Édition du
11 December 2016

À l’occasion du 40ème jour de la disparition de Si Hocine AIT AHMED. Une vie au service de la Patrie

Aït3Aït Ahmed repose au cimetière familial d’Aït Yahia, préféré au carré des martyrs d’El Alia.

Les Algériens ratifient massivement cette préférence de «  l’Algérie des profondeurs  » à celle des officiels.

Il y a un an, une rumeur persistante et, sans doute, malveillante faisait croire qu’Aït Ahmed voulait se faire enterrer au Maroc. Mais le 23 décembre 2015, sa famille faisait connaître sa volonté d’être inhumé dans le cimetière familial d’Aït Yahia, près de Aïn El Hammam.

Le rapatriement du corps le 31 décembre et les funérailles du 1° janvier eurent lieu dans la stricte conformité aux souhaits du défunt. Déjà à Lausanne furent dépêchés pour lire le Coran des talebs, sans doute choisis par les moqaddems de la Tariqa (confrérie) Rahmania à la hiérarchie de laquelle appartient la famille d’Aït Ahmed. Ce choix traduit l’attachement à «  l’Islam des profondeurs  » dont Aït Ahmed vante les vertus dans ses Mémoires d’un militant ‒ L’esprit d’indépendance. 1942-1952 (réédité par Barzakh, Alger). Ahmed Taleb-Ibrahimi a également fait le déplacement à Lausanne pour rappeler la pérennité de son amitié avec Aït Ahmed, commencée en 1953 au Caire et consolidée par des années de détention à la Santé.

La famille a refusé en bloc l’offre de voyager dans l’avion présidentiel, la proposition d’une cérémonie officielle au Palais du Peuple qui aurait précédé une inhumation au carré des martyrs au cimetière d’El Alia et les services d’un imam proposé par le ministère des affaires religieuses. C’est tout juste si elle a accepté l’hommage rendu à l’aéroport par le premier ministre, et les présidents des deux chambres. Mais la famille et les amis se sont tenus à une bonne distance des «  Excellences  » du système.

Mme Djamila Aït Ahmed a persisté dans ces refus en préférant, pour aller de l’aéroport au siège du FFS, un des bus affrétés par des Algériens anonymes à une voiture ministérielle.

La ferveur de l’hommage populaire a commencé à être perceptible au siège du FFS. Le général-major Toufik est venu se recueillir vers minuit, par souci de discrétion. Mais c’était compter sans la vidéosurveillance qui permit de diffuser son image sur les réseaux sociaux. Mohamed Médiène entendait marquer sa fidélité à ses sympathies de jeunesse, beaucoup plus qu’à ses idées des années 1990, où Aït Ahmed comptait parmi les bêtes noires des «  janviéristes  ».

C’est le lendemain 1er janvier que la Kabylie a vu affluer des centaines de milliers d’Algériens anonymes, venus de toutes les régions d’Algérie. Le premier ministre a dû regagner ses somptueux bureaux quand il a été empêché de s’approcher du cimetière d’Aït Yahia. Mais le cheikh Ali Belhadj y a été accueilli à bras ouverts par les deux fils d’Aït Ahmed, Jugurtha et Salaheddine.

Du groupe des 19 (qui s’agitèrent vainement pour être reçus par Boutéflika), seul le commandant Lakhdar Bourégaa a été admis à Aït Yahia, où il a été filmé en larmes, ce qui n’arrivait presque jamais à cet ancien chef de la fameuse katiba Zoubiria (de la wilaya 4) dont l’appartenance à la direction du FFS en 1963 prouve qu’il ne s’agissait pas de sécession de la Kabylie.

Cet hommage massif rendu par le peuple à l’exclusion de tout ce qui est officiel redonne un sens à la distinction célèbre entre «  le pays réel  » et «  le pays légal  ». Il renvoie à des précédents importants de l’histoire des Etats qui, pour être restés réfractaires à la démocratie, finissent par faire du cimetière un lieu privilégié où puisse être mesuré l’état de l’opinion. C’est le cas de l’Egypte où l’absence de liberté d’expression fit de la nokta (anecdote politique) un mode d’expression du mécontentement et un moyen de tourner en dérision les dirigeants. Dans les lieux de sépulture, on pouvait décerner implicitement des labels de légitimité, considérés comme autant de camouflets aux pouvoirs en place. Quand, en 1966, Nasser lut le rapport de ses Moukhabarates faisant état d’une grande affluence populaire aux funérailles de Nahas Pacha, le chef du Wafd qui avait été président du Conseil sous ma monarchie, il eut l’honnêteté de reconnaître  : «  si cela est vrai, nous avons échoué!  »

En mai 1965, les funérailles du cheikh Bachir Brahimi, qui avait été mis en résidence surveillée, furent très suivies, malgré des consignes officielles contraires. Boumédiène avouera à Ahmed Taleb qu’il comprit ce jour-là que le peuple ne lèvera pas le petit doigt pour Ben Bella.

