Édition du
22 August 2017

DU BOYCOTT, DE LA PARTICIPATION ET DE LA FATWA ZÉLÉE DES CHAMBITS POLITIQUES EN ALGERIE

Libre Algérie. MARS 30, 2017

Par SAAD ZIANE 

La fonction de ministre sous dictature, qu’elle soit molle ou dure, est peut-être gratifiante au plan matériel, elle est souvent ridicule et triste pour ceux qui sont chargés de causer de tout et de n’importe quoi. Y compris d’émettre des fatwas immorales.

Dans cette longue histoire ministérielle sous un système qui a viré au fil des ans à un Makhzen non avoué – qui copie en mal, et sans le dire, celui très connu, du voisin – il y a eu des ministres qui ont assumé la fonction avec une certaine dignité.

Sans surprise, c’était des ministres qui ne causaient pas beaucoup mais qui bossaient et essayaient de faire marcher les choses. Pour les ministres chargés de la parlotte, la postérité ne retiendra pas de souvenirs impérissables.

Pas même cette gloire comique acquise pour ses communications surréalistes dans un contexte de guerre perdue par l’irakien Mohammed Said al-Sahhaf. Il avait – qui peut le nier ? -, de vraies circonstances atténuantes et il était en charge de la propagande dans un contexte de guerre livrée par la puissance impériale.

Les ministres de la parole en Algérie n’ont pas cette excuse. Les seules guerres qu’ils mènent sont celles qu’ils inventent avec un excès de zèle de chef champêtre soucieux d’épater ses chefs. Une guerre contre le bon sens, contre la production, contre l’accumulation car des Algériens qui pensent librement cela trouble leur quiétude.

Un makhzen honteux

Dans ce système de Makhzen honteux, les chargés de la parole, du ministre au fonctionnaire politique dans un des partis du pouvoir, n’ont pas de pouvoir, ils s’en tirent le plus souvent avec de la langue de bois. Cela permet de sauver plus ou moins la face en ne disant rien.

Mais parfois, ils ont une mission précise. Celle de Hamid Grine, passé de chef de pub chez Sawiris à ministre de la pub sous Bouteflika a un seul but : mettre au pas les médias qui n’obéissent pas au clan dominant avec des intrusions chez les annonceurs – de vieux collègues ! – pour faire des recommandations politiques sur l’affectation de la pub.

De travail de sape, du « Grinotage » permanent avec, cerise sur le gâteau, un discours plein d’emphase et de boursouflures sur l’éthique, la responsabilité et le professionnalisme. Sans oublier le patriotisme qu’on sort à tort et à travers.

Les journalistes de l’hebdomadaire La Nation se sont amusés – avant que leur tendance à « perturber la quiétude publique » n’aboutisse à la fermeture du journal en 1996 – à recenser bien des tics de langage de ces serviteurs de la parlotte.

On a eu par exemple un ministre de l’intérieur qui incitait publiquement les Walis à ne pas respecter la loi et on a eu un ministre de la communication qui parlait de la « Ligne éditoriale de l’Etat »… Il y a de quoi faire une thèse sur la grandiloquence verbeuse des préposés à l’animation et à la parlotte pendant que dans la réalité l’Etat perdait de sa consistance sous les effets conjugués de l’incompétence et des appétits insatiables.

Le zèle des faux convertis au pluralisme

Mais comme l’Etat, c’est «Eux », l’éthique, le professionnalisme, le passé comme l’avenir, c’est aussi eux. Croient-ils!

C’est donc au nom d’une morale très particulière que M.Hamid Grine vient d’envoyer une instruction aux médias publics comme privés pour les sommer de ne pas « donner la parole à des parties qui appellent au boycott ». Rien que ça ! Seule une vision de « chambit du pouvoir » pour l’information face à des médias affaiblis par la manipulation (et la baisse) du marché de la publicité peut amener à édicter ce genre de Fatwa si peu éthique.

Comme le rappelle notre ami, Redouane Boudjemaâ, Grine n’a aucun droit à interdire aux Algériens de s’exprimer: « Il y a des partis, des responsables qui essaient de convaincre les citoyens d’aller voter. Mais il y a des groupes politiques qui appellent au boycott. C’est un droit constitutionnel qui ne peut être remis en cause par une instruction ministérielle ».

Le premier réflexe à la lecture de cette sommation est de hausser les épaules et de passer à autre chose. Cela sert-il à quelque chose de rappeler à ces faux convertis au pluralisme que boycotter les élections est un droit, qu’il ne s’agit pas d’un appel à la violence, et qu’il n’est pas une menace à démocratie qui n’existe toujours pas…

Faut-il rappeler que le pouvoir et ses préposés à la parlotte n’arrêtent pas de semer la confusion sur l’histoire – en faisant le lit du révisionnisme -, sur la politique en faisant le lit des discours les plus frustres, sur la démocratie dont ils ne veulent que le vernis destiné à donner bonne conscience aux « chers amis » d’Occident ?

