Édition du
5 December 2016

Un juge Garzon pour les militaires algériens ?

Ridjal

Lorsque les héros n’émergent pas dans la réalité quotidienne, l’esprit fantasme leur recherche. Lorsqu’ils sont mythiques, on les trouve dans les rêves ou les légendes. Lorsqu’ils sont réels, comme le juge espagnol Baltasar Garzon, on ne les trouve jamais là où on espère leur présence, comme en Algérie. La patience est sage mais la raison nous avertit que l’attente risque d’être longue.

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Pour comprendre le sens de cette réflexion sur le juge Baltasar Garzon, il faut passer par un détour particulier, tout à fait inattendu mais sérieusement relié à notre sujet. Dans cet avion qui nous avait ramenés à Alger, en compagnie d’Ait Ahmed, il y avait quelques points majeurs de notre projet collectif, tous au service de la démocratie. Rétablir la confiance en brisant toutes les chaînes du système militaire et du parti unique, travailler au ciment de la réunification d’un peuple dans toutes les fiertés de ses composantes linguistiques et culturelles, rendre aux femmes leur dignité et leur droit.

Mais nous savions qu’il n’y avait aucune possibilité pour aboutir à ce grand projet national sans s’attaquer véritablement à sa cause destructrice, celle qui a enchaîné les corps et les esprits, soit la crainte des militaires. Nous étions des démocrates pacifiques, incapables de faire du mal à une mouche dans son droit à la vie.

Cependant, certains d’entre nous étions fermement convaincus que la démocratie ne pouvait se bâtir sans une profonde opération de solde d’un passé obscur, notamment le jugement de la caste militaire1. Par jugement, il faut comprendre l’exercice d’une vaste communion nationale, de réflexion et de remise à plat qui n’aurait emporté condamnation pénale que pour les très hauts responsables.

On a souvent pris l’exemple de Mandela pour la sagesse de son pardon et de la page tournée afin de bâtir un monde meilleur, y compris avec ceux qui l’ont hypothéqué avec violence. C’est tout à fait exact et remarquable mais on a oublié que les comités de parole avaient pour objectif d’extirper la haine en mettant sur la table les crimes passés pour éviter de les oublier et de permettre enfin à une société d’aller de l’avant, vers la vie.

Qui est Baltasar Garzon et que nous apprend son combat ? Il faut au préalable prendre une précaution qui évite de penser que l’auteur voue un culte à la personne alors que la réflexion est maîtrisée dans la distance nécessaire pour appréhender le sujet.

La précaution préliminaire

Elle se développe en deux mises au point. La première est que la démocratie rechigne à glorifier l’émergence d’hommes seuls, des justiciers solitaires qui viennent à son secours. Le risque est fort d’en arriver à un aveuglement et à une raideur qui contribue au résultat inverse de celui pour lequel la quête de vérité a déployé tant d’efforts judiciaires pour imposer la parole de la justice.

La certitude d’une « vérité » est parfois dangereuse car elle mène à des positions encore plus rigides que le mal qui est combattu. La démocratie privilégie toujours les outils de droit commun au service d’une décision politique clairement définie, légale et assumée. La justice n’est pas un casting de héros et n’a pas pour objectif de promouvoir les hommes dans une autre considération que celle de leur mission statutaire. Celle d’un juge est de rechercher une vérité, en tout cas judiciaire à défaut de ne jamais trouver la « Vérité unique » qui n’existe jamais. Et la recherche de cette vérité est strictement encadrée par des institutions et des règles de droit.

La seconde mise au point préalable est de revenir à une considération historique objective. Les héros véritables qui se sont battus contre des militaires sanguinaires et despotes sont morts. Le juge Garzon officie sous le couvert d’une constitution démocratique et dans une Espagne libre. Il n’a combattu ni Franco ni Pinochet en leurs temps de pouvoir macabre. Il est un juge d’un pays moderne et de droit où les militaires chiliens et leur chef charismatique n’avaient plus aucun pouvoir de destruction par emprisonnement et assassinat, à fortiori pour le défunt Franco en Espagne.

Mais en revanche, si le juge Garzon a tout simplement fait son métier de magistrat et n’est pas un héros au sens du droit, d’autres n’ont pas eu ce zèle acharné de rendre la justice. C’est en cela, et en cela seulement, qu’il faut rendre hommage au juge Garzon et non en recréant des figures mythiques, là où il ne faut regarder que le mérite du devoir professionnel accompli, dans les strictes limites du droit et de ses procédures. Les héros de la démocratie sont des êtres encadrés, qui font leur travail au service de la société et du droit. Ce fut le cas pour le juge Garzon, raison pour laquelle son action est exemplaire et mérite que l’on revienne sur le sens de son combat.

Un juge courageux face à l’histoire criminelle

C’est l’arrestation d’Augusto Pinochet, en 1998, qui a révélé au monde entier la détermination de ce juge, à l’allure sobre mais à la farouche volonté, de mettre à exécution la nouvelle doctrine qui venait d’apparaître dans le droit, celle de la justice universelle (Hissen Habré et bien d’autres en ont fait les frais).

