Édition du
30 April 2017

Sur les traces de Hocine Ait-Ahmed. Rendre au peuple ce qui lui revient : le contrôle de sa destinée (Texte intégral)

Nous remercions notre compatriote Brahim Zeddour de nous avoir adressé le texte intégral de sa contribution.
Salah-Eddine SIDHOUM

Par Brahim Zeddour

« Nos rêves ne rentrent pas dans leurs urnes »

Slogan des Indignados lors des manifestations de la Puerta del Sol à Madrid du 15 mai 2011

« Nous sommes comme des nains juchés sur des épaules de géants (les Anciens), de telle sorte que nous puissions voir plus de choses et de plus éloignées que n’en voyaient ces derniers. Et cela, non point parce que notre vue serait puissante ou notre taille avantageuse, mais parce que nous sommes portés et exhaussés par la haute stature des géants. »

(Bernard de Chartres)

Introduction : les racines d’un combat

Dans un message adressé aux Algériens le 22 mars 2011, Hocine Ait-Ahmed livre son testament politique sous le titre hautement évocateur « Pour une alternative démocratique et pacifique« . Le constat est sans appel : « Cinquante ans après la proclamation de l’indépendance nationale, nous voici face aux mêmes absences : absence d’un Etat de droit, absence de vie politique, absence de constitution digne de ce nom, absence d’institutions légitimes capables de protéger le peuple autant que le pays des abus et d’assurer son droit à vivre dans la liberté et la dignité. »

L’origine du mal a été expliquée dans la proclamation du FFS le 29 septembre 1963 : « Les tenants du pouvoir ont recouru aux méthodes coloniales de corruption et de menaces les plus basses et les plus odieuses afin de bâillonner et de truquer la volonté populaire. »

Aux « régimes prédateurs, impopulaires et inaptes », Ait-Ahmed oppose la « forte réaffirmation, par les peuples, du droit d’avoir des droits ». Le peuple algérien, « pour la maitrise de son destin », à travers « une refondation institutionnelle », est appelé à « indiquer clairement la voie de la construction politique en alternative à la voie de la confusion et de la violence ». Il est incontestable que « ceux qui participeront à l’élaboration de ce processus seront les premiers Algériens véritablement libres, et ceux qui seront partis avant, ne se seront pas battus pour rien. »

Loin de toute forme de défaitisme, de paternalisme et de démagogie, il n’a jamais manqué de lier l’espoir à la responsabilité collective des Algériens. Tout en marquant la solidarité inter générationnelle, il n’a jamais désespéré de voir l’émergence de nouvelles élites à la mesure des défis du pays. Balayant toute velléité au mimétisme et à la subordination, son parcours devrait résonner dans nos oreilles aux accents de ces paroles de Zarathoustra : « On n’a que peu de reconnaissance pour un maître quand on reste toujours élève. »

Très souvent, l’élève dépasse le maître et pour qu’un tel processus soit possible, il est indispensable que les citoyens puissent accéder à la vérité, l’autre versant avec la liberté vers la fondation d’une nation, la construction d’un Etat moderne capable de mener le développement et de s’insérer sans heurt dans le système des relations internationales.

La guerre de libération a été d’une grande complexité, ce qui a poussé certains esprits à se demander s’il ne pouvait y avoir d’autres voies vers l’indépendance. Dès le début de la révolution, la puissance coloniale a développé une stratégie de « Blitzkrieg » permanent, dans le but de frapper en profondeur toutes les capacités de résistance du peuple algérien. Ce qui a rendu problématiques certaines méthodes de la révolution.  La propagande coloniale s’est employée à cristalliser l’opinion sur ce caractère problématique : opérer un détournement de l’attention du problème réel qui était le colonialisme. Ce que Voltaire rappelle dans sa fameuse maxime : « Ceux qui peuvent vous faire croire à des absurdités peuvent vous faire commettre des atrocités ».

En effet, une pensée ambivalente, obscurum per obscurius, igotum per ignotius, domine les travaux de l’esprit, c’est-à-dire qu’on s’efforce à expliquer l’inconnu par quelque chose de moins connu et l’obscur par quelque chose de plus obscur, de sorte à minimiser l’impact du colonialisme et à enrayer la résistance de la pratique sociale. En suivant les traces de Hocine Ait-Ahmed, on arrive à projeter une lumière suffisante sur les sources du chaos, où l’Etat postcolonial n’aura été qu’une réplique simiesque de l’Etat des colons, rendant inachevé le processus de libération et compromettant gravement les chances d’émancipation.

Pour réprimer le combat libérateur du peuple algérien, la France a livré une guerre d’extermination, qui a fait dire à Jean-Paul Sartre : « Il faut dire que la joie n’est pas de mise : depuis sept ans, la France est un chien fou qui traîne une casserole à sa queue et s’épouvante chaque jour un peu plus de son propre tintamarre. Personne n’ignore aujourd’hui que nous avons ruiné, affamé, massacré un peuple de pauvres pour qu’il tombe à genoux. Il est resté debout. Mais à quel prix ! »

Le prix a été exorbitant. Ait-Ahmed le rappelle :

« Ceux qui ont crié sebaa snin barakat ! en 1962 avaient raison d’exprimer leur lassitude, leur trop plein de souffrance et de sang, leur rejet des divisions, leur crainte des guerres de factions.

Mais ils avaient politiquement tort.

Tort de croire que les divergences politiques de fond se règlent par des embrassades.
Tort de croire que les promesses d’unité et de fidélité aux principes de la révolution peuvent se suffire de discours.

Tort de croire qu’une constitution n’est qu’une formalité sans conséquence.
Tort de croire que l’indépendance d’une nation et la souveraineté d’un peuple peuvent se suffire d‘une page sanglante vite tournée.

Mais ils avaient raison mille fois raison d’affirmer haut et fort que ce peuple a trop payé de son sang ! »

Cette guerre d’extermination a fini par toucher les fonctions vitales du peuple algérien de s’ériger en nation et de construire un Etat performant. Pire encore, l’émergence de l’Etat postcolonial sur les ruines de l’Etat colonial s’est avérée un véritable désastre sur le devenir collectif du peuple algérien et s’est soldée par un anéantissement des capacités de progrès et de cohésion.

La pensée ambivalente gagne du terrain, « Le sommeil de la raison engendre des monstres » disait Francisco de Goya. Pour beaucoup, la résignation est devenue un refuge, ils s’efforcent de se convaincre que tous ne peuvent pas tout. Comme on dit : Non omnia possumus omnes. Ce qui pourrait signifier en langage moderne : tous tant que nous sommes, nous ne pouvons tout faire. Ou bien : personne n’est capable de réussir en tout. Mais cette locution de Virgile a un sens beaucoup plus simple : le poète, après avoir chanté, constate qu’il n’a pas séduit son auditoire et conclut : « On fait ce qu’on peut ! » Et on a fait si peu et si mal.

