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28 February 2017

L’Algérie en 1992 : le premier printemps arabe qui n’a jamais laissé place à l’été

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Peter Speetjens's picturePeter Speetjens
14 janvier 2017

La guerre civile algérienne oubliée, qui a tué jusqu’à 200 000 personnes, a donné le ton au « printemps arabe » et au paradoxe de la démocratie

Ce 11 janvier, cela faisait exactement 25 ans que les forces armées algériennes menèrent un coup d’État visant à empêcher le Front islamique du salut (FIS) de remporter les premières élections multipartites après l’indépendance du pays.

Ce qui aurait pu être le début d’un printemps algérien – des années avant que quiconque n’ose parler d’un pseudo printemps arabe – a déclenché à la place une guerre civile cruelle et sale pendant une décennie.

Le meurtre, la torture, les disparitions et le massacre de villages entiers devinrent monnaie courante. On estime que 150 000 à 200 000 personnes furent tuées dans ce qui est aujourd’hui un chapitre largement oublié.

Un printemps algérien

Malheureusement, le conflit algérien présente des parallèles remarquables avec les événements qui se sont déroulés dans le monde arabe depuis la fin de l’année 2010.

Par exemple, tout a commencé de manière très semblable avec une série de manifestations de masse et d’émeutes.

Alors que les prix du pétrole baissaient et que l’économie algérienne entrait en crise, la jeunesse désenchantée était descendue dans la rue en 1988 pour protester contre l’augmentation du chômage et de la pauvreté. Ceci venait s’ajouter à la croyance largement partagée que les immenses richesses pétrolières et gazières du pays ne retombaient jamais dans les poches des individus lambda.

En réponse aux manifestations, qui firent des centaines de morts, le Front national de libération (FLN), unique entité politique d’Algérie, modifia la constitution pour permettre des élections multipartites libres pour la première fois depuis l’indépendance.

Ainsi, en 1989, le FIS fut créé. Fortement influencé par les Frères musulmans, ce parti gagna rapidement en popularité. Il devint le plus grand parti lors des élections municipales de juin 1990 et remporta le premier tour des élections législatives en décembre 1991 avec deux fois plus de voix que le FLN au pouvoir.

Des partisans du FIS se rassemblent dans les rues d’Alger au lendemain du premier tour des élections législatives libres organisées par l’Algérie le 27 décembre 1991 (AFP)

Cependant, ce dernier avait toujours été intimement lié à l’armée, qui était alors sérieusement inquiète face à la perspective de perdre son pouvoir et ses privilèges. Les militaires n’étaient pas les seuls à commencer à s’inquiéter.
Bénédictions de l’Occident

Les Américains n’étaient pas satisfaits de la vive opposition du FIS à la première guerre du Golfe, ni de sa position pro-palestinienne.

La France, ancienne puissance coloniale à la tête de l’Algérie qui continuait à avoir une mainmise sur l’économie du pays, s’inquiétait de plus en plus de la rhétorique du FIS concernant l’élimination de la langue, de la culture et de l’influence françaises.

C’est ainsi que Washington et Paris donnèrent le feu vert à l’armée algérienne le 11 janvier 1992 pour annuler le second tour des élections législatives et déclarer l’état d’urgence. Deux mois plus tard, le FIS fut complètement interdit.

Un membre des forces de sécurité algériennes arrête deux sympathisants du FIS dans le quartier de Bab el Oued à Alger le 31 janvier 1992 (AFP)

En voyant le coup d’État égyptien de juillet 2013 et l’interdiction subséquente des Frères musulmans, il semble que l’armée égyptienne n’ait pas oublié le début du printemps algérien.
« Nous avons poursuivi une politique d’exclusion des fondamentalistes radicaux en Algérie alors même que nous reconnaissions que cela était en contradiction avec notre soutien à la démocratie », a expliqué plus tard l’ancien secrétaire d’État américain James Baker.

Le peuple algérien allait payer un lourd tribut pour cet amour sélectif de la démocratie. Après le coup d’État, des dizaines de milliers de membres et de sympathisants du FIS furent arrêtés. Ceux qui ne se retrouvèrent pas en camp de détention au Sahara s’exilèrent ou prirent les armes.

Arrivée du mystérieux GIA

Au début, la lutte fut dominée par le Mouvement islamique armé (MIA), qui était lié au FIS. Mais bientôt, le mystérieux Groupe islamique armé (GIA) fit son apparition.

Opérant à et autour d’Alger, c’est surtout le GIA qui commit les atrocités les plus horribles. Les décapitations, par exemple, se produisaient régulièrement en Algérie bien avant que l’État islamique (EI) ne les filme et choque le monde à travers YouTube.