Faut-il rappeler à quel point cette façon grossière de jouer à la ruse face à des Algériens avertis n’exprime rien d’autre que de la…grossièreté. Il n’y a aucun message sérieux derrière ces propos, juste des serviteurs zélés qui font du «pointage » pour montrer à ceux qui sont plus haut qu’ils font le « job ». Et ils le font si mal, avec si peu de talent…

Abus de faiblesse

On serait tenté donc de passer outre, mais il y a côté cynique dans la fatwa de Hamid Grine. Elle consiste à abuser de la faiblesse des médias algériens qui traversent une mauvaise passe économique et qui sont, plus que jamais, dépendants du bon vouloir pouvoir.

Il ne sert à rien d’expliquer à ce propos que le secteur privé, quand il n’est pas un acteur direct du pouvoir comme l’est le Forum des chefs d’entreprises (FCE), est très craintif et obéît, sans rechigner, aux injonctions informelles. La pub, qu’elle soit privée ou publique, obéit donc au pouvoir. C’est cet « argument » de pouvoir qu’utilise Grine et rien d’autre.

En droit, on connait ce qu’on appelle l’abus de faiblesse, c’est un délit pénal qui se rapporte à « l’exploitation de la vulnérabilité, de l’ignorance ou de l’état de sujétion psychologique ou physique d’une personne… ».

Pour les médias publics, « l’Etat, c’est moi » a réglé la question depuis longtemps, tous les avis qui déplaisent au clan dominant sont bannis. Le service public est le service du pouvoir et bicitou. C’est l’expression rudimentaire et frustre que les tenants du pouvoir ont de l’Etat, du sens de l’Etat et du service de l’Etat !

La Fatwa s’adresse surtout aux médias privés pour ne pas dire qu’à eux seuls. Dans ce monde privé, les télévisions off-shore sont déjà suspendues dans les limbes avec une situation juridique hors norme où ceux qui sont censés faire appliquer la loi l’ont contournée et continuent toujours à le faire.

Les agréments censés venir de l’Autorité de régulation de l’audiovisuel (ARAV)- bien absente alors que M.Grine sur-joue dans la fonction de gardiennage et empiète allègrement sur ce qui est censé être son domaine- ne viennent toujours pas.

Ces TV sont bien entendues des médias « amis », nul ne l’ignore, mais on n’est jamais assez prudent, on tire constamment sur la laisse. Grine a déjà averti : les législatives seront « un véritable test pour les chaînes privées ».

Le message était limpide : l’insécurité juridique dans lequel vivent les TV Off-Shore (ce sont toujours formellement des correspondants de chaînes étrangères) les rend totalement vulnérables dans le cas où elles se « laisseraient aller ». C’est à eux donc que l’ordre de bannissement médiatique et civique de ceux qui appellent au boycott est adressé.

Un gramme de pouvoir, une tonne de hogra

Pourquoi Hamid Grine se permet une chose aussi aberrante qui ne peut que donner une piètre image de l’Algérie? Parce qu’il pense être « fort » et qu’il adore le montrer à des médias en position de faiblesse. On est dans le classique d’un gramme de pouvoir qui se transforme en une tonne de hogra.

Cette prétention à transformer une hogra en éthique est une raison suffisante pour dire que non, boycotter les élections n’est pas une atteinte à la sécurité de la nation, à sa stabilité.

Mais il y a un côté encore plus malsain dans la fatwa de Grine qui commande de la rejeter avec la plus vive des énergies. Celle qui consiste à chercher en enrôler de manière subliminale ceux qui participent aux élections contre les boycotteurs.

Il faut être très clair sur cette question : ce ne sont pas les chambit des médias et de la politique qui vont dénaturer, même de manière suggestive, la participation aux élections de ceux qui défendent les libertés et les droits contre un régime qui les bafoue.

Un parti comme le FFS participe aux élections, il a dans le passé boycotté des scrutins et il peut dans l’avenir le faire encore. Le boycott n’est ni une tare, ni un délit. Le choix de participer aux élections ou pas est un thème de discussion sérieux, il peut donner lieu à des avis différents ou divergents. Le choix d’une option ou d’une autre est lié à une évaluation politique faite par les militants qui n’ignorent rien des visées du régime.

Le FFS a publié – la presse ne lui a pas accordé l’attention qu’il mérite, cela n’est pas une surprise– un document qui explique sa vision stratégique et les raisons et les buts de la participation. 