En mars 1974, Boumédiène n’autorisa l’inhumation de Messali-Hadj (décédé à Paris) à Tlemcen que lorsque la famille menaça de l’enterrer au Maroc. Mais il imposa au le cortège funèbre de faire le voyage d’Oran à Tlemcen… de nuit  ! Boumédiène savait que sa popularité n’était pas au top, et il redoutait de désagrébles comparaisons qu’aurait inspirées une fort probable affluence populaire le long trajet pour rendre un dernier hommage au Zaïm.

En 1985, les funérailles du cheikh Abdelatif Soltani (Gantri) attirèrent une foule nombreuse venue rendre hommage à cet ancien membre du Comité Directeur de l’association des Oulama qui s’était opposé ouvertement à l’option socialiste. Le souvenir de cette forme de  sondage empirique évitera aux rares «  algérologues  » de l’époque d’être aussi «  surpris  » par que les islamo-politistes par les succès électoraux du FIS en 1990 et 1991.

L’hommage de «  l’Algérie des profondeurs  » à Aït Ahmed confirme la grande désaffection pour le pouvoir en place, que l’on avait tendance à confondre avec un désintérêt total et durable pour la politique, au vu du fort taux d’abstention à toutes les élections organisées depuis l’interruption de celles de 1992. Il montre que sans disposer d’une érudition historique, ni d’une culture politique étendue, «  l’Algérien moyen  » a une intuition qui lui permet de savoir où se trouve la légitimité. C’est ce qui met le bon sens populaire en mesure de reconnaît à Aït Ahmed le droit de cumuler toutes les légitimités  : l’historique, la révolutionnaire et la démocratique. Le peuple apprécie aussi chez lui l’attachement à une éthique politique qui le différenciait des clans pour qui la fin justifie les moyens et le pouvoir, perçu en fonction des privilèges qu’il rapporte, une fin en soi.

A 16 ans, Hocine Aït Ahmed choisit en effet d’adhérer au PPA clandestin en étant persuadé que seule lutte armée peut mettre fin à la domination coloniale. Cela le désigne pour succéder fin 1948 à Belouizdad à la tête de l’Organisation Secrète, qui avait été créée en février 1947. Le rapport qu’il remit à la réunion clandestine du parti à Zeddine montre l’étendue de sa culture politique, la précision de ses connaissances militaires et son ouverture aux expériences de la guérilla, comme celle des irrédentistes irlandais.

En 1951, Messali lui demande un autre rapport sur la réorganisation de l’OS, qui venait d’être en grande partie démantelée, et le dépêche au Caire pour y préparer l’insurrection et internationaliser l’affaire algérienne. De la capitale égyptienne, il suit de près toutes les réunions internationales où pourrait être plaidée la cause algérienne. Il s’intéresse particulièrement aux réunions de Bogor et de Colombo qui préparèrent la conférence afro-asiatique de Bandoeng d’avril 1955. Il était tout désigné pour faire partie de la délégation maghrébine invitée à participer au lancement du mouvement des non-alignés dont la première conférence rapporta à la Révolution algérienne son premier grand succès diplomatique. Sa connaissance de plusieurs langues l’aide dans sa mise en place de la jeune diplomatie algérienne, qu’il poursuit brillamment au bureau du FLN à New-York, où M’hamed Yazid n’a pu émerger qu’après l’arrestation d’Aït Ahmed avec ses quatre compagnons.

Dans le rapport qu’il rédigea en décembre 1955 au nom de la Délégation extérieure du FLN au Caire, il décrit la complémentarité entre action politique et lutte armée, insiste sur la solidarité maghrébine et souligne l’utilité de la proclamation d’un Gouvernement algérien en exil. Ce rapport était une contribution à la rédaction de la plate-forme qui sera adoptée en septembre 1956 au congrès de la Soummam, sous la férule de Abane Ramdane. Mais ce dernier a cru bon de retirer le passage concernant le Gouvernement algérien en exil et atténue la ferveur intermaghrébine, sans doute pour les besoins de son empressement à se conformer aux exigences du gouvernement Guy Mollet qui n’acceptait de négocier qu’avec des «  interlocuteurs valables  » inspirés du précédent bourguibien.

