nadjet Arezki. On ne sait toujours pas ce qu’on va devenir à la fin de l’année scolaire, si l’on va être titularisé. C’est encore flou. »

En sous-effectif, les enseignants vacataires vont devoir exercer dans plusieurs établissements, parfois éloignés les uns des autres de plusieurs dizaines de kilomètres. « J’ai des trajets de 30 à 45 minutes entre les classes. C’est une contrainte. J’en ai parlé avec la responsable du planning, elle a conscience du problème », souffle Nadjet Arezki, assignée à quatre écoles dans la commune de Tichy, en petite Kabylie.

« C’est du bricolage »

« La majorité sont des femmes, mères de famille, sans véhicule. Certaines doivent jongler entre sept écoles. Faire autant de déplacements va leur être pénible », alerte Nabil Ferguenis. « La réforme est peut-être faisable dans les grandes villes mais, ailleurs, dans les régions rurales, montagneuses ou sahariennes, où les déplacements peuvent aller jusqu’à une centaine de kilomètres, ça sera une gymnastique difficile », abonde Meziane Meriane, pédagogue.

L’exécutif a-t-il bâclé sa copie ? Chez les syndicats, on conteste une réforme élaborée dans la précipitation, sans consulter les acteurs du secteur. « C’est du bricolage », assène Boualem Amoura, président du Satef, une organisation syndicale de travailleurs de l’éducation et de la formation.

« Une telle réforme nécessite entre 12 et 24 mois de réflexion et de préparation. Or, cette nouvelle mesure n’a fait l’objet d’aucune étude ni de coordination avec le personnel éducatif. Pourquoi introduire l’anglais à ce niveau plutôt qu’un autre ? Quel est l’objectif ? », questionne le syndicaliste, qui milite, comme une grande partie du corps enseignant et des parents d’élèves, pour un allègement des programmes scolaires. « On enseigne déjà onze matières au primaire. On vient d’en ajouter une nouvelle, une langue étrangère de surcroît. C’est trop pour des enfants », lance-t-il.

Lors de son dernier entretien télévisé, en juin, le président Abdelmadjid Tebboune a justifié cette directive en déclarant que le « français est un butin de guerre, mais l’anglais reste la langue internationale ». Beaucoup y voient surtout une « décision politique », voire « populiste », sur fond de bataille idéologique. Depuis longtemps, l’anglais est instrumentalisé par la mouvance conservatrice dans son opposition au courant démocrate et laïc, plutôt francophone.

« On aura des classes de 60 élèves »

« Il s’agit certainement d’un compromis politique qui sert à calmer ceux qui veulent de longue date remplacer le français », analyse Meziane Meriane. « L’idéologie plombe le savoir alors que nous avons besoin d’une refonte radicale du système scolaire », renchérit Boualem Amoura.

L’introduction de l’anglais dès le primaire perturbe un système scolaire déjà plombé par une pénurie de professeurs, des travaux de réhabilitation inachevés, de nouvelles infrastructures encore en chantier, des coupures d’eau… Une absence de moyens qui se répercute directement sur le nombre d’élèves par classe. « On aura des classes de 60 élèves alors que nos salles ne sont pas conçues pour recevoir plus de 40 élèves », souligne le président du Satef. Autre signe de ces dysfonctionnements : la date de rentrée a été communiquée fin août seulement, prenant de court tous les parents qui s’attendaient à voir leurs enfants reprendre le chemin de l’école début septembre.

« La qualité de l’enseignement va prendre un coup à cause de ce retard, prévoit Meziane Meriane. Il est impossible de réaliser en 30 semaines un programme scolaire conçu pour 45 semaines sauf à bâcler la transmission des connaissances. »

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