C’est le règne d’une volonté non dite, « …ce système demeure réfractaire à la mise en place d’un Etat de droit » observait Ait-Ahmed dans un entretien en mars 2000. Il prend ses distances avec la pensée molle de l’ambivalence qui accepte l’autoritarisme postcolonial comme instrument de contrôle de la société. Aux sources du chaos de l’Etat postcolonial, on retrouve les mécanismes de la coercition et de l’injustice. Mais jamais l’indépendance n’a signifié la fin de l’opposition à l’oppression de l’Etat postcolonial et à l’obscurantisme du néocolonialisme.

Il y a donc une véritable collusion culturelle et psychologique au sein du couple postcolonial-néocolonial qui travaille à promouvoir la pensée ambivalente et ouvrir la voie à la volonté non dite. Malek Bennabi, grand résistant à la pensée ambivalente, a la nette « impression qu’avec le pouvoir officiel, il existe un pouvoir parallèle qui neutralise le premier et utilise parfois ses sceaux et sa signature ». Il a trouvé les mots les plus justes dans la traque des mécanismes invisibles de la volonté non dite qu’il livre dans une lettre adressée au président Boumédiene en 1968 : « L’autre jour, dans votre discours au Club des Pins, vous avez parlé des harkis que le colonialisme a laissés dans la place en se retirant. Vous avez fait allusion aussi au travail de sape de ces harkis contre la vie nationale dans tous les domaines. Permettez-moi d’ajouter seulement deux précisions que mon expérience personnelle m’a permis d’acquérir depuis mon retour en Algérie. Ces harkis ne représentent pas simplement un ensemble d’individus répartis dans le pays ou dans l’Etat d’une façon fortuite, mais représentent au contraire un système parfaitement encadré par une pensée supérieure étrangère qui l’utilise dans des tâches minutieusement planifiées. Ils constituent en fait, grâce à cette pensée directrice, un véritable pouvoir parallèle dans le pays. Naturellement, je ne suis pas renseigné sur le travail de ce pouvoir parallèle dans tous les domaines de la vie nationale. Mais je suis certainement le mieux renseigné sur sa technique dans le domaine du travail intellectuel dans lequel se situe précisément mon activité personnelle… »

De la libération du colonialisme à la libération de la dictature,  Ait-Ahmed explique que  « le combat pour l’indépendance nationale et le combat pour la démocratie sont indissociables ». L’historien et sociologue américain Christopher Lasch, dans son dernier livre « La Révolte des élites et la trahison de la démocratie« , démontre que la démocratie est menacée par ceux qui sont au sommet de la hiérarchie. Il impute l’isolement des élites au fait que les idéologies perdent tout contact avec les préoccupations du citoyen ordinaire.

Lasch conclut : « La disparition de presque toutes les formes d’association populaire spontanée ne détruit pas le désir d’association. Le déracinement déracine tout, sauf le besoin de racines. » Une telle perspective est-elle encore possible aujourd’hui en Algérie ? Dans un pays où tout va mal, comment espérer qu’il pourrait aller mieux ? Ait-Ahmed est parti inquiet quant à l’avenir immédiat du pays. Sous l’empire des exigences, il préconise le maintien de la capacité à continuer le combat libérateur par la stimulation des consciences et l’attachement aux principes directeurs.

  • La charge symbolique

« Rappelez-vous que lorsque vous quittez cette terre, vous n’emportez rien de ce que vous avez reçu – uniquement ce que vous avez donné. » disait Saint François d’Assise. Hocine Ait-Ahmed s’est effacé comme il a toujours vécu : avec une grande charge symbolique. Il s’est éteint la veille du Mawlid Ennabaoui, la fête où les Algériens célèbrent la solidarité et la communion. Comment présenter l’essentiel d’un homme qui est passé de son vivant à la postérité ?

En ce vendredi 1er janvier 2016, une foule immense accompagnait à son ultime demeure le dernier combattant pour la liberté et la dignité, loin de la fausseté des funérailles officielles. Ce combat censé ne jamais finir, par lequel on s’affranchit de toute forme de servitude, risque malheureusement de cesser, faute de combattant.

La grande émotion populaire restera la principale impression des funérailles de Hocine Ait-Ahmed. Tel l’orphelin qui pleure la mort d’un père qu’il n’a jamais connu, le peuple algérien a pleuré en Ait-Ahmed le leader qu’il aurait tant aimé avoir et qu’il n’a jamais pu avoir.

Il est incontestable qu’Ait-Ahmed pouvait être enterré dans n’importe quel coin d’Algérie, ses funérailles auraient suscité la même ferveur. Conformément à ses volontés, il repose dans son village natal, auprès des siens, selon le rite de ses ancêtres. Ainsi le monde a découvert Ath-Yahia, un de ces innombrables villages de l’Algérie profonde, les oubliés du développement pour la simple raison qu’ils ne se trouvent pas sur le parcours affriolant des officiels.

Mais le jour de vendredi a été propice à permettre à tout le peuple algérien de communier avec son héros. Dans toutes les mosquées du pays, la prière mortuaire a été accomplie, où des millions d’invocations ont fusé en souvenir de son combat.

C’est aussi la période de célébration de Yanayer, la transcription arabe de Januarius, le mois de Janus, le dieu romain aux deux faces, qui regarde à la fois le passé et l’avenir.

Le monde dont est issu Ait-Ahmed et dont sont issus ses semblables est révolu. C’était le temps béni où l’éducation familiale, l’enseignement traditionnel et le mouvement national se sont ligués dans un processus de socialisation de nature à faire éclore les vocations. Le parcours de Hocine Ait-Ahmed prend sa source dans ce processus. Un parcours certes riche de hauts faits d’armes mais d’abord et surtout jalonné de symboles.

Toute sa vie durant, il n’a eu de cesse d’apporter la sérénité et la hauteur de vue au débat politique. Il soumettait ses idées à la discussion et à la confrontation avec d’autres idées. Aujourd’hui, le débat public est réduit à un sinistre spectacle d’étripage par presse interposée.

A peine âgé de 19 ans, le 17 mai 1945 à Tizi-Ouzou, il marque sa double entrée, et dans l’histoire, et dans la vie, il fait le serment de vouer sa vie à la libération de l’Algérie. En récitant la fatiha sur sa dépouille au siège du FFS à Alger, le professeur Said Chibane, son compagnon au lycée de Ben Aknoun et témoin du serment de Tizi-Ouzou, atteste que Hocine Ait-Ahmed a tenu son engagement. Ce qui est une traduction du verset 23 de la sourate Les Coalisés : « Il est parmi les croyants de vrais hommes qui avérèrent les termes de leur pacte avec Dieu, d’autres qui accomplirent leur vœu, d’autres qui attendent mais sans le moindre gauchissement » (Traduction de Jacques Berque).

Invité aux causeries des étudiants de l’université du Caire, juste après son arrivé en 1952, il se présenta à l’assistance, selon l’usage où on devait décliner son identité et la faculté de rattachement : « Koulliyète el kifèhe » (Faculté du combat libérateur).