La tentative dérisoire de Hamid Grine de mettre à l’index les boycotteurs est aux antipodes des positions du FFS qui a toujours défendu le droit aux Algériens de s’exprimer librement et pacifiquement.

Et ce droit, c’est le régime qui le bafoue constamment tout en menant de manière systématique une entreprise dangereuse de discrédit du politique comme on a pu le voir avec les histoires sordides de chkara.

L’objectif de cette chkarisation de la politique est bien de dégoutter les Algériens. Et de réduire le jeu à une partie où la richesse mal acquise s’installe aux commandes et s’offre des immunités, des impunités et des affaires.

Non décidemment, ceux qui défendent une Algérie libre où des citoyens Algériens s’impliquent dans la vie publique pour réaliser l’objectif d’un Etat démocratique et social voulu par les valeureux militants du combat national n’ont rien à voir avec la douteuse éthique de la fatwa de Grine.


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2 Commentaires sur cet article

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  • Samir
    30 mars 2017 at 17 h 19 min - Reply

    Les « révolutions » qu’ont subis les peuples de la région ne sont pas tombées du ciel et encore moins sorties du chapeau de l’autre comme le prétendent certains, mais ces emeutes, ces violences, et ces revendications de changement radical viennent du plus profond de ces mêmes sociétés soumises à l’inacceptable depuis des décennies.

    Ces « révolutions » sont le résultat des dictatures et non l’inverse.

    Quant à la participation aux élections, on ne comprend toujours pas comment peut-on continuer à croire au FFS qu’on peut contribuer à changer les choses de l’intérieur de la dictature. 50 ans d’expérience n’auront peut être servis à rien ?

    Je cite un extrait du texte mis en lien dans l’article ci-dessus:

    « Tant que nous n’aurons pas concrétisé grâce à la lutte politique et démocratique la reconstruction du consensus national le passage-pacifique, concerté et ordonné- de la dictature à la démocratie c’est-à-dire le passage à la 2ème République notre participation électorale ne peut en aucun cas déboucher sur une participation au Pouvoir ! Notre participation ne peut et ne doit être que la conquête d’espaces de lutte que nous engageons à mener au nom de la population au sein des assemblées élues. »

    fin de citation.

    Autrement dit, il s’agit de participer aux zerdates du régime oubien c’est le chaos ou la transition violente ?

    Non, je pense que nous pouvons imaginer et nous devons travailler à sortir de la dictature sans participer à ses tchaktchouka (que nous avons fini par bien connaitre avec le temps). Construire une alternative viable et pacifique à la dictature en dehors du régime, en dehors des clans et de leurs calculs internes. Ce n’est visiblement pas (plus) la démarche du FFS.

    C’était juste cela que je voulais partager avec vous chers compatriotes.




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    • Ait Amar
      1 avril 2017 at 5 h 12 min - Reply

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      PARTICIPATION = SOUMISSION AU RÉGIME MILITARO-MAFIEUX
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      Le Pouvoir militaire est le premier (et) grand gagnant de ces mascarades électorales, de cette fausse vie politique, de ce Poker-menteur, de cette fausse démocratie = absence de démocratie et d’Etat de droit. Ça permet aux Généraux au pouvoir de satisfaire à cette (maigre) exigence de leurs soutiens / tuteurs occidentaux, qui consiste à mettre juste une ” façade démocratique ” …. et continuer brader la souveraineté nationale et les hydrocarbures au profit de ces puissances impérialistes, à piller et accaparer les richesses, réprimer et embrigader la population civile, en museler et contrôler toutes les institutions (l’Armée et autres appareils de répression), hypothéquer ainsi l’avenir du pays tout entier, toutes ses régions ….
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      Sinon, ces Assemblées n’ont aucun pouvoir, pas de prérogatives … Le Pouvoir réel est aux mains des Maitres de la Police politique secrète (d’abord) et certains Généraux de l’Etat-major (Chefs des Régions militaires) ….
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      Quant aus autoproclamés  » démocrates, opposants  » (hum!), bon nombre ont été soudoyés et achetés par le Régime militaro-mafieux, et sont « dans le rang, dans le giron  » du Pouvoir militaro-mafieux, chacun sa chanson particulière, ou sa percussion singulière, ou ses notes distinctives … mais tous roulent pour la Junte militaire …. qui est à la fois ‘ unie’ (un ‘ tout indissociable ‘) et désunie (structure mafieuse : clans, factions, cercles, franges, factions)…… Pareil pour le néo-FFS, dirigé par un Cabinet noir complètement soumis à la Gestapo du Pouvoir dictatorial régnant…..

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      Et la Dictature continue ! Pour longtemps encore, malheureusement !




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    Congrès du Changement Démocratique