Édition du
11 December 2016

Dda El Hocine

Aït3Dieu ! Que certains hommes peuvent paraitre proches. Proches, d’une proximité dont l’ancrage profond ne se dévoile crument qu’avec leur disparition. De leur vivant on les croit éternels et chaque jour qui passe nous égare un peu plus dans l’impossible présomption qu’ils sont faits pour ne pas mourir. Aussi, La survenue de  leur trépas sonne comme  une soudaineté maléfique, une fin absurde, fruit  de la volonté divine dont on refuse d’accepter la fatalité. Feu Aït Ahmed fait partie de ces hommes.  De ces hommes d’action et de réflexion voués à l’éternité et dont la présence rassure, car éclairante  face aux périls et dérives que les forces obscures et malfaisantes s’échinent à disséminer, au gré de leurs intérêts égoïstes et de leurs insalubres ambitions, sur la voie des braves. Il est de ces hommes /sentinelles que l’on peut côtoyer  sans qu’il soit nécessaire de les connaitre personnellement car persuadé : que leur abord ne peut  qu’être à l’image de ce qu’ils représentent, que leur personne ne peut qu’être conforme à ce qu’ils symbolisent  ( Amour, rectitude, humilité, générosité, compétence).

La première fois que j’ai entendu parler d’Aït Ahmed j’avais dix ans. C’était à la fin de l’année 1956 ; l’avion qui les transportait, lui et ses quatre compagnons,  du Maroc vers la Tunisie a été arraisonné par les autorités coloniales. Mon père avait ramené à la maison un magazine qui relatait toute l’opération et m’a expliqué le pourquoi et le comment. Du magazine j’en ai découpé une image les montrant ensemble menottés ; une photo que je cachais jalousement au fond d’un tiroir après l’avoir soigneusement encadrée sur un carton de fortune. Je venais de commettre un acte qui aurait pu se terminer par un drame. En effet, un jour que l’on subissait une fouille en règle suite à un bouclage du village, des soldats trouvèrent la photo. Ils collèrent mon oncle  au mur et le sommèrent   de leur dire à qui appartenait la photo. Au moment où  l’un d’eux manœuvrait pour l’abattre je me suis précipité pour me dénoncer. Mon âge m’a sauvé du pire mais j’en fus quitte pour une « dérouillée » dont j’en garde encore un amer souvenir. Mais cela n’a en rien entamé mon exaltation sans borne à l’égard de tous les Moudjahidin dont un grand nombre transitaient régulièrement par notre village. L’indépendance acquise, mon éveil à la politique m’amena progressivement à reconsidérer ma conception à l’égard des choses et des hommes et à la recadrer à l’aune des évènements et du comportement de chaque protagoniste. Nombre d’entre eux, taraudés par l’ambition et la mégalomanie me déçurent et descendirent de leur piédestal. Aït Ahmed, lui,  n’a jamais cessé de grandir dans mon esprit d’adolescent, puis d’adulte, m’offrant à chaque étape de sa vie l’occasion de conforter, par son action et ses prises de position, une fervente admiration  qui n’a jamais été prise en défaut. Une stature conforme en tous points à l’image que je me faisais de ce que doit être l’homme avec un grand « H ».  Plus tard en découvrant ce qu’il écrivit en 1957, dans son livre « La guerre et l’après-guerre », à propos du Sahara Occidental notamment, puis le contenu de son rapport sur la guerre révolutionnaire qu’il présenta en 1948, du haut de ses 22 ans, à la réunion du comité central du PPA/MTLD,  je compris qu’il s’agit d’un visionnaire, d’un homme d’exception.

Des cinq arraisonnés, ce fut celui qui survécut le plus longtemps. Une longue vie de lutte pour un idéal de paix, de justice, de démocratie face à une adversité qui n’a jamais hésité à user des moyens les plus vils pour le faire fléchir ou le déconsidérer. Toujours fidèle à ses principes il a su rester dans une démarche  cohérente et constante, déjouant tous   les pièges visant à le réduire par la corruption ou  la compromission. Sentinelle vigilante il a su entourer son combat de l’humilité et l’affabilité qui sied au gentleman qu’il n’a jamais cessé d’être. En prison à Aulnoy, à quelques jours de l’indépendance, il refusa la présidence de la République offerte sur un plateau par l’équipe d’Oujda. Dès l’indépendance il refusa le fait accompli et l’émergence d’une dictature.  Il condamna l’arrestation de Boudiaf par Ben Bella et fut le seul à s’élever contre la décision  d’interdire le Parti Communiste Algérien. Sa conception de la pratique politique repose avant tout sur le dialogue et le respect de toutes les opinions. Un crédo opposé à la violence qui ne convenait pas à ceux pour qui le pouvoir est une finalité qui justifie l’usage de tous les moyens y compris le crime. Ne voyant pas d’issues avec un FLN dévoyé il créa le FFS, premier parti d’opposition auquel il insuffla une morale, une tradition, un objectif. Combattu dans les montagnes de Kabylie pour sédition, arrêté et condamné à mort il n’a cessé de réaffirmer ses convictions y compris à l’intérieur de la prison d’El Harrach dont il réussit à s’extraire pour aller continuer son combat dans la clandestinité et l’exile. Il a fallu attendre le début des années quatre-vingt-dix, à la faveur de la parenthèse d’ouverture démocratique, pour le voir refouler le sol natal. Hélas les mêmes lutins malfaisants ont décidé de reprendre de la main droite ce qu’ils ont fait semblant d’octroyer de la main gauche. Après l’annulation des premières et seules élections démocratiques de 1991, croyant pouvoir l’aguicher avec une nouvelle proposition du fauteuil présidentiel, il renvoya les putschistes à leurs  pénates : un homme de principe ne brade pas ses convictions pour un trône. Au demeurant la suite a montré le sort réservé à son compagnon qui a cru naïvement qu’on pouvait composer avec les hyènes.  Le traquenard de Annaba, en direct et devant les caméras de télévision, le conforta dans sa certitude que le système n’est ni fréquentable ni réformable. De nouveau l’exile jusqu’au simulacre d’élections présidentielles de 1999 desquelles il se retira en cours de route pour ne pas avoir à cautionner la désignation d’un candidat du consensus élu d’avance.