La vie de combattant n’affranchit pas des obligations sociales. Dans leur exil égyptien, les frères de combat Mohamed Khider et Hocine Ait-Ahmed décident de convoler en justes noces avec deux sœurs utérines, Zohra et Djamila. Ces filles du pays avaient assurément beaucoup de mérite en acceptant d’épouser deux combattants avec tous les inconvénients que renfermait ce mode de vie : l’exil, la précarité, l’incertitude, le danger. On les voit toutes les deux sur la photo souvenir en novembre 1958 avec les épouses d’autres responsables de la révolution autour du président du GPRA Ferhat Abbas.

Dans la dédicace de ses Mémoires d’un combattant, il n’oublie pas d’évoquer les « femmes algériennes, gardiennes de la culture populaire, et dont le rôle toujours méconnu fut essentiel dans la perpétuation de la personnalité algérienne et de la résistance… »

La cérémonie du mariage s’est déroulée dans la maison d’un ami dans le quartier de Garden-City, qui s’étend le long de la rive droite du Nil. Y étaient conviés principalement les membres du Bureau du Maghreb arabe. Le notaire chargé des actes de mariage (el ma’dhoune echarii) refusa d’exécuter la procédure au motif que les époux sont d’origine étrangère. Intervient alors le leader du parti marocain El Istiqlal, Allal el Fassi qui se proposa de présider l’office du mariage selon le rite malékite maghrébin. Et c’est ainsi que les noces se transformèrent en une fête du Maghreb combattant uni et solidaire. Vivre des moments d’une une telle intensité contribue à forger des personnalités prédestinées aux grands rendez-vous avec l’histoire.

Les événements au lendemain de l’indépendance n’auguraient rien de bon. Ait-Ahmed y fit face en usant de tous les moyens : le débat contradictoire, la désapprobation, le refus de la compromission, la démission de ses fonctions officielles et le passage à l’opposition. Mais rien n’y fit, il a fallu prendre le maquis, non pas dans une logique insurrectionnelle mais bien plutôt par esprit chevaleresque, cher à la classe seigneuriale des Maghrébins, de mater la canaille.

La prise du pouvoir a en effet relevé d’un processus d’encanaillement, qui avait l’apparence d’un triumvirat, issu d’une union contre-nature entre Ahmed Ben Bella, Mohamed Khider et Houari Boumedienne. On sait comment ce groupe s’est très vite disloqué. Khider, le maillon faible, a été le premier à partir. Entre Ben Bella et Boumedienne, la lutte en sourdine a pris la tournure d’un combat de gladiateur, où perdre était périr. Mais on sait moins comment des forces occultes et hostiles ont présidé à cet encanaillement qui était en réalité une grande confiscation.

A ce sujet, Ait-Ahmed écrira plus tard, le 22 Mars 2011 : « Les luttes anti-coloniales ont abouti à des libérations inachevées. La liberté conquise de haute lutte par les peuples ne s’est pas inscrite dans des Etats, des institutions et des textes capables de les mettre à l’abri des forces hostiles à l’émancipation des peuples, des sociétés et des individus. C’est la part confisquée de démocratie, de liberté, de souveraineté, de citoyenneté, de justice et d’égalité devant la loi dans la construction d’un véritable Etat de droit qui a troublé les lendemains des indépendances.

Et c’est cette part de liberté confisquée qui revient périodiquement, portée par de nouvelles générations, pour affirmer, haut et fort, que sans liberté des individus et des peuples il n’y a ni indépendance ni souveraineté nationale, ni développement économique, politique et social…»

Au lendemain de son arrestation, dans son édition du 17 octobre 1964, Alger Républicain titre sur sa une : « L’ANP capture le traitre Ait-Ahmed ». Ce qui donnait toute la mesure d’encanaillement d’un pays qui marche désormais sur la tête.

Moufdi Zakaria, de son exil en Tunisie, n’a pu s’empêcher d’écrire au président Ben Bella une lettre datée du 17 mai 1965. Avec la sensibilité, l’éloquence et la perspicacité du poète de la révolution, il attire l’attention de Ben Bella sur les affres de l’encanaillement et sur ses conséquences désastreuses où il ne fait plus bon vivre en Algérie.

Après 23 ans d’exil, Aït Ahmed rentre au pays en décembre 1989, le jour du congrès constitutif du RCD. Il choisit délibérément cette date pour rendre vaines les basses manœuvres d’un pouvoir inculte de gérer la transition par la discorde. L’instrumentation du RCD par le pouvoir visait à l’engager sur la voie de l’opposition à l’opposition, et notamment de l’opposition au FFS et à Ait-Ahmed. Les Algériens étaient horrifiés par l’intensité de cette agressivité contre Ait-Ahmed où l’on s’en prenait à son prestige et à son honneur aux lieu et place du débat politique.

Il rappellera dans son message au conseil national du FFS réuni à Alger le 2 mars 2012 :

« Nous n’avons aucune leçon à recevoir ni de ceux qui veulent nous apprendre comment défendre notre parcours -qu’ils n’ont pas- ni de ceux pour qui l’engagement ne fût qu’une alternance de trahisons. Trahir une cause puis une autre avec l’irresponsabilité politique, l’outrance verbale et le mensonge comme seules constantes.
Nous avons appris, dans la pratique des êtres, à identifier et choisir ceux qui nous agréent comme camarades, comme frères et comme amis et ceux qui ne nous agréent à aucun de ces titres mais que nous supportons car ils sont, malgré tout, des compatriotes. »

Le retour au pays a permis à Ait-Ahmed de mieux faire avancer ses idées dans le corps social algérien. Le fondement de son programme était la refondation de l’édifice institutionnel par le passage à un nouvel ordre politique démocratique sur la base de la souveraineté populaire. En un mot, faire rimer légalité et légitimité.

Dans un imposant meeting à Oran, lors de la campagne des élections législatives de 1991, il commença son discours par évoquer le souvenir de son ami le chahid Kacem Zeddour, dont il parle avec émotion dans le tome premier de ses Mémoires de combattant. C’était pour lui l’occasion de rappeler la dimension humaine de l’homme politique et sa capacité à cultiver la mémoire et l’amitié.

Pour tous ses déplacements, il refusait catégoriquement l’utilisation de l’avion officiel et le salon d’honneur. Il avait du mépris de ces petits privilèges qui sont devenus les attributs essentiels de la mesquinerie des apparatchiks algériens.

Il n’a pas hésité de qualifier l’arrêt du processus électoral de janvier 1992 de coup d’état. Tout comme il n’a pas manqué de rejeter la proposition de l’armée d’assurer une présidence transitoire. Il n’a cessé d’expliquer que le pays avait davantage besoin de l’Etat de droit et non pas de l’état d’urgence.