Bien qu’officiellement « islamistes », il est aujourd’hui douloureusement clair que le GIA fut infiltré par les services secrets algériens. Plusieurs anciens officiers des renseignements algériens l’ont admis.

L’objectif des atrocités était de montrer les islamistes algériens sous un mauvais jour, de briser leur base de soutien et de forcer le peuple algérien à choisir le régime militaire comme le moindre de deux maux. Certains soutiennent que le régime syrien, du moins dans une certaine mesure, a joué un jeu similaire avec l’EI.

On pourrait arguer que, du point de vue du régime algérien, cette stratégie a fonctionné. Peu à peu, la violence a décliné et la guerre s’est terminée avec la mort du dernier émir du GIA, Antar Zouabri, en 2002.

Héritage répressif

Le pays est toujours régi par un triumvirat composé de l’armée, du FLN et des services de sécurité. Bien que l’état d’urgence ait été levé en 2011, ce sont eux qui décident des principales politiques, attributions de postes et sphères d’influence du pays.

Un exemple de l’état général des choses en Algérie est que, pendant de nombreuses années, l’homme le plus puissant du pays était le général Mohamed « Toufik » Mediène, chef du Département du renseignement et de la sécurité (DRS). De 1990 à 2015, le chef de l’espionnage algérien a pu faire ou briser n’importe qui.

Pendant ce temps, l’Algérie n’a guère avancé sur l’échelle de la liberté. Les libertés d’expression, d’association et de réunion sont strictement restreintes.

En 2016, un journaliste a été arrêté pour s’être interrogé sur la santé du président Bouteflika, un autre pour avoir remis en cause la corruption.

La corruption est endémique en Algérie. En 2010, le scandale de la Sonatrach a éclaté. Responsable d’environ 98 % des recettes en devises étrangères du pays, la compagnie pétrolière publique algérienne a excellé dans les pots de vin et les dessous-de-table pour les personnes liées à ceux au pouvoir.

Une entreprise italienne, par exemple, aurait payé 207 millions de dollars pour obtenir un contrat de 8,4 milliards de dollars. L’autoroute principale du pays reliant l’est et l’ouest est considérée comme la route la plus chère jamais construite au monde.

Cependant, pendant que des pays comme la Tunisie et l’Égypte étaient confrontés à des soulèvements populaires, l’Algérie est restée relativement calme ces dernières années.

Un mélange de réformes politiques minimales et une augmentation des dépenses du secteur public semblent avoir suffi à maintenir les gens satisfaits et éloignés de la rue.

La question est : pour combien de temps ? En termes de liberté, de représentation équitable et de répartition égale, quasiment rien n’a changé dans le pays depuis la fin des années 1980.

Pourtant, comme à la fin des années 1980, le prix du pétrole a chuté et l’Algérie est confrontée à une crise économique croissante.

En 2015, les exportations ont quasiment diminué de moitié, la monnaie locale a diminué en valeur, tandis que le déficit budgétaire a presque doublé et le chômage des jeunes a augmenté à près de 30 %.

Si les autorités étaient obligées de couper certaines des nombreuses subventions qui maintiennent les pauvres sur leurs pieds, le 11 janvier 1992 pourrait soudainement sembler beaucoup moins lointain.

– Peter Speetjens est un journaliste néerlandais qui a vécu plus de vingt ans au Liban, voyage régulièrement en Inde et s’intéresse plus particulièrement au rôle qu’ont joué les auteurs du XIXe siècle dans la conception actuelle du monde.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : plusieurs milliers de partisans du FIS assistent à un rassemblement de campagne au stade olympique d’Alger, trois jours avant le premier tour des élections législatives, le 23 décembre 1991 (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.


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7 Commentaires sur cet article

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  • Si Tchad
    23 janvier 2017 at 17 h 17 min - Reply

    De gauche à droite: le papillon, l’hyene et le scorpion-voleur.

    Moralité 1: Le papillon qui tourne autour du feu finit par se bruler les ailes.

    Moralité 2: à la fin, c’est toujours l’hyene qui est pourchassée par tout le monde

    Moralité 3: une fois mort, le scorpion-voleur ne « pique » plus…

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  • said
    23 janvier 2017 at 18 h 05 min - Reply

    Parfaitement bien resumé le drame des algeriens , Maamar Farah et autres aveugles suppletifs des militaires, s’ ils possedent une once de conscience, devraient le lire

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  • rachid dahmani
    24 janvier 2017 at 10 h 41 min - Reply

    Bonjour à tous,

    Je tenais à mettre la chronique d’aujourd’hui sur liberté de Mustapha Hammouche ici sur LQA.

