Édition du
25 September 2016

L’OPIUM et LE BATON

l'opium_et_le_batonPar Salima Ghezali

« Les hommes qui fleurissent en régime colonial, ce sont les combinards, les traficoteurs, les renégats, les élus préfabriqués, les idiots du village, les médiocres, les ambitieux sans envergure, les quémandeurs de bureau de tabac, les indicateurs de police, les maquereaux tristes, les tristes cœurs. Il ne peut ne peut y avoir en régime colonial ni saint, ni héros, pas même le modeste talent, car le colonialisme ne libère pas, il contraint; il n’élève pas, il opprime, il n’exalte pas, il désespère ou stérilise; il ne fait pas communier, il divise, il isole, il emmure chaque homme dans une solitude sans espoir.» Mouloud Mammeri (Lettre à un français 1957)*

Le 69 è festival International du Film de Cannes a décerné la Palme d’Or au britannique Ken Loach pour son film, I, Daniel Blake, une critique sans concessions des dérives du néolibéralisme. Le cinéma iranien a, lui, récolté deux prix, Shahab Hosseini pour la meilleure interprétation masculine dans Le Client dont  Asghar Farhadi a remporté le Prix du meilleur scénario. Situés aux deux extrémités d’un éventail politique mondial en pleine mutation, Le Royaume uni et la République islamique ont donné à voir, dans une des rencontres internationales les plus emblématiques du faste et du luxe, la part que tient le talent mis au service des humbles dans l’aptitude à se distinguer. C’est cette marque du respect de soi qui a été violemment combattue chez nous depuis près de trois décennies. Et pas seulement parce que des scandales, vite étouffés, laissent entrevoir la gestion calamiteuse d’un secteur de la Culture budgétivore et, au minimum, sans aucune retombée positive sur la société. La grossièreté des comportements, l’absence quasi-totale de la moindre éthique du débat publique et toute la liste débitée par le premier ministre à l’égard de certaines chaines de télévision privée, peuvent être généralisées à l’ensemble des pratiques qui ont participé à façonner le visage de l’Algérie ces dernières années. Le détournement du discours de l’ouverture et de la démocratie, derrière l’alibi de l’économie de marché, de la promotion de la société civile  et de la globalisation des échanges, a mis aux devants de la scène les pires formes de révisionnismes qu’une société ayant subi l’ignominie coloniale puisse subir. Ce qui devait être, après la révolte des jeunes d’octobre 1988, un processus de transformation maîtrisée de la gouvernance et œuvrer à la démocratisation des pratiques politiques nationales s’est mué en opération de casse d’un siècle de construction du sentiment de fierté nationale. Il n’ya pas que les « supérettes » ou les « souks islamiques » qui ont été inondés de produits d’importation, le plus souvent contrefaits ou souffrant de graves malformations, les pratiques politiques et culturelles ont suivi la même pente. Révélant un fonds de mimétisme au rabais.

De l’inqualifiable épisode du clivage entre « pro » et « anti » imposé autour de la visite d’un Enrico Maccias caricature de racisme sioniste, à la rocambolesque invitation d’une Brigitte de Fontenay toute de sénilité politique, en passant par tel ou tel prédicateur wahabite et intolérant. Même le spectacle d’une jeunesse en délire devant les prestations d’un poète égyptien talentueux ne console de rien quand on connaît le sort misérable faits à des poètes nationaux tout aussi talentueux et superbement ignorés de tous. Nous avons nos Hicham el Djalkh, capables de produire et de faire aimer aux algériens leur poésie, l’avenir, l’espoir et les autres autant que leur histoire et leur géographie. Ils sont  de toutes les collines oubliées, de tous les monts et des innombrables oasis qui charrient vers les villes leur lot de victimes de l’abandon de l’idée même de développement national.

Un ouvrage du journaliste Abdelkrim Tazaroute « Cinéma algérien, des films et des hommages » paru récemment aux éditions Rafar s’est intéressé aux classiques du Cinéma national. De « La bataille d’Alger » et L’opium et le bâton aux Chroniques des années de braise, en passant par toute une filmographie qui s’est constituée dans le sillage d’un projet de libération. Et qui a été abandonnée en même temps que se dissipait l’ambition au profit des appétits.

La vidéo mettant en scène le Directeur Général du plus prestigieux hôtel de la capitale et l’homme d’affaires le plus riche d’Algérie ne marquera pas l’histoire du cinéma. Elle laisse tout juste suinter cette ambiance malsaine qui explique pourquoi un si beau pays est encore incapable de se doter d’un hôtel où un simple serveur est en mesure de  faire, respectueusement, respecter le règlement  par la clientèle.

Sans qu’il soit besoin de faire venir le D.G. pour ce qui ressemble à une empoignade avec une personnalité nationale. Tout comme la réaction de l’une des cent fortunes du monde, plus à l’aise dans le costume victimaire et les chikayate que capable d’anticiper les coups bas et d’organiser, dans les règles de l’exercice, une conférence de presse digne de son statut et de ses moyens.

Mais à plus d’un titre, cette vidéo à la fois volée et bâclée résume l’esprit d’une époque : Ni le fonctionnaire n’atteint à la dignité de sa fonction ni le richissime entrepreneur n’innove à la mesure de ses moyens. C’est cet épisode de notre histoire qu’il urge de refermer avant qu’il ne fasse s’effondrer le pays. Le bâton de la dictature et l’opium de l’argent facile. C’est tout juste un mauvais film.  Un scénario ubuesque qui se prétendrait une suite au monument du tandem Mammeri- Rachedi.

  • Cette citation de Mouloud Mammeri est notre réponse à tous ceux qui, parce qu’ils ne connaissent que l’esprit colonial, sont incapables de sortir des postures que génère l’infâme soumission à la dictature et à l’argent. Ils se reconnaîtront…ou pas.

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UN COMMENTAIRE

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  • SEDDIKI
    1 juin 2016 at 18 h 51 min - Reply

    Magnifique résumé ! Comme à son habitude,Mme Ghezali a courageusement situé le « niveau » intellectuel de ces hommes,censés « diriger » la pauvre Algérie.Pauvre spectacle .
    Merci Madame
    KS

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