Lors des élections présidentielles de 1999, après moult tractations, l’administration a finalement décidé de le dispenser de l’attestation communale exigée par la loi pour tous les candidats. Ait-Ahmed n’était pas titulaire de cette attestation et il n’a jamais pensé l’obtenir. C’est là une des grandes dérives de la révolution, où l’on a institué une culture de mercenariat à l’effet d’abolir la frontière qui devait séparer les vrais moudjahidines des faux.

  • Expier le péché originel

Cependant, le symbole le plus fort de ce prestigieux parcours reste incontestablement le recueillement de Hocine Ait-Ahmed sur la tombe de Hadj Messali en 1991. Il a tenu à se faire absoudre d’une faute, qu’il considérait le péché originel, fruit de la compromission et qui s’est révélé un défaut de fabrication qui allait dévier le mouvement national de sa trajectoire et contrarier la construction de l’Etat national.

A l’égard de Messali, Ait-Ahmed est resté sur ses premières impressions. Il se rappelle : « Le souvenir que j’ai gardé de ma première rencontre avec Emilie et Sid el’Hadj au retour d’exil de celui qui avait été pour moi à peine sortie de l’adolescence, au-delà d’un mythe, un personnage fascinant, reste l’un des temps les plus forts de ma mémoire.»

Il n’a jamais cessé de considérer Messali comme un grand leader qui a « situé sa vision et ses combats, hors de l’intégrisme nationaliste, comme algérien mais à la fois comme compagnon internationaliste des travailleurs français, comme africain descendant d’esclave et tout simplement comme être humain. »

Il apprécie que « la modernité chez Messali ait pu se concilier avec le respect des traditions. Une modernité existentielle vécue dans le côte-à-côte et la convivialité, et non pas un simple placage à la mode sans effet sur les mentalités et les comportements. »

Sur instruction de Messali, Ait-Ahmed s’installe au Caire. Il raconte dans Mémoires d’un combattant son arrivée le 1er mai 1952.

« L’aéroport du Caire baigne dans les rougeoiements du soleil couchant. En descendant de l’appareil, j’ai l’impression d’entrer dans une fournaise. En même temps, la joie s’en mêlant, j’ai une impression d’irréalité, comme si, malgré le lourd manteau qui m’engonce, figé dans le temps, l’espace d’une seconde, je me sentais et je sentais le monde en apesanteur autour de moi. Je suis accueilli par trois camarades : Chadli Mekki, délégué du PPA au Caire depuis 1945 ; Mohamed Khider, l’ancien député d’Alger ; Kacem Zidoun, un étudiant originaire d’Oran, qui prépare une licence de lettres à la faculté, justement renommée, de Dar el-Ouloum. De tous les personnages que les évènements vont faire entrer en scène au Caire, Zidoun est celui qui disparaitra le premier, dans des circonstances tragiques, au lendemain du 1er novembre 1954, jour du déclenchement de la guerre de libération.

Mais nous sommes encore que le 1er mai 1952. Le chemin de la révolution s’ouvre devant nous. Il sera semé d’embûches – rançon de notre condition humaine. Il sera aussi porté par les espoirs qui soulèvent un peuple luttant pour son indépendance.

Demain, je prendrai ma place au Bureau du Maghreb. »

A cette époque, il règne au Caire une grande effervescence, le mouvement des officiers libres prépare sa révolution. Mas il règne une tout autre effervescence au sein des mouvements de libération du Maghreb qui ont fait du Caire leur capitale. Le mérite revient à Abderrahmane Azzam, l’infatigable secrétaire général de la Ligue arabe, qui est parvenu à faire admettre les mouvements de libération du Maghreb, en tant qu’observateur, dans l’organisation régionale, à travers le Bureau du Maghreb arabe. Tout en respectant leur diversité, il n’a cessé de les appeler à la concertation, à l’union et à la synergie dans la lutte de leur ennemi commun, le colonialisme français. Sa pédagogie à l’adresse des mouvements de libération maghrébins tient à une formule qu’il a lui-même définie : « L’union est nécessaire ; l’heure de l’action approche ; l’atmosphère s’éclaircit. Le courage d’un jour sera plus fécond que l’attente de mille siècles ».

En mettant la logistique de la Ligue à leur disposition, Azzam n’a cessé de pousser les mouvements de libération à dépasser leurs clivages générationnels, idéologiques, culturels et territoriaux et s’engager dans la lutte armée avec l’idéal maghrébin, dans la perspective de créer l’espace maghrébin une fois l’objectif de l’indépendance réalisé.

Sa pensée révolutionnaire, Azzam l’a acquis auprès d’Ahmed Charif El-Senouci qui dirigeait la résistance libyenne à l’armée italienne. Contraint à quitter le pays en 1918, on verra son disciple, Omar el Mokhtar, reprendre sa place dans la lutte.

Ahmed Charif est incontestablement le chef le plus représentatif de la famille Senouci. Il participa à la lutte contre les Français, les Anglais et les Italiens en Libye, au Tchad, au Soudan et en Egypte. On le verra très actif sur le théâtre oriental durant la Première Guerre mondiale.

Il a été admiré par Omar el Mokhtar, Anwar Pacha, Mustapha Kemal, Chakib Arslan, Abderrahmane Azzam et tant d’autres, il a déployé une grande activité diplomatique pour endiguer les effets du démantèlement de l’empire ottoman. Il est resté neutre, malgré les innombrables sollicitations, dans les divergences apparues entre le Calife d’Astana, Anwar Pacha dans le Caucase et Mustafa Kemal Ataturk en Anatolie. Le 21 Octobre 1926, il réussit à conclure un traité entre Hassan ibn Ali émir du Mikhlaf al-sulaymami et le roi saoudien Abdul Aziz Al Saud, mettant ainsi fin à un conflit inutile et préservant la vocation de cet émirat en tant que tampon entre l’Arabie Saoudite et le Yémen. En 1934, soit une année après la mort d’Ahmed Charif, le roi Abdelaziz Al Saoud décide d’annexer l’émirat aux territoires du royaume d’Arabie saoudite. Ce qui éclaire d’un nouveau jour la guerre qui se déroule aujourd’hui au Yémen sous la conduite des Saoudiens.

La famille Senouci, originaire de Mostaganem, s’est posée en héritière de la doctrine de libération des Karamanli, en référence au gouverneur Ahmad al-Karamanli qui est parvenu, dès 1710, à unifier les trois provinces de Tripolitaine, de Cyrénaïque et du Fezzan, mettant ainsi la Libye sur la voie de l’indépendance nationale. Le Sultan de Constantinople accède à la demande de la dynastie des Karamanli que les territoires ainsi unifiés soient érigés en principat héréditaire comme ce fut le cas des Husseinites en Tunisie et de Mohammed Ali en Égypte. Mais sous la pression concertée des États-Unis, de la France et de l’Angleterre, la Porte Sublime se débarrasse des Karamanli et soumet la Libye à son administration directe, en 1835.

Said Mohammad ben Ali Senouci, chef d’une confrérie religieuse, fonde, dans l’oasis de Djahbub, une école politico-religieuse, pour accomplir par la prédication ce que les Karamanli n’avaient pas réussi par la politique.

