Édition du
25 April 2017

Regardons en face le passé colonial de la France

Le Monde 19 février 2017

A n’avoir pas traité comme il le fallait cette page de son histoire, le pays est encore atteint de sa  » maladie algérienne « . Le temps est venu d’en sortir, sans repentance mais avec réalisme.

Emmanuel Macron a eu le mérite de lancer, le 15  février, dans la campagne électorale présidentielle, tel un pavé dans la mare, le sujet de notre passé colonial. Et de dire clairement que la colonisation a été en contradiction avec les principes des droits de l’homme que la France affirmait par ailleurs. C’est un thème de réflexion important, tant, faute d’avoir été depuis l’époque des indépendances l’objet d’un travail critique de nos institutions, ce passé a laissé des traces durables dans les représentations collectives et dans les comportements de parties importantes de notre société.

On ne peut que saluer l’évolution d’Emmanuel Macron par rapport à ses propos tenus dans le Point, en novembre  2016, selon lesquels, dans l’Algérie coloniale,  » il y a eu la torture, mais aussi l’émergence d’un Etat, de richesses, de classes moyennes, c’est la réalité de la colonisation. Il y a eu des éléments de -civilisation et des éléments de barbarie « . C’était reprendre la théorie des  » aspects positifs de la colonisation «  qui avait suscité un tollé quand une loi du 23  février 2005 avait demandé aux professeurs de les enseigner. Ses nouvelles déclarations sont infiniment plus pertinentes, même si elles auraient pu éviter de recourir à l’expression, sujette à malentendus et polémiques, de  » crime contre l’humanité « . Car cette expression polysémique renvoie à la fois à un concept juridique inapplicable en l’occurrence, forgé pour juger spécifiquement les crimes nazis et introduit tardivement dans le droit français, et à une notion politique et morale parfaitement juste, employée à de multiples reprises depuis le XVIIIe  siècle par les dénonciateurs de la colonisation. Tel Condorcet, qui qualifiait en  1781 la première colonisation esclavagiste de «  crime contre la morale  » et de  » violation du droit naturel « , ou comme Jaurès qui, en  1908, appelait à la tribune de la Chambre les massacres de villages marocains des  » attentats contre l’humanité « . Ou comme ceux qui, plus tard, dénoncèrent la  » barbarie  » des massacres du Nord-Constantinois en mai-juin  1945, celle de la répression de la révolte malgache de 1947 ou les guerres sans merci menées par l’armée française à partir de 1955 contre les nationalistes algériens et camerounais, les uns et les autres en lutte pour l’indépendance de leur pays.

Une forme de  » gangrène « 

On peut regretter aussi que le candidat ait choisi de faire cette déclaration lors d’un déplacement en Algérie, reprenant une mauvaise habitude des présidents de la République, depuis Jacques Chirac à Madagascar en  2005, de réserver ces sujets à leurs voyages dans les anciennes colonies, quitte à tenir, comme Nicolas Sarkozy, des propos diamétralement opposés dans ses meetings électoraux ; ou, tel François Hollande, à se contenter en France, comme à propos du 17  octobre 1961, d’un bref communiqué. Car c’est bien vis-à-vis de l’opinion publique française qu’un travail d’explication – et non de  » repentance « , ce qui n’aurait aucun sens – est nécessaire. La nécessité de  » regarder ce passé en face « , comme le dit Emmanuel Macron, est devenue d’autant plus impérative que l' » oubli  » de la part coloniale de notre histoire a produit une forme de  » gangrène  » qui affecte toujours la société française, comme l’historien Benjamin Stora l’avait pointé dès 1991 dans son livre La Gangrène et l’Oubli (La Découverte).

Si c’est bien l’histoire de l' » empire français  » dans son ensemble que la République doit reconnaître, il faut souligner que la durée exceptionnelle – 132 ans – de la colonisation de l’Algérie et sa singularité – présence d’une importante population de colons – confèrent à celle-ci une importance particulière. Au point qu’il n’est pas exagéré, à notre sens, de parler d’une  » maladie algérienne  » de la société française depuis l’indépendance de cette ancienne colonie, qui avait même constitué, de 1848 à 1962, une partie officielle de son territoire. La reconnaissance – notamment dans les écoles de la République – de ce que fut cette page d’histoire, dans toute sa complexité et sans occulter ses pages les plus sombres et contradictoires, reste très insuffisante. Les conséquences de cet angle aveugle de notre mémoire nationale sont d’autant plus ravageuses que plusieurs millions de nos concitoyens gardent aujourd’hui des liens directs avec ce passé : pieds-noirs et juifs d’Algérie  » rapatriés  » et leurs enfants, anciens appelés et militaires d’active pendant la guerre d’Algérie, anciens harkis ou membres de leurs familles et leurs descendants, Français d’origine algérienne, immigrés algériens, etc.

