Édition du
5 December 2016

L’histoire a du sens : Ce que peut nous dire le congrès de la Soummam dans le monde dangereux d’aujourd’hui

 

BassiraPar SAAD ZIANE

C’est un été sans surprise. Officiellement «sans histoire ». Et pourtant, il y a le 20 aout, le grand rappel du congrès de la Soummam, de l’histoire. De ce moment politique intense au cœur de la guerre qui unifia les Algériens et donna un cap et un cadre à la révolution. Que dit-il à notre dangereux et insouciant présent ?

L’histoire a du sens pour les Algériens qui n’ont pas renoncé et qui aspirent à la citoyenneté pleine et entière annoncée par le long, riche et laborieux combat des militants du mouvement national et par novembre 1954.

Elle n’en n’a pas pour le régime pour qui le rappel de l’histoire est source de gêne permanente. Ce qui explique cette entreprise permanente et systématique visant à dévitaliser l’histoire, à la réduire à de rebutantes célébrations rituelles compassées ou à la lecture télévisée d’interminables lettres pleines de phrases absconses. Comme s’il s’agissait de dire aux jeunes générations, ne cherchez pas le sens. Ne cherchez pas de sens.

Dans un système où la souveraineté n’appartient toujours pas aux citoyens mais aux clans et leurs dérivés toxiques et mafieux, l’histoire est un « opposant » à combattre par l’étouffement, la neutralisation ou, pire, par la manipulation ou la liquidation.

Même si elle se réfère à saturation à l’histoire, cette logique du système va en définitive dans le même sens que le révisionnisme néocolonial constamment en œuvre pour relativiser les crimes de la «civilisation » et monter au pinacle ses « bienfaits. »

Quand on vide l’histoire de son contenu humain, social, politique, quand on occulte son projet fondamental, on fait, à nouveau, le lit de ces vieux discours méprisant, raciste qui a été intégré par des «élites indigènes » au point de n’oser même pas penser à l’idée d’indépendance et à la liberté. Le fameux « syndrome de l’aiguille » que les Algériens ne sont pas capables de fabriquer et qui croient pouvoir vaincre la France.

Ce discours est aujourd’hui repris par des plumes présumées «modernes» portées par des scribes soucieux de bien vendre leurs copies et qui font du zèle en matière de révisionnisme. Passer du carnage de Nice à la Bataille d’Alger, cela ne peut que faire le bonheur des nostalgériques.

Un produit toxique du régime

Mais qu’on ne s’y trompe pas, cette volonté de flétrir, de dénaturer et de délégitimer le combat des Algériens pour la souveraineté des citoyens est bien le produit toxique d’un régime qui a entravé – et entrave toujours, le mouvement de l’histoire.

Dans cet été «sans histoire », ce n’est pas la fin, sans surprise, de l’affaire El Khabar qui est la plus significative même si elle ne manque pas ironiquement de sens. Cette présumée « grande bataille démocratique » de la cession du groupe El Khabar à Issad Rebrab s’est terminée simplement par un retour au statuquo ante. Le milliardaire a peut-être compris le message. Mais à El Khabar, c’est une certitude, le message a été compris.

L’un des premiers papiers politiques du retour au statuquo ante a consisté à taper sur ceux qui avaient droit à huit colonnes à la une pour parler de la bataille du destin, du peuple avec El Khabar contre le gouvernement. Ceux qui n’étaient pas emballés pour faire une « cause » du rachat d’un groupe de presse par un milliardaire (attitude normale dans tous les cieux pour ceux qui tentent de défendre un journalisme indépendant) avaient été accusés de mollesse démocratique voire même de traîtrise.

Les animateurs du vide se sont subitement tus. El Khabar est un peu plus gouvernemental qu’avant, Issad Rebrab vaque à ses affaires. Exit…. Pas de venceremos qui tienne !

Et puis nous avons failli avoir – encore – droit à une nouvelle diversion sur l’enseignement (enseigner les sciences en français ou pas) qui n’a pas duré longtemps. Nouria Benghabrit a eu l’idée, un peu tardive, d’expliquer laconiquement sur Facebook qu’il n’en n’était pas question et que ce n’était qu’une rumeur.

Encore qu’un ministre, celui de l’enseignement supérieur, semblait avoir pris au sérieux ladite rumeur en estimant qu’une telle option partait d’une erreur de diagnostic. Bref, on a échappé plus ou moins à un nouveau feuilleton Nouria Benghabrit-Echourouk semblable à celui de 2015 sur la Darija.

Il est vrai aussi que les télévisions offshores ont eu, avec l’affaire tragique de la petite Nihal de quoi flatter la bête en relançant les appels à l’application de la peine de mort. Affligeant, mais il faut bien «occuper » les esprits entre deux pubs et la diversion permanente. On n’a pas un agrément pour rien.

Un frisson cubain

Dans cet été sans histoire et avec ses diversions habituelles, il s’est passé un petit évènement qui a frappé les esprits. De nombreux Algériens ont été réellement émus de voir Fidel Castro vêtu, pour son 90ème anniversaire, d’un survêtement de l’équipe nationale algérienne.

La nouvelle reprise sur les sites électroniques algériens a fait le « buzz » comme on dit. Pourquoi les Algériens ont-ils été émus par cet acte vestimentaire et ont choisi d’y voir un geste réfléchi de la part du leader cubain ?

