Lasse de vivre «la peur au ventre» en raison des heurts entre bandes rivales, Karima, 45 ans, a quitté la cité nouvelle d’Ali Mendjeli, achevée au début des années 2000 en périphérie de Constantine dans l’est de l’Algérie.

Cette mère de trois enfants qui préfère garder l’anonymat s’est réfugiée temporairement chez sa belle-famille avec les siens.

Un Algérien devant un immeuble du quartier de Carrière-Jaubert, l'un des plus vieux d'Alger connu pour sa violence, le 23 janvier 2017

Un Algérien devant un immeuble du quartier de Carrière-Jaubert, l’un des plus vieux d’Alger connu pour sa violence, le 23 janvier 2017 Photo STRINGER. AFP

En Algérie, la violence urbaine est en hausse sensible, nourrie par la précarité sociale, les séquelles de la guerre civile et l’apparition de cités ghettos à la périphérie des grandes villes, expliquent des spécialistes interrogés par l’AFP.

En dix ans, raconte le professeur Rachid Belhadj, chef du service de médecine légale au Centre hospitalier universitaire Mustapha Bacha d’Alger, le nombre de personnes consultant son service pour des faits de violence est passé de 2.500 à 6.000 par an.

«La violence existait déjà (avant la construction de grands ensembles), mais c’est son utilisation par des bandes organisées dans les quartiers qui nous inquiète», souligne ce médecin, expert au ministère de la Justice.

– Précarité –

Les cités nouvelles qui ont poussé comme des champignons à la périphérie des villes algériennes ont favorisé la montée de ces violences «qui prennent la forme de conflits entre bandes rivales», relève Nadir Djermoune, professeur d’architecture à l’université de Blida (sud-ouest d’Alger).

A Ali Mendjeli, Karima évoque des «batailles rangées» avec des armes blanches y compris des sabres.

«J’avais peur que l’on s’en prenne à mes enfants(…). J’ai deux adolescents, je craignais qu’ils ne finissent mal», en plongeant dans la drogue et en laissant tomber l’école, dit-elle.

Confrontée à un boom démographique –la population est passée de neuf millions à l’indépendance en 1962 à plus de 40 millions en 2016–, et à un exode rural, l’Algérie a connu une pénurie de logements urbains.

Pour mettre fin à l’habitat précaire, le gouvernement a lancé en 2000 un programme de construction de deux millions de logements d’ici 2019 mais ces ensembles «émergent sans logique territoriale ni environnementale», relève M. Djermoune.

Ces regroupements de barres d’immeubles de plusieurs étages ne créent pas «d’espace ville» mais des «périphéries territoriales et sociales», déplore-t-il. Le Pr Belhadj évoque des «logements-ghettos».

Comme ce fut le cas dans des pays européens, la concentration de populations paupérisées dans des zones dépourvues de services, d’espaces verts et de transports en commun a suscité des tensions.

Le relogement d’habitants de bidonvilles «foyers de plusieurs fléaux sociaux a engendré des frictions entre jeunes», dans ces cités, a reconnu le ministre de l’Intérieur algérien Noureddine Bédoui.

Dans un pays où un quart de la population a entre 15 et 29 ans, mais où le taux de chômage atteignait 26,7% chez les jeunes de 16 à 24 ans en septembre 2016, le cocktail peut être explosif.

Ces groupes «se réunissent autour d’une pratique, le trafic de drogue ou le kidnapping notamment. Mais le lien fondamental qui les unit est une précarité, qui n’est pas que matérielle et qui les place dans un hors-champ de la société (…), dans le vestibule de la criminalité», relève la sociologue Fatma Oussedik de l’université d’Alger.

Le trafic de drogue devient «un mécanisme de compensation économique», renchérit le Pr Belhadj.

«Ce qui nous fait peur, c’est de passer aux bandes organisées pour le racket, les attaques de banques. Pour le moment, c’est sporadique mais cela devient un moyen de faire face à la crise», ajoute-t-il.

Tentant de tirer les leçons des échecs récents, les derniers ensembles en construction tentent d’intégrer davantage de services de base et d’espaces verts.

– Séquelles de la guerre civile –

Mais, nombre de spécialistes considèrent que cette violence constitue aussi l’une des séquelles de la guerre civile des années 1990 qui a fait 200.000 morts, opposant les forces de l’ordre à des groupes islamistes armés.

Une partie de la jeunesse actuelle a grandi durant ces années, et des enfants ont assisté à des actes de violence extrêmes contre leurs proches, souligne M. Belhadj.

Cela a entraîné «un traumatisme profond au sein de la population qui n’a pas encore été abordé de manière adéquate», notait le rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à la Santé, Dainius Puras, en mai 2016.

Si «le nombre de suicides est en régression, la violence contre soi-même s’est transformée en violence contre autrui»,relève M. Belhadj.

Il pointe aussi une moindre peur de l’autorité: «Avant (…)un terrain de football était gardé par deux gardes-champêtres pour gérer 500 personnes alors qu’«aujourd’hui il faut 2.000 policier pour gérer 200 personnes».