A la reconnaissance très tardive de la réalité de la guerre d’Algérie, longtemps réduite à de simples  » événements « , a succédé cette  » maladie algérienne  » durable dont les symptômes sont multiples. Les séquelles du passé colonial dont elle forme l’apogée constituent le soubassement de manifestations racistes et islamophobes, parfois au cœur de l’Etat, présentant nombre de traits communs avec le  » racisme républicain  » qui était en vigueur dans l’Algérie coloniale. Cette maladie explique également les difficultés récurrentes des relations politiques franco-algériennes tout comme les stigmatisations récentes des titulaires de la double nationalité franco-algérienne. Les courants nostalgiques de l' » Algérie française « , qui en sont d’autres symptômes, constituent pour l’extrême droite un terreau fertile. A n’avoir pas regardé en face cette page de son histoire, la France en est encore malade. Puisse la déclaration d’Emmanuel Macron être suivie par celles d’autres candidats, pour contribuer à tourner enfin cette page, après qu’elle aura été lue par tous.

Par FRANÇOIS GÈZE et GILLES MANCERON

François Gèze, éditeur, a dirigé les Éditions La Découverte de 1982 à 2014.

Gilles Manceron, historien, est notamment l’auteur de Marianne et les colonies (2003).

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2017/02/18/regardons-en-face-le-passe-colonial-de-la-france_5081759_3232.html


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5 Commentaires sur cet article

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  • Salah-Eddine SIDHOUM
    19 février 2017 at 13 h 41 min - Reply

    Merci, mon cher François pour l’envoi de l’article et respect pour votre courageuse prise de position anti-coloniale, tout comme celle de Mr Manceron. Je n’oublierais pas aussi votre indéfectible soutien durant les années de sang et de larmes, quand notre peuple était pris en otage par les ex-sous-officiers « déserteurs » de l’armée coloniale, ces néo-colons qui ont plongé notre chère Patrie dans les abysses d’une sanglante tragédie. Votre digne et courageuse attitude me rappelle celle des intellectuels français signataires du «Manifeste des 121» durant notre guerre de libération nationale.
    Amicalement.




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  • lyes laribi
    19 février 2017 at 14 h 58 min - Reply

    Nezzar et les défenseurs du temple n’apprécieront certainement pas cette prise de position venant d’un de leurs ennemis les plus farouches. Ils la mettront certainement au même degré que l’insulte de leur ami Stora sur la présence coloniale en Algérie.
    A notre ami salah-eddine: dheb mazoul mayhoul, chapeau bas.




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  • Alilou
    20 février 2017 at 3 h 18 min - Reply

    Premièrement mes respects Messieurs.

    Sincèrement, ni la France officielle, ni les dictateurs algériens ne sont prêts à faire quoi que ce soit pour nos deux peuples.

    Les Dafistes en lisant nos commentaire sont tordu de rire….ils s’en foutent royalement…ils ont gagné le jackpot pour eux et toute leur descendance à perpetuité….nous autres on peut toujours continuer à aboyer….ils ont tous et dominent tout.

    Ils savent bien qu’un chien qui aboit ne mord pas.

    Il faut se remêtre à l’évidence ils sont là et vont rester là. …nous n’aurons rien….

    A tous les algériens et à tous les lecteurs de LQA…croyez vous sincèrement sans vous mentir à vous même, qu’un jour nous aurons une nation ??????

    Ma réponse à moi….never gona to happen

    Je vais planter arbre




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  • Mohammed
    20 février 2017 at 20 h 24 min - Reply

    Les autres peuples occidentaux sont libres depuis bien longtemps;et ils peuvent choisir,librement,leurs gouvernants respectifs et leurs députés.Des pays ou l’on ne traficote pas des élections ou chaque voix dans l’urne compte.Et,là bas on ne mettra
    jamais un journaliste d’investigation au cachot jusqu’à la mort,donc la liberté d’expression existe belle et bien.Et,tout le monde peut constater qu’il y a,effectivement,une séparation tangible des pouvoirs(législatif,exécutif,judiciaire).
    Malgré quelques couacs de temps à autres..
    Par contre c’est dans nos pays que le constat est amère sur tous les plans.A commencer par des élections bidons.
    Peut être,nous faudrait-il,encore et encore plus, des électrochocs terribles à Nos Consciences pour qu’elles se réveilleraient?
    Donc,mettre sur le même Piédestal Politique le Peuple Français et le Peuple Algérien ça n’a Aucun Sens et c’est Comparer l’Incomparable!!
    Donc Laissons à Nos Peuples, considérés à tort comme Immatures,Choisir leurs gouvernants dans la Paix.Tout le reste ne relève que de la Médiocrité Politique.




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  • water water
    23 mars 2017 at 20 h 06 min - Reply

    Question : Est ce que la guerre 54 est calquée sur la révolution Française 1789?
    Si on donne le pacte de’ l’Emir Abdelkader 1834 et le congré soummam 1956, à une personne qui habite le détroit de Béring, il ne pensera pas à deux époques différentes, mais il dira qu’il s’agit de deux peuples différents.

    La première époque, on avait pour homme ancien le salafisme coranique.

    La seconde époque, on avait pour homme ancien le salafisme grecque et sa déesse la république.

    Je ne sais pas.




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