Au Chili comme en Argentine, le juge s’est acharné à défendre les victimes espagnoles des dictatures des années 1970-1980. Au nom de cette compétence universelle, il a contribué à doter la législation espagnole d’un arsenal des plus avancés en cette matière. L’Espagne ouvrit toute une série d’enquêtes sur des crimes de « génocide », même en l’absence de victimes espagnoles. Ce fut le cas au Guatemala, au Tibet et même pour les tortures perpétrées à Guantánamo. Pour la Chine et Israël, des litiges diplomatiques ont cependant réduit l’avancée d’une gigantesque traque mondiale.

Mais nul n’est vraiment prophète en son pays et le juge Garzon, très populaire auprès des représentants des victimes à travers le monde, s’est heurté à une limite dans son pays. Il fut autant admiré que craint et même menacé d’une condamnation pour corruption, avant d’en être acquitté.

Les griefs portés à l’encontre du juge sont nombreux dont celui d’adopter des méthodes d’instruction très critiquées, considérées être aux limites de la procédure pénale (écoutes illégales…). Il fut accusé par certains de s’occuper un peu trop de son image médiatique au détriment d’une posture beaucoup plus discrète, adaptée à son statut de magistrat. Mais quel résultat aurait-il obtenu dans le silence de son cabinet, seul et sans communication, devant des monstruosités si gigantesques, ayant été perpétrées par autant de personnes aux responsabilités les plus hautes ?

Le juge Garzon a fini par trouver porte close lorsqu’il s’est agi de s’attaquer au gros morceau de l’histoire espagnole, c’est à dire aux crimes du franquisme. Trop de gens avaient à y perdre pour l’honneur de leur famille comme pour eux-mêmes. Une frange de la population et l’autorité gouvernementale se réfugièrent derrière le « pacte de l’oubli », signé en 1977, ce que justement le juge voulait briser, au nom de la recherche de la vérité historique et judiciaire.

L’estocade a définitivement eu raison du juge lorsque ses pairs lui refusèrent une accession plus importante au poste de ministre après qu’il ait été élu afin de mener à bien son projet sur le plan politique et non plus seulement judiciaire. Aujourd’hui, le juge est considéré par certains espagnols comme un « extrémiste de gauche » qui tente de mettre à mal la cohésion nationale.

Mettre le passé sous le tapis, c’est toujours un pari perdant

Un procès pénal dans des affaires lourdes où les séquelles sont profondes n’a pas seulement pour objectif de punir mais également de permettre aux victimes de comprendre, de mettre des noms derrières les actes, du sens et des images aux abominations qu’elles ont subies.
Il faut que les accusés aient des visages, que l’acte criminel soit identifié et décrit dans son entier processus et que tout soit enfin clair pour apaiser les esprits.

La psychanalyse des peuples, cela existe et se dénomme «les grands procès de l’histoire», comme celui de Nuremberg ou de Louis XVI.
Tous ceux qui ont voulu y échapper se sont engouffrés dans des troubles dissimulés et mal digérés qui ont été, tôt ou tard, ressuscités avec une perturbation certaine de la société. C’est le cas de la guerre d’Algérie où la France a refusé pendant si longtemps de la qualifier (le terme de « guerre » vient à peine d’être admis). C’est le cas de la majorité des sorties de dictatures, mal maîtrisées, comme celles des pays de l’Est. C’est enfin le cas douloureux du franquisme où le bourreau est mort paisiblement dans son lit, en pleine possession de son pouvoir politique et dont les amis se sont silencieusement reconvertis dans la nouvelle démocratie3.

On a souvent confondu le pardon avec l’exemption du procès pénal, c’est une lourde faute. Le pardon suit le procès et en constitue son éventuel aboutissement, une fois que tout est extirpé et que le travail de deuil peut commencer. Pétain a bien été condamné à mort pour, immédiatement après, être gracié pour son grand âge.

Les démocrates ne sont pas des revanchards et des sanguinaires (surtout qu’ils exècrent la peine de mort qu’ils rejettent avec dégoût). Ils sont pour la réconciliation nationale et la sérénité de la vie sociale et politique. Ils redoutent même que certains individus zélés n’en fassent trop afin de camoufler leur propre compromission et richesse d’une origine douteuse. Mais ils estiment que la justice doit passer pour solder le passé et aborder sereinement l’avenir.

Le juge Baltasar Garzon a fait son devoir de magistrat car l’Espagne a trop rapidement évacué la responsabilité d’un militaire et de ses troupes qui ont saigné le pays. Nous voyons bien la douleur des proches qui réapparaît car elle n’a jamais disparu, faute d’avoir vécu ce vaste processus psychanalytique qu’est un procès pénal. A la mort de Franco, les espagnols se sont engouffrés dans la paix et l’économie florissante. Nous ne pouvons en vouloir à cette envie désespérée de retrouver la vie normale et des conditions économiques favorables. Mais c’est au prix d’une fracture béante qui s’ouvre de nouveau. Le retour en boomerang de l’histoire s’effectue par un risque de brisure grave de l’intégrité du pays que Franco avait justement camouflée au travers d’une politique d’unification par la terreur. La Catalogne et le Pays basque n’ont jamais fait le deuil du franquisme qui les a meurtris et rendus encore plus réfractaires au pouvoir central de Madrid qu’ils ne l’étaient déjà auparavant à son égard.