Ces tractations furent compromises par l’arraisonnement, le 22 octobre 1956, de l’avion des Cinq qui se rendaient à la conférence de Tunis où devait être proclamée une «  Fédération Maghrébine  » qui aurait proposé une «  Confédération franco-maghrébine  » impliquant la reconnaissance d’un Etat algérien. C’est sur l’insistance d’Aït Ahmed, qui venait d’être informé par Khider des insuffisances de la “solution à la sicilienne” proposée par l’émissaire de Guy Mollet,  que le roi du Maroc a renoncé à son idée de se faire mandater par les Algériens pour parler en leur nom, et en leur absence, à la conférence manquée de Tunis. C’est sans doute parce que, parmi les chefs de la révolution algérienne, il était le plus rompu à l’action diplomatique, qu’il réussit à convaincre Mohamed V de la nécessité de la participation algérienne à la conférence de Tunis. Les diplomaties marocaine et tunisienne rivalisaient alors pour redorer leur blason en essayant d’obtenir de parler au nom des Algériens dans les négociations projetées en vue de trouver une solution politique au conflit algérien.

En avril 1962, après la visite des Cinq à Oujda, Aït Ahmed encaissa difficilement l’ovation du seul Ben Bella, après le conditionnement de la salle par les capitaines Boutéflika et Médeghri. Boudiaf manifesta sa réprobation en boycottant le voyage au Caire. Mais Aït Ahmed ne l’a pas suivi, parce qu’il tenait à aller voir ses enfants et à revoir Nasser qui pouvait peut-être arbitrer équitablement les conflits algéro-algériens. Mais il ne savait peut-être pas de façon précise que l’alliance Ben Bella-Boumédiène était approuvée d’abord par De Gaulle et Nasser, puis par Hassan II.

Il continuera à émettre ses réserves à l’Assemblée Constituante élue en octobre 1962. Mais il passera à l’opposition ouverte, puis armée, quand les prérogatives de cette Assemblée furent réduites après la proclamation d’une autre constitution dans un… cinéma.

Il fonde alors le FFS au nom duquel il ne cessera pas de réclamer la démocratie, en se démarquant constamment des théoriciens de l’impréparation du peuple.

Après son exil en 1966, Aït Ahmed jouera inlassablement un rôle de pédagogue politique dont les analyses évitaient aux Algériens instruits de se contenter de rumeurs et d’anecdotes.

Pendant longtemps, il sera le seul invité algérien aux nombreuses émissions des télévisions françaises sur la guerre d’Algérie.

En 1985, le FFS contracte une alliance avec le MDA de Ben Bella pour réclamer la démocratie en Algérie. Ce rapprochement fera tellement peur à Alger que le général Belkheir le fera payer à l’artisan de cette alliance, Ali Mécili, qui sera assassiné à Paris en avril 1987… en toute impunité.

En 1990, Aït Ahmed rentre en Algérie où le FFS, reconnu dans le cadre du pluripartisme, participe aux élections locales de juin 1990 et aux législatives de décembre 1991. Il est alors proche du secrétaire général du FLN, Abdelhamid Mehri, qui le met en rapport avec Abdelkader Hachani, le nouveau chef du FIS, désigné après l’arrestation des cheikhs Abassi Madani et Ali Belhadj en juin 1991. Le 26 décembre 1991, le FFS arrive en deuxième position, devant le FLN, et derrière le FIS qui frise la majorité au premier tour. Malgré les craintes inspirées par la violence verbale d’une partie des orateurs islamistes, le FFS organise la grande manifestation du 2 janvier à Alger pour récuser «  l’Etat policier  » et «  l’Etat intégriste  », mais en appelant à voter plus massivement au deuxième tour.

Ce raz-de-marée fournit le prétexte aux généraux qui se préparaient depuis 1990 à mettre fin à l’expérience démocratique. Aït Ahmed est pressenti par le général Nezzar pour présider le Haut Comité d’Etat qui devait assurer l’intérim après la démission-limogeage de Chadli. Une propagande diffusée par des journaux aux ordres fait croire jusqu’à nos jours que la manifestation du 2 janvier aurait été un soutien aux appels du «  Comité pour la Sauvegarde de l’Algérie  » à annuler les élections.

«  Vous m’invitez à participer à un coup d’Etat  », répondit Aït Ahmed à Nezzar. Le chef du FFS avertit immédiatement Hachani  : «  l’Armée prépare un coup de force. Evitez de réagir par la violence…  ». Pour avoir écouté Aït Ahmed, Hachani, dont un des derniers communiqués affichés dans les mosquées (mais soigneusement passé sous silence par la presse «  indépendante  ») appelait à «  résister par le jeûne et la prière  » (à la manière de Gandhi), a été mis sous les verrous. Les nouveaux maîtres du pays lancés dans l’arrestation des élus du FIS (comme Naegelen pour ceux du MTLD en 1948) entendaient favoriser ainsi le recours aux armes chez la partie effervescente et impatiente du FIS, une fois celle-ci privée d’une direction avisée.