Fort de cette expérience, Azzam développe la doctrine de la libération auprès des Etats membres de la Ligue arabe et au sein des mouvements de libération : libérer, émanciper, unifier les peuples arabes. Malheureusement, cette doctrine va être sérieusement contrariée par les volontés hégémoniques, avec l’arrivée des officiers au pouvoir en Egypte. L’une des premières mesures des officiers au pouvoir a été le limogeage de Abderrahmane Azzam et son remplacement par Abdekhalek Hassouna, dont le cabinet fut noyauté par des agents de renseignement.

En mars 1954, le régime militaire traversa sa plus grande crise qui avait l’apparence d’une lutte de pouvoir entre Mohamed Naguib et Gamal Abdel Nasser. En réalité, la crise était plus profonde, elle opposait deux tendances diamétralement opposées sur l’avenir politique et institutionnel du pays. Ayant gouté au pouvoir, certains membres du commandement militaire ne voulaient plus respecter les engagements du mouvement, à savoir la démocratisation de la vie politique et sociale et le transfert du pouvoir aux civils à travers l’organisation d’élections. A cause de ces hésitations et dès le début, le régime souffrait d’un isolement diplomatique de plus en plus pesant. Finalement, c’est l’option du régime militaire qui l’emporte, une junte s’est emparée du pouvoir, mettant fin à l’existence de tous les partis et de toutes les associations.

C’est alors que va entrer en scène le personnage de Tharwat Okasha, considéré comme le  « Pilier culturel du nassérisme », le plus cultivé du groupe d’officiers. Il est arrivé à éclipser le rôle de Youssef Seddik, éliminé à cause de son opposition aux méthodes répressives des militaires et au fait qu’il était favorable à doter le pays d’institutions républicaines et démocratiques. De 1953 à 1956, il est mandaté à Paris, comme attaché militaire. Il écrit à Nasser qu’il est possible de contourner l’isolement diplomatique du régime en développant la coopération entre les services de renseignement. Nasser approuva l’idée et les services français répondirent favorablement mais préconisèrent une coopération sur les mouvements de libération du Maghreb. C’est ainsi que le sort de ces mouvements, très engagés dans un processus révolutionnaire de libération, allait dépendre largement et tragiquement de l’entente franco-égyptienne.

Dans ses mémoires, le général Mohammed Naguib raconte l’ambiance des coups d’Etat, à savoir l’excitation des acteurs par leur propre frénésie : mises à l’écart, purges, tortures, emprisonnements, liquidations :

« Juste après le début de la révolution, les groupes de pression sont apparus à l’intérieur et à l’extérieur du commandement. Il n’y a pas de doute que Gamal Abdel Nasser était le plus influent au sein du Conseil de la révolution et quand les autres l’ont aidé à se débarrasser de moi, il se retourna contre eux et s’en débarrassa l’un après l’autre.

La force de caractère de Nasser réside dans sa faculté de s’adapter et de changer selon les circonstances. Ainsi donc, il peut être tantôt avec les communistes, tantôt avec les Frères musulmans et des dizaines de fois contre tout le monde et avec lui-même.

Je les ai débarrassés du roi Farouk, Suleiman Hafez, le magistrat et le ministre de l’Intérieur à l’époque, les a débarrassés des grands hommes politiques et des partis, Youssef Seddik les a débarrassés de lui-même, les officiers de l’artillerie les ont débarrassés de Abdel Moneim Amin, les officiers de la cavalerie les ont débarrassés de Khaled Mohieddine, ils se sont débarrassé de moi, Abdel Nasser s’est débarrassé de la plupart d’entre eux et il est resté avec Abdelhakim Amer, Anouar el-Sadate et Hussein el-Shafei. C’est alors que les juifs se sont débarrassés de Nasser et Amer lors de la guerre de Juin 1967. Quant à Hussein El-Shafei, il s’est débarrassé de leurs ennuis et s’est cloitré chez lui. De tous les officiers de la révolution, seul Anouar Sadate a survécu, il était connu pour sa sournoiserie de paysan égyptien de savoir éviter l’adversité et les tempêtes. Il donnait l’impression de tout approuver, une attitude qui signifiait, non pas son accord ou son désaccord, mais plutôt son opportunisme à rester à l’affut des circonstances favorables. »

Cette schizophrénie institutionnalisée va s’avérer extrêmement toxique, un désastre pour les régimes politiques et un empoisonnement pour le devenir collectif des peuples d’Egypte et de tous les pays qui en ont suivi l’exemple. On a ainsi réduit à l’état d’agonie les patries des droits de l’homme et les nations des hommes libres. On a ainsi empêché toute forme de progrès librement consenti. L’armée est considérée comme le pilier de l’édifice institutionnel, « la garante de l’ordre nouveau ». Elle finit par se transformer en une force d’interposition entre le régime et le peuple.

Un deuxième personnage va entrer en scène, le bouillonnant Fathi Dib, dont la nomination est justement intervenue en ce fatidique mois de mars 1954. Sa mission est de gérer, pour le compte du régime égyptien, le bureau du Maghreb arabe, conformément aux lignes dégagées de l’entente des services égyptiens et français.

Du côté algérien, les préparatifs vont bon train. Ait-Ahmed s’est parfaitement intégré aux acteurs du mouvement de libération et a déployé une grande activité. Il sera dans le noyau dur qui présida au déclenchement de la guerre de libération. De même qu’il vivra les déchirements qui vont affecter gravement le mouvement national à l’occasion justement du 1er novembre 1954, dont la date a été fixée dès juillet 1954. Les liaisons entre l’Algérie, la France et l’Egypte étaient intenses aux fins d’échafauder des structures d’organisation et de coordination de nature à impulser une dynamique aux opérations militaires et à dépasser les avatars de l’OS. Toutefois, la création d’un nouveau parti n’était pas d’actualité en ce sens que l’objectif principal était de structurer une armée de libération.

Les mémoires de Fathi Dib, par leurs non-dits, sont révélatrices de la perception du régime militaire des mouvements de libération maghrébins en général et de la guerre de libération des Algériens en particulier. Parfait modèle de la passion obsessionnelle de l’obéissance et homme des sales besognes, il commence par rappeler que la rédaction de ses mémoires vient en exécution des instructions de Nasser, auquel il voue une admiration sans limite. Comme tout historiographe officiel, il s’est appliqué à encenser son chef au point de lui attribuer la paternité de la guerre de libération nationale, en raison, estime-t-il, de la similarité entre les deux révolutions égyptienne et algérienne. Ainsi le mouvement du 23 juillet devient l’acte fondateur des mouvements de libération des pays arabes. Chargé de gérer le soutien financier et matériel aux révolutionnaires algériens, il a fini par se sentir incontournable, créant un climat de tension, usant de paternalisme, de chantage et de de corruption, allant jusqu’au conflit avec le chef des mukhabarât Salah Nasr.