Aït Ahmed appartient à cette catégorie d’homme dont le destin  impacte la trajectoire de l’histoire au point où même ses adversaires les plus acharnés ne peuvent se soustraire, sauf à être abjurés par l’opinion générale,  à l’obligation de lui rendre hommage. Hypocrisie ou reconnaissance tardive, peu importe : l’histoire retiendra que son refus catégorique des honneurs officiels n’a d’égale que la  sincère ferveur avec laquelle ce peuple, duquel il est issu et en qui il avait une confiance absolue, l’a accompagné à sa dernière demeure. Jamais hommage ne fut aussi entier, aussi franc, aussi significatif à travers tout le territoire National comme pour faire un pied de nez à ceux qui ont, de tout temps, voulu le ghettoïser dans sa Kabylie natale.  Le monde retiendra que le premier janvier 2016, toute l’Algérie aura vibré à l’unisson avec ce village dont il porte le nom. Dans la foule, au micro d’un journaliste,  une voix trémulante : celle d’un vieux en qui transpire toute la sagesse du terroir « Aït Ahmed, nous ne l’avons pas enterré, nous l’avons planté ». Puisse Dieu que la germination ait lieu et que ce pays pour qui il a tant donné emprunte irrémédiablement la voix du salut. Homme de paix, repose en paix « allaah irahmek ».

« Gloire à nos martyrs ».

Kebdi Rabah le 2 01 2016


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3 Commentaires sur cet article

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  • rachid dahmani
    8 janvier 2016 at 21 h 14 min - Reply

    Bonsoir à tous,

    J’ai de l’admiration pour tous ces hommes qui ont d’une façon ou d’une autre impacté le cours du temps sous toutes les vues. Je les admire d’autant plus lorsqu’ils ont impacté l’évolution des choses dans la vie, dans l’histoire, dans les sociétés, dans la science…etc. De ce point de vue nos martyrs sortent en premier plan. Des hommes comme Abane Ramdane, Larbi Ben M’hidi, Amirouche…et tout le reste de nos martyrs tombés au champ d’honneur pour que vive l’Algérie sont nécessairement sous la luminosité admirative de tous les Algériens, sauf celle des traîtres. Ils ont fait prendre un virage à l’Algérie. Ils ont changé le cours des choses qui coulait de 1830 à 1962. Malheureusement leurs influences s’est arrêtée là. Et depuis un autre cours reprend et beaucoup d’Algériens veulent le changer sans pouvoir y parvenir. En fait une majorité forcément veut le changer et une minorité impose un diktat inverse. On attend dès lors d’avoir de l’admiration aux prochains hommes qui auront impacté ce cours pour le ramener à la raison, la véritable raison. Bonne soirée à tous.

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  • karim
    9 janvier 2016 at 12 h 47 min - Reply

    Quand on a des événements touchant une nation qui ont cette tendance à se répéter, c’est que la trame historique de ce pays, au lieu qu’elle soit linéaire, tourne en boucle. Si, malgré la décennie noire et le printemps arabe, le système régissant la société algérienne et toujours en l’état, c’est que le nœud formant la boucle est très puissant. Le mal qu’est en nous est ancien devenu tentaculaire dépassant nos frontières, il nous vient initialement de l’extérieur et continu d’être entretenu depuis l’extérieur, aujourd’hui bien plus qu’avant car les forces du mal savent que le grand changement interviendra en terre algérienne, c’est dans l’ordre normal des choses. L’Armée algérienne doit impérativement se réunifier, c’est son épée seule qui fera briser le nœud. Dans le cas contraire, c’est elle que nos ennemis briseront, c’est aussi dans l’ordre des choses…

    citoyen karim

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  • Tsoufiq18
    11 janvier 2016 at 23 h 41 min - Reply

    Il est de cette categorie de personne aimées de Dieu.
    Il degage une aura et charisme qui etouffe ses detracteurs ; Ce que j’admire le plus chez lui c’est sa facon de regarder des hauts ce qui se croient grands et d’etre à l’ecoute et au services des plus humbles;Jamais il n’a eu un mot blessant ou degradant envers les petites gens en depit des trahisons , des coups bas et et des defections;
    Ce n’est pas lui qui traiterait ce peuple qu’il aimait tant de mediocre; Il ne s’est jamais trompé sur son genie et sa capacité à se regenéré en cela ilen etait farouchement convaincu;

    Pour ceux qui sont touchés par la lassitude , la deprime ou le decouragement je leur conseille de relire le raport etabli par DA LHO à ZEDDINE alors qu’il n’avait que 18 ans;
    Aprés la lecture vous sortirez ragaillardé et transformé,

    http://www.elwatan.com/hebdo/histoire/quelques-extraits-du-rapport-de-zeddine-1re-partie-29-1

    http://www.elwatan.com/hebdo/histoire/quelques-extraits-du-rapport-de-zeddine-suite-et-fin-30-12-2015-310975_161.php

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