Les scandales n’en finissent pas de ressortir et hanter tout un peuple, un demi-siècle plus tard, comme l’affaire des « arrachements » de bébés à leur mère pour adoptions forcées, organisées par des médecins sans scrupules, initiés et couverts par le franquisme. Il en est de même pour ces charniers qui retournent la terre comme pour faire paraître à l’air libre les douleurs profondes des familles orphelines. Quant aux survivants qui furent torturés, ils osent aujourd’hui s’exprimer, accuser et se porter partie civile alors qu’ils ont emmuré leur souffrance dans une dissimulation couverte par le réveil de l’Espagne à la démocratie.

Le pardon ne doit jamais laisser la place à l’impunité en écartant la justice, au risque d’en arriver à un retour massif et inéluctable des règlements de comptes, tôt ou tard. Pour Mandela, cette justice était intégrée dans le comité de réconciliation nationale où tout devait se dire. Le juge Garzon l’a parfaitement compris, dans une Espagne qui voyait revenir ses mauvais souvenirs embarrasser la conscience du peuple. Pour avoir évité d’affronter son passé cruel, l’Espagne est dans une situation explosive où tout lui revient à la figure. Finalement, le procès historique voulu par Garzon était la voie la moins risquée pour aboutir à l’apaisement national et à l’intégrité du pays.

L’avenir algérien, c’est d’abord purger le passé militaire

La frayeur et la mise à genoux de tout un peuple à l’égard d’une tenue militaire et d’une paire de Ray Ban, sont les causes profondes du mal algérien. Démocratie introuvable, corruption massive et désastre de l’éducation nationale, tout cela est lié. L’Algérie ne s’en sortira jamais si elle ne fait pas le procès historique de ce qui l’a rongée jusqu’au plus profond de son être national.

Il faut le répéter, les démocrates ne souhaitent ni le chaos ni la vengeance, bien au contraire. Mais le passage par la case justice est absolument nécessaire. A un moment où le pétrole ne vaut plus grand-chose et la crainte s’installe, il faut redonner du courage et de l’espoir à la jeunesse. Et cet espoir, c’est d’abord lui rendre justice car tant de milliards ont été soustraits à son développement et à ses intérêts d’éducation et de santé. Il faut qu’elle connaisse la vérité, jusqu’aux noms de ceux qui les ont démunis.

L’amnistie générale est un acte fondamental pour l’apaisement des sociétés mais elle ne peut intervenir qu’après le passage de la justice. Les militaires ne sont pas responsables de tous les maux du monde mais ils ont été la cause de la terreur et de la corruption, directe et indirecte, qui a paralysé et pillé le peuple alors qu’ils avaient une mission légitime de porter armes pour sa défense. Ils devront assumer le jugement de l’histoire et de la procédure pénale, au premier rang, devant tous les autres accusés.

SID LAKHDAR Boumédiene
Enseignant


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2 Commentaires sur cet article

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  • Free
    16 octobre 2016 at 15 h 11 min - Reply

    Tout à fait d’accord avec vous le procès des généraux algériens putschistes et genocidaires doit être fait tôt ou tard. Car nul ne outrance échapper à la justice et la vérité
    Le peuple algérien veut savoir et comprendre pourquoi tout ça pour arriver à ça ???
    Nezzar Khaled et ses acolytes doivent répondre de leurs actes devant un juge impartial.
    Trop de sang des innocents à coule pour des dessins sombres et des intérêts macabres.
    Les responsables militaires et politique du génocide seront jugés tôt ou tard même à titre posthume.
    Tous ceux qui ont torturé massacré des centaines de milliers d’Algériens innocents juste pour avoir mal voté seront jugés et ça nous y tenons dur comme fer et le genocidaire Nezzar Khaled sa famille ses amis ses complices dans les crimes de guerre et crimes contre l’humanité le savent très bien…tant qu’il y aura des hommes et des femmes libres et courageux ces criminels ne connaîtrons pas la paix de l’âme et la tranquillité.
    La lutte continue contre les genocidaires et les assassins d’un peuple pauvre et non armé.
    …Merci pour cette magistrale démonstration résumée dans votre article de presse.très belle et juste reflexion à nous de nous en inspirer…

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  • Kaci Seddiki
    31 octobre 2016 at 17 h 30 min - Reply

    Parfaitement raisonné, Mr B.Sid Lakhadar. Encore une fois ,il ne saurait y avoir de développement sans démocratie.Mais aussi une justice implacablement juste .

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