A tous points de vue, les mémoires de Tewfiq Shawi sont beaucoup plus intéressantes que les récits panégyriques de Fathi Dib. Ayant fréquenté assidument les principaux acteurs des mouvements de libération du Maghreb au lendemain de la seconde guerre mondiale, il a restitué avec fidélité l’idéal maghrébin qui a présidé à la structuration des luttes anticoloniales. Il raconte les évènements par lesquels ont été brisés et cet idéal et la solidarité agissante qu’il a suscitée entre Maghreb et Machrek.

De même que sont toujours attendues les mémoires de Hachemi Taoud, compagnon de Abdelkrim el Khettabi et qui a emporté avec lui les secrets de l’Armée de libération du Maghreb arabe.

Mais la communauté des historiens et l’opinion publique attendent des autorités égyptiennes la décision de déclassification des archives de la révolution détenues par la présidence. Ce qui donne une idée de la sensibilité de ces documents. C’est dire à quel point l’accès aux archives contribuerait grandement à lever le voile sur la manifestation de la vérité dans l’histoire de la guerre de libération et plus particulièrement dans l’étude du sujet qui nous intéresse aujourd’hui, à savoir la reconstitution du pécher originel.

Nul ne peut ignorer l’aide de l’Egypte à la révolution algérienne : armes, dons aux populations réfugiées en Tunisie et au Maroc, formation d’officiers, de combattants et d’infirmières, relais médiatique par « Sawt el Arab », prise en charge des responsables extérieurs, hébergement du G.P.R.A., Le Caire plaque tournante internationale de la révolution algérienne. Mais il n’en demeure pas moins évident que cette aide du régime nassérien était soumise à des conditionnalités qui servaient des intérêts étrangers à la cause algérienne.

Le rapprochement des services français et égyptiens, telle qu’initiée par Tharwat Okasha, et la collusion qui en est née, telle qu’elle sera mise en œuvre par Fathi Dib, a défini un axe stratégique qui va permettre aux uns et autres de gérer leur interventionnisme dans le mouvement de libération nationale. Le fondement de base de cette stratégie était le bannissement de l’idéal maghrébin du cadre référentiel du mouvement de libération national. Pour les Français, le devenir des Etats postcoloniaux du Maghreb ne peut être envisagé que dans la formule d’Edgar Faure « l’indépendance dans l’interdépendance ».

« A partir de 1958, notait Charles-André Julien, la France a compris qu’elle ne parviendrait jamais à empêcher les Algériens d’arracher leur indépendance, et décida ainsi de changer de stratégie : combattre pour que cette indépendance puisse tomber entre les mains d’un groupe de personnes qui protégeront les intérêts de la France en Algérie. »

En 1963 éclate un conflit armé entre l’Algérie et le Maroc. Alain Peyrefitte rapporte les propos atrocement cruels de Charles De Gaulle sur cette question : «  Il ne faut rien proclamer du tout. Nous aidons les Marocains (…). Nous aidons les Algériens (…). Par le fait, nous les aidons à s’entretuer. Pourtant, il faut faire comme si nous étions neutres. »

L’intérêt des Français consistait et consiste toujours à maintenir les trois pays dans la limite des frontières héritées de la colonisation, sans volonté réelle d’intégration régionale, de sorte à garder toujours la faculté de jouer trois politiques différentes.

Pour les Egyptiens, il s’est agi de lier les intérêts stratégiques de la puissance coloniale de la France aux intérêts immédiats du régime. L’idée était d’opérer un prolongement dans l’espace arabe de la doctrine nassérienne : régime militaire, option socialiste et parti unique. Ainsi, les mouvements de libérations hégémoniques doivent ouvrir la voie à des systèmes hégémoniques. Il fallait impérativement une interface, que Nasser a rapidement trouvé en la personne de Ben Bella et qu’il a su imposer comme interlocuteur valable.

Dès la fin de la seconde guerre mondiale, les leaders maghrébins se sont donné rendez-vous au Caire, le PPA et les Oulémas algériens, les deux tendances ancienne et néo du Destour tunisien, les combattants marocains et les leaders de l’Istiqlal. Sous l’impulsion de Abderrahmane Azzam, le Bureau du Maghreb arabe est constitué autour d’un noyau dur composé de l’intellectuel algérien Ali Hammami, du médecin tunisien Habib Thameur et du juriste marocain Mohamed Benabboud.

Juste après son installation au Caire en 1948, Abdelkrim el Khettabi crée le Comité de libération du Maghreb arabe, qui constitue le bras armé du Bureau du Maghreb. Constitué des partis du trois pays du Maghreb, le Comité s’est doté d’une charte, adoptée lors d’un congrès constitutif et qui mettait l’accent sur trois points essentiels :

  • pas de négociation préalable avec les puissances coloniales française et espagnole ;
  • engager l’action armée concertée ;
  • continuer la lutte avec les autres pays en cas d’accession à indépendance

Auparavant, cheikh Fodil el Ouartilani participa à la création du Front arabe pour la défense de l’Afrique du nord, présidé par cheikh Mohammed el Khidr, d’origine algérienne, le seul non égyptien qui a dirigé Al Azhar.

A l’occasion du pèlerinage de 1951, Messali fit une escale au Caire où il scelle avec Abdelkrim el Khettabi la création de l’Armée de libération du Maghreb arabe. Le projet a été avorté, pour des raisons qui restent encore obscures.

C’est tout ce prestigieux passé des luttes des mouvements de libération du Maghreb qu’on s’apprête à enterrer, là où justement il s’est épanoui. Cependant, le mouvement de libération a atteint sa maturité et plus rien en peut désormais empêcher le lancement de l’action armée dans un cadre organisé, malgré les tergiversations des Marocains et Tunisiens et malgré la crise du PPA-MTLD.

Les discussions menées entre les différents acteurs répartis entre l’Algérie, la France et l’Egypte ont abouti à la nécessité de se doter de structures d’organisation et de coordination opérationnelle et politique aux fins d’intensifier les opérations militaires. Tel était, à l’origine, le but du 1er novembre 1954.

Plusieurs délégués furent conviés à une série de rencontres, aux fins de préparer la fondation d’un front. Une réunion historique s’est tenue au Caire le 17 février 1955, rassemblant toutes les composantes du mouvement national :

  • les représentants de Hadj Messali : Ahmed Mezghenna et Chadli Mekki
  • le comité central du MTLD : Hocine Lahouel et M’hamed Yazid
  • les membres de la délégation extérieure : Ahmed Ben Bella, Mohamed Khider et Hocine Ait-Ahmed
  • les Oulémas : Bachir el Ibrahimi et Fodil el Ouartilani
  • le représentant de l’UDMA : Ahmed Bayoud

Sitôt connue dans les officines, la nouvelle provoqua une levée de boucliers dont nous verrons les effets dévastateurs. Ce rassemblement de tous les Algériens autour de la révolution était contre la volonté des officines de provoquer une rupture avec le passé arguant que toutes ces luttes, pour la constitution d’une conscience nationaliste étaient frappées d’obsolescence.