On sait maintenant que Hachani avait fait voter par le «  Madjliss Choura  » du FIS une résolution stipulant que  :

‒ le FIS ne participera pas au deuxième tour;

‒ si le FIS gouverne, il ne réclamera que les ministères de la Justice, de l’Education et des Affaires Sociales  ;

‒ le candidat du FIS pour le poste de premier ministre sera… Aït Ahmed.

Cette «  modération  », comme on dit maintenant, aurait privé les «  janviéristes  » de leur argument majeur qui leur servira à présenter le putsch comme un moindre mal («  le coup d’Etat du soulagement  », écrira leur ami Jean Daniel)  : la violence des islamistes. Cela aurait rapporté aux islamistes algériens les éloges qui iront à ceux de Turquie et de Tunisie crédités d’une capacité de se transformer en «  musulmans-démocrates  ».

Après l’assassinat de Boudiaf, Aït Ahmed craignant pour sa vie, reprend le chemin de l’exil. Il sera l’artisan du contrat de Rome de 1995 qui fit la preuve que les généraux putschistes refusaient la paix, et avaient intérêt à la poursuite des actes de violence utilisés comme justification a posteriori de l’interruption des élections. Mehri sera victime du «  coup d’Etat scientifique  » fomenté au sein du FLN par des «  zaïmillons  » actionnés par le DRS. Quant à Aït Ahmed, il fera l’objet de campagnes inouïes de calomnies orchestrées par le CCD (officine de l’Armée copiée du Ve Bureau chargé de l’Action psychologique par le général Challe) et menées par des médias se disant «  indépendants  », mais dont Mehri disait qu’ils ont «  une ligne téléphonique  » à la place de la ligne éditoriale.

Ne désespérant pas de voir la démocratie enfin instituée en Algérie, Aït Ahmed accepte de rentrer pour se présenter aux élections présidentielles d’avril 1999. Mais il se retire avec les cinq autres candidats qui avaient comme lui des preuves de l’irrégularité du scrutin.

Il dénoncera la fraude en citant un verset du Coran  : «  malheur aux prévaricateurs » (wayloun lil moutafifines). Ce faisant, il montre qu’il n’a pas les blocages vis-à-vis du Coran des éradicateurs laïcistes comme Ali Haroun, Réda Malek ou Khalida Messaoudi.

Si Aït Ahmed a été plébiscité à titre posthume le 1er janvier à Aït Yahia, c’est en raison de la place privilégié qu’il occupe dans la mémoire collective algérienne. Il symbolise la constance dans la défense de ses convictions, l’attachement aux pluralismes (politique et culturel), la foi dans la capacité des Algériens à vivre en démocratie.

Il a ajouté à ses légitimités historique et révolutionnaire, une légitimité démocratique sans faille.

Il restera une référence pour ceux qui s’opposeront à l’autoritarisme et aux démocraties factices. Son exemple continuera d’inspirer ceux qui voudront instituer une vraie démocratie en Algérie

Sadek SELLAM


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2 Commentaires sur cet article

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  • AMAR
    3 février 2016 at 17 h 08 min - Reply

    SI AHMED EST PARTI AVEC UNE REPUTATION INTACTE, LOIN DES COMPLOTEURS, l histoire retiendra
    que c etait un VRAIS MOUDJAHID AVEC BEAUCOUPS DE CONVICTIONS IL A ETE ESCORTE VERS SA DERNIERE DEMEURE PAR DES ALGERIENS ET ALGERIENNES QUI PARTAGEAIENT SON COMBAT POUR LES LIBERTES ET SES IDEAUX DE JUSTICES ET DE FRATERNITE…IL N A JAMAIS VOULU D UN PROTOCOLE HYPPOCRYTE …..ENTRE EUX ET LUI « il y avait un etang de sang »….oui du sang des innocents qui hantera leurs fins………

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  • SAÏD
    15 février 2016 at 15 h 04 min - Reply

    SAÏD
    DA L’HOCINE, il est de ceux qui n’ont aucune tache sur leurs conscience et la vérité s’affiche toujours au-delà de la mort et rend hommage à leurs sens humain et généreux, qui fût leurs trajectoires durant toute leurs existences.

    ALLAH YARHAMEMOU

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