Très certainement, en raison de la confirmation d’un sentiment diffus que notre histoire, nos combats sont mieux appréciés à leur juste valeur dans le monde que dans le pays.  Ils y ont vu la preuve que le combat des militants Algériens sur plus d’un siècle continuait à faire la grande réputation du pays et qu’il était bien inscrit dans une dimension universelle contre la domination et l’écrasement des peuples et des individus.

Demandeurs d’histoire

Ce combat, des jeunes Algériens, dans l’adversité, dans une société où « l’apolitisme » fabriqué par des décennies de contrôles et de manipulations fait des ravages, continuent à le porter. Ils persistent, ils sont demandeurs d’histoire. Pas seulement pour connaître le passé. Mais pour trouver des solutions à un présent lourd de menaces et s’armer face aux tempêtes qui arrivent dans un monde où le «centre », n’en doutons, a besoin de guerres pour relancer la machine.

Ce pressentiment, diffus et partagé, est amplifié par le spectacle affligeant d’un régime déserté par l’intelligence qui coince les esprits entre Ouyahia-Chemssou et les idées de solutions économiques entre Sellal-Haddad ou Rebrab.  Revenir à l’histoire pour les Algériens n’est donc pas un luxe, ni un hobby. Il relève d’une démarche de survie.

Et le congrès de la Soummam a été un moment exemplaire d’un rassemblement dynamique qui a permis de préserver la révolution et de neutraliser les fausses solutions dite de troisième voie. Hocine Aït Ahmed – hasard de l’histoire, il est né un 20 août ! – a été le seul des historiques détenus à la prison de la Santé en France à avoir reconnu et soutenu les décisions du Congrès de la Soummam. Il s’en est expliqué dans un entretien remarquable qui n’a pas pris une ride.

LIRE AUSSI : Hocine Aït Ahmed, sur le 20 aout 1956

« Ce texte est classé document important dans mon top 10… Je crois que les «chefs» de tous les partis et associations politiques devraient le lire deux fois, le traduire dans une autre langue, au choix, et en faire un abstract d’une page, écrit à la main. » a écrit à son propos Kamal Almi sur Facebook. On ne put mieux résumer la densité et la hauteur du propos.

Hocine Aït Ahmed y explique les différentes raisons qui justifiaient son soutien au Congrès de la Soummam. L’une des raisons les plus importantes tient au « consensus national qui y fut esquissé et qui pouvait servir de support international à la constitution d’un gouvernement provisoire. »

Consensus. Nous sommes toujours dans le présent, à la recherche de ce consensus – ou de son renouvellement -qui permettrait aux Algériens de se mettre en conformité avec leur histoire et de sortir d’un statuquo morbide.

« La plate-forme de la Soummam a été, je le répète, le premier pacte politique contractuel, donc fondé sur le respect du pluralisme et non pas sur un consensus populiste. ».

Un consensus, un contrat ou la nuit

C’est ce contrat ou pacte que de nombreux Algériens recherchent de manière consciente ou diffuse, instinctive. Une commémoration du congrès de la Soummam ne peut être que politique. Elle ne peut être qu’une interpellation politique, un appel aux consciences pour stopper la dérive et se remettre dans l’histoire.

Et la dérive a été bien actée par la confiscation de la souveraineté, la mise des citoyens sur la touche, le non-respect des engagements et des valeurs du mouvement national, sur la gestion privative du bien commun, la reproduction de l’arbitraire. Les Algériens devaient avoir un Etat, ils n’ont qu’un régime de clans qui fait semblant d’être un Etat.

Le combat des aînés et de la Révolution avait pour finalité de rétablir l’humanité des hommes, de les libérer et de leur rendre la dignité écrasée par un ordre barbare. C’est cela qui a fait l’universalité de la Révolution Algérienne et c’est bien cela qui rend si insupportable le détournement qui s’est fait après l’indépendance. C’est cela qui fait le mal-être des Algériens.

Bien entendu, il ne s’agit pas de ressasser le passé mais de parler d’un présent où l’exclusion des citoyens par les régimes ouvre un boulevard énorme aux dominants pour relooker la barbarie. Notre seule arme, c’est la citoyenneté, le consensus des citoyens libres, pour pouvoir continuer d’exister dans un monde dangereux. C’est notre seul moyen de cesser de tourner en rond et d’être consumés par le feu. C’est ce que de nombreux Algériens disent et diront ce 20 août. Car l’histoire a du sens.

Et cette histoire est d’une logique implacable, et elle n’a aucune pitié pour les ignorants, pour ceux qui ne savent pas pourquoi ni comment le 20 août 1956 a été rendu possible par l’offensive du 20 août 1955 qui, sous la direction de Zighoud Youcef, crée par un événement politique et militaire décisif, l’irréversibilité de la guerre de libération déclenchée le 1er novembre.  Et est-ce que les Algériens savent aujourd’hui ce qu’a vraiment été le 1er novembre 1954, ce qu’a été le PPA-MTLD, ce qu’a été l’Etoile Nord Africaine? Et 1830, et 1962?

Au regard du sinistre spectacle actuel de la confusion intellectuelle et de la corruption régnantes, on en doute. Pour la survie de l’Algérie,  il serait urgent de s’en inquiéter!

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UN COMMENTAIRE

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  • AMAR
    20 août 2016 at 10 h 27 min - Reply

    Cher Amar,
    votre commentaire INTERROGER L HISTOIRE a été mis comme article sur LQA à la rubrique « Opinions ».
    Merci pour votre contribution.
    La Rédaction LQA

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