L’historien français Gilbert Meynier explique ce qui était en définitive recherché dans la création d’une nouvelle structure qui annule et remplace tous les partis existant. La préférence est allée aux «  purs activistes, décidés à en découdre manu militari avec le colonialisme, et qui n’avaient pour programme que l’allumage de la mèche ». Il y a lieu d’ajouter que l’adhésion au mouvement se fera selon un simple et vieux principe : «  Avec nous ou contre nous ».

Après la réunion du 17 février 1955, les services égyptiens crièrent au complot. Un plan rocambolesque est mis en œuvre pour kidnapper, dans la zone internationale de l’aéroport du Caire, Ahmed Mezghenna et Chadli Al Mekki. Ils restèrent enfermés dans une prison militaire jusqu’en 1958. Seul Abdellah Filali réussit à déjouer la vigilance de services égyptiens et rejoindre Paris. Ici s’est produite la grande cassure dans le mouvement national qui allait de fil en aiguille, déboucher sur le désastre d’aujourd’hui.

Les Français exploitèrent à fond cette cassure. Les tensions entre les différentes fractions ont été exacerbées au point où éclata une guerre dans la guerre, une guerre fratricide entre le FLN et le MNA. La nouvelle doctrine introduit la notion d’ennemi intérieur pour bannir la diversité, l’esprit critique, les divergences d’opinion. Des méthodes inédites apparurent, les coups de force et les liquidations physiques.

C’est ainsi qu’ont manqué beaucoup de cadres valables au FLN, retranchés dans le MNA ou bien restés en marge du mouvement. Ce qui n’a pas manqué d’imprimer au processus révolutionnaire des tâtonnements et des incertitudes maxima. Profitant des situations de vide, les Français ont mis au point un dispositif démoniaque d’infiltration, dont l’ampleur est expliquée par Roger Wybot, ancien directeur de la DST. Parallèlement, la France échafaude son système de guerre totale contre la révolution algérienne : méthodes non-conventionnelles, massacres à grande échelle, tortures, bleuite, contre-guérilla, lois exceptionnelles, guerre psychologique, sureffectifs, déplacement des populations, camps de concentration, corps de supplétifs, moyens démesurés, etc.

Ce qui devait constituer un préalable, à savoir doter la révolution de structures d’organisation et de coordination, n’a pu être réalisé pour les raisons évoquées. Suite à l’arrestation de Rabah Bitat le 23 mars 1955, alors chef de la Zone 4, Alger est placée sous l’autorité d’une direction séparée appelée Zone autonome d’Alger (ZAA) et confiée à Abane Ramdane, rejoint par la suite, dans le cadre d’une direction collégiale, par Larbi Ben M’hidi et Benyoucef Benkhedda. Cette organisation a été décapitée lors de la répression de la grève en 1957 et les parachutistes de Massu se sont employés à mener en bateau tous ceux qui se sont succédé à la tête de la ZAA, retournant certains, incarcérant et assassinant les autres.

On perçoit ainsi les effets dévastateurs du vide institutionnel et doctrinal que les responsables, dans leurs improvisations, ont tenté de combler en faisant appel à tous ceux qui n’avaient pas le profil ni la vocation de mener des activités d’une guerre de libération : intégrationnistes, communistes, centralistes et délinquants.

A Alger, les chefs étaient beaucoup plus préoccupés à réduire l’impact du Caire sur le cours de la révolution. Ils ont été saisis par la fièvre de « l’interlocuteur valable », les appétits ont été bien aiguisés suite à des rencontres secrètes avec des émissaires français, miroitant la perspective de négociations directes avec la puissance coloniale. Il a fallu donc attendre près de deux ans après le déclenchement de la révolution pour pouvoir tenir enfin la première réunion qui permet de se doter d’une organisation et d’une stratégie. Le Congrès de la Soummam n’a malheureusement pas répondu à toutes les espérances. En plus des divisions que cette réunion a aggravées, le mode d’organisation adopté ne permet pas une coordination opérationnelle, seule a été prévue la coordination au sommet (CNRA et CEE). Mais le plus grave est que cette réunion a introduit dans la révolution la hantise de tout mouvement de libération, à savoir une flexibilité dans la stratégie et une rigidité dans la tactique. Voilà ce qu’il en coute à une révolution d’être menée par des méthodes activistes.

La constitution tardive du premier gouvernement provisoire en septembre 1958 n’a pas permis d’endiguer tous ces problèmes. De même que la mise en place d’un Etat-major de l’ALN en 1959 n’a pas permis de briser l’isolement des maquis par les deux barrages électrifiés Challe et Morice. Ce qui a donné l’occasion à l’armée des frontières de se constituer un arsenal qui a été l’arme fatale du coup de force de l’été 1962.

Enfin, les négociations d’Evian, conclues le 18 mars 1962, n’ont pas rétabli une souveraineté totale, conforme au destin maghrébin et aux exigences d’un Etat moderne et indépendant.

« Un seul héros, le peuple », lisait-on sur les murs des villes et villages d’Algérie au lendemain de la proclamation de l’indépendance. Plus qu’une formule, un juste rappel que le peuple algérien, en payant le prix fort de l’indépendance, a su sauver ce qu’il y avait de plus noble dans le mouvement national : le sacrifice suprême est la seule voie à prendre en main son destin. Le poète tunisien Abou Kacem Al Chebbi l’a admirablement chanté :

« Défenseurs de la patrie, ô défenseurs de la patrie !

Rejoignez la grandeur de notre temps.

Le sang crie dans nos veines,

Nous mourons, nous mourons et vive la mère-patrie ! »

Un bel hommage à la volonté du peuple à la vie, à la liberté et à la dignité. Au grand mépris de la coterie, des complots et de la bassesse des chefs qui n’ont jamais su, pu ni voulu se hisser au niveau de leurs responsabilités.

En se recueillant sur la tombe de Messali, Ait-Ahmed est venu combler, par ce rappel et cet appel, la solitude du combattant méditant sur le destin de l’homme algérien.

  • Dépasser la limite du futur sans avenir

Les événements remettent au gout du jour les idées d’Ait-Ahmed. Coup sur coup, les lois de finances pour 2016-2017 et la révision de la constitution nous rappellent la perspicacité de son analyse : « …Une violence extrême a été infligée au peuple algérien pour imposer des choix et des options politiques et économiques désastreux. Des choix qui hypothèquent et compromettent notre avenir mais aussi celui des générations futures. Les actes aujourd’hui ont leur prolongement dans la société de demain. C’est pour cela que nous devons appréhender l’étape actuelle pour ce qu’elle représente. Un défi majeur, un enjeu vital…. »

La situation créée par les effets conjugués des deux textes est parfaitement illustrée par cette scène imagée de Victor Hugo : « Celui qui aune de l’étoffe n’entend pas que le mètre qu’il a dans la main lui parle et lui dit : « C’est une fausse mesure qui gouverne ». Celui qui pèse une denrée n’entend pas que sa balance élève la voix et lui dit : « C’est un faux poids qui règne ». Ordre étrange que celui-là, ayant pour base le désordre suprême, la négation de tout droit ! l’équilibre fondé sur l’iniquité ! »

Rien ne semble arrêter la boulimie d’une camarilla d’arrivistes, profitant de la rente pétrolière, ils veulent tout obtenir per fas et nefas, c’est-à-dire par tous les moyens possibles licites et illicites, justes ou injustes, honorables ou déshonorants.