    Plus de deux mille cinq cents écoles sont fermées, la plupart parce que les enfants y grelottent en classe. La situation vient probablement de ce que, dans le programme de beaucoup de communes, l’équipement et la maintenance des établissements scolaires n’ont pas toujours constitué une priorité. Ou de ce que, faute de branchement au réseau gaz, les responsables ont préféré ne rien faire plutôt que de recourir aux archaïques poêles à mazout, à coke ou à bois.
    D’ailleurs, y aurait-il encore des instituteurs qui s’abaisseraient à allumer et à entretenir le feu d’un poêle ? L’abondance de ressources de ces deux dernières décennies est à l’origine d’une pédagogie de la paresse dans le pays. Quand il s’agit de s’équiper aux frais de l’État, les décideurs préfèrent recourir aux équipements qui leur exigent le moins d’effort et leur procurent le plus de confort. C’est à qui aura les “moyens” les plus sophistiqués ou sera le mieux “installé”. Il suffit de regarder vers la haute administration et les grandes institutions, y compris dans leurs démembrements locaux, pour constater la course au neuf et au précieux : les véhicules rutilants qui “patrouillent” en cortège, les murs qui sont repeints au lieu d’être nettoyés, les mobiliers régulièrement réformés … Dans notre “culture managériale”, la fonction de maintenance est littéralement méprisée ; on vénère les préposés aux investissements et aux approvisionnements, ceux qui ont le pouvoir de dépenser, et on sous-estime le responsable de l’entretien, celui qui, par son intervention, empêche le renouvellement du mobilier, du parc bureautique ou du parc auto.
    La prodigalité du pouvoir a insufflé aux administrations une insouciance dépensière dans la gestion de leur fonctionnement. Mais, ce faisant, ces administrations oublient de prendre soin des installations et établissements dont elles ont la tutelle. Pourquoi les directions de l’éducation, même si elles n’ont pas la charge matérielle des écoles, s’affranchiraient-elles aussi aisément de l’état de confort de ces écoles ? Qu’est-ce qui fait que dans un pays aussi dépensier, des enfants s’assoient encore sur des bancs et des chaises métalliques ?!
    Contrairement aux administrations décentralisées, les communes ont un mode de financement créateur d’une grande disparité budgétaire. Est-il permis que cette disparité touche les conditions d’apprentissage des enfants ? Si cela est admis, c’est que l’on accepte la perpétuation d’une inégalité insupportable dans la qualité de la vie scolaire. Pourquoi des chefs d’établissement et des instituteurs qui, par ailleurs, ne cessent de repartir en grève pour revendiquer leurs bonnes conditions de travail, supportent-ils que de centaines de milliers d’élèves fréquentent des salles de cours non chauffées ?
    Mais qu’attendre d’une école fondamentale qui considère l’enfant comme une “matière” dédiée à la formation prioritaire de militants arabistes et défenseurs de notre intégrité religieuse.

    M. Hammouche

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  • Djidel
    24 janvier 2017 at 16 h 20 min - Reply

    Ya rabi ekteb lana eldjanna

    Par ce qu’on ne peut plus sur cette terre où les hommes agissent injustement envers soi et envers autrui comme s’ils allaient vivre éternellement sur cette maudite terre.
    L’algérien que je suis et fier de l’être, désespère malheureusement de ces politiques, de ces avides de pouvoirs et d’argent.
    « Laa aknato min rahmati Allah »
    Mais je trouve que l’état algérien ne laisse aucun espoir à ce que les choses s’améliorent.
    On croit en Dieu, et un jour incha Allah, la justice règnera et la paix suivra.

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  • ca21dz
    1 février 2017 at 7 h 35 min - Reply

    La malédction de 92 continue a honté l’algerie jusqu’a se que cette vermine sur la photo de l’article disparaisse au dernier

    Le GIA n’est pas seulement etait infeltré mais créée de toute piece et comment par la recupération des bandiers le systeme mafieux de l’algerie etait toujours basé sur le banditisme et a se jours

    Le premier président est un bandier
    le duexieme pire le troisieme et le quatrieme et le ciunquieme non
    le dernier etr le bandier des bandiers

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  • Jurgutha
    14 février 2017 at 15 h 40 min - Reply

    DES CONNERIES ET LA CIA DANS TOUS CA AVEC LES SERVICES SECRETS DES ETATS EUROPÉENS …..AVEC LE FINANCEMENT DES WWAHHABITES …..POUR NE PAS FAIRE DE DÉMOCRATIES DANS LES PAYS ARABES …

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  • Alilou
    19 février 2017 at 4 h 57 min - Reply

    Vous allez encore pensez que je viens encore perturber votre quiétude. ….mais de vous a moi nous sommes réellement un peuple dqui ne sait pas se tenir droit…regarder leurs tranches de déterrés triste…ils ont tous la tête penchée d’un côté ou d’un autre….sérieux regardez bien la photo

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