C’est ainsi les lois de finances constituent une anthologie d’ingouvernementalité que le philosophe et économiste britannique Friedrich Hayek appelait la « présomption fatale ». Il arrive que l’évolution harmonieuse de la société soit contrariée par des lois conçues par une classe de parasites et qui visent à détruire l’ordre existant pour imposer un nouvel ordre désastreux.

Cette « présomption fatale » est très perceptible dans la recherche hasardeuse du pouvoir à juguler les effets désastreux des déficits du budget, de la balance commerciale et de la balance des paiements, de l’absence de croissance. L’assainissement des finances publiques appelle un dispositif de mesures structurelles et macroéconomiques qui semblent inconcevables et inaccessibles aux apprentis-sorciers qui n’ont jamais su concilier perspectives de croissance et impératifs budgétaires.

Dans son message au conseil national du FFS réuni en session ordinaire en mars 2010 à Alger, Ait-Ahmed rappelle : « La gestion de hasard menée pendant des décennies a fini par installer la violence au cœur des institutions et des rapports sociaux. Elle bloque toute évolution et toute réforme. Elle nous maintient dans l’archaïsme et compromet sérieusement l’avenir du pays. Seuls ont droit de cité les rapports de force nue. »

Les lois de finances pour 2016 et 2017 resteront gravées dans les annales. Si elles suscitent incompréhension et inquiétude chez les citoyens, elles restent passionnantes pour les observateurs et analystes.

Le problème n’est pas de déployer des dons de divination sur les perspectives du marché pétrolier. Le problème est de savoir quelles sont les mesures à prendre pour faire face au chaos.

La loi de finances est devenue un rituel de créer la monnaie et définir les critères de répartition entre les principaux blocs : dépenses de fonctionnement, transferts sociaux et budget d’équipement. Ce qui donne trop de monnaie, dont les quantités astronomiques ne sont plus déterminées par les besoins de l’économie réelle mais par la nécessité de disposer de moyens de paiement. Or, créer la monnaie ne signifie pas créer la richesse.

A titre d’exemple, la politique des fausses solutions en matière de revenus nous rappelle cette fameuse formule qu’on murmurait dans l’ex URSS : « Ils font semblant de nous payer, nous faisons semblant de travailler ». De même que le budget d’équipement rappelle cette vieille boutade répandue dans les milieux boursiers : « Investir est très facile. Il suffit de savoir s’il y a plus d’idiots que d’argent ou plus d’argent que d’idiots.»

Les lois de finances pour 2016 et 2017 font franchir au pays le seuil de l’ingérabilité et le propulsent d’une manière irréversible dans l’inconnu. L’Algérie va donc renouer avec les déséquilibres de tous ses comptes et sera contrainte à recourir à un type d’endettement toxique, de nature à aggraver la situation actuelle caractérisée par une réduction du niveau du capital productif et une augmentation  de la valeur du capital improductif. C’est dire à quel point les dirigeants algériens sont fâchés avec l’analyse économique qui nous apprend, statistiques à l’appui, que les mêmes causes produisent les mêmes effets. De nouveau, le pays va donc à l’endettement sans capacité d’un bon service de la dette et sans capacité de remboursement.

On voit clairement que la loi de finances ne remplit aucune de ses fonctions en ce sens qu’elle n’est fondée sur aucun système cohérent de projections à court et à long terme. Ce qui rend impossible toute analyse des causes et des effets des déséquilibres budgétaires. Ce qui rend improbable toute tentative  d’assainissement des finances publiques pour juguler les effets désastreux de la crise et ouvrir la voie à un dispositif de refontes profondes et ambitieuses des structures économiques. Seul ce type de mesures permet de renouer avec une croissance saine et durable et mener le développement d’une part et d’alléger les pressions sur le budget d’autre part.

Le financement budgétaire par la planche à billets mènera inéluctablement le pays à la ruine. Il est utile de rappeler que les programmes imposés à l’Algérie par le FMI pour remédier à sa crise de cessation de paiement visaient in fine la reconstitution des réserves de change. Le rétablissement des équilibres extérieurs signifie pour les institutions de Bretton-Woods que le pays doit disposer de suffisamment de devises pour lever les contraintes sur son commerce extérieur. Pour assurer un équilibre des comptes, il est recommandé de veiller à réaliser cette équation : la somme des importations et des transferts sur le reste du monde doit être égale à la somme des exportations et des revenus en devises. Résultat des courses : cette équation a été royalement soldée par le transfert au reste du monde de l’intégralité de nos revenus en devises. Par ailleurs, la banque centrale opère un contrôle des taux de change pour éviter toute réévaluation de la monnaie nationale, non pas dans un souci de rendre compétitives nos exportations puisqu’elles n’existent pas mais pour permettre une expansion monétaire de nature à procurer au Trésor des ressources qu’il ne peut obtenir par des voies conventionnelles, en raison justement de l’absence d’une économie de production de biens et services. Le boom inflationniste devient le seul instrument de gestion.

Ce système des réserves de change arrive à son terme. L’économie mondiale est entrée dans une phase de profondes mutations. La nouvelle politique américaine, suite à l’élection de Donald Trump, va provoquer la fin du système dollar comme monnaie de réserve, tel qu’il fonctionne depuis 1971.

Sans aller dans le détail, on comprend l’impérieuse nécessité d’opérer un assainissement budgétaire pour mieux accompagner les refontes structurelles. Il suffit de rappeler l’ouvrage d’une brûlante actualité, « La crise financière française de 1789-1799 » où le diplomate américain Andrew Dickson White raconte comment les révolutionnaires français de 1789 ont entraîné leur pays vers l’abîme par l’usage abusif de la planche à billets. Il rappelle une réflexion de Daniel Webster selon laquelle : « de tous les artifices mis en place pour duper les classes laborieuses, aucun n’a été plus efficace que celui qui les trompe avec la monnaie papier ». La situation fut sauvée in extremis par un jeune artilleur qui finira par prendre le pouvoir.

Les pratiques issues des réserves de change ont considérablement affaibli le pays. Elles ont fini par reléguer l’Algérie au rang des pays qui ne pourront jamais réaliser leur décollage, qui ne pourront jamais se débarrasser de leur sous-développement. Tous les voyants sont au rouge : budget, balance commerciale, balance des paiements,  croissance, chômage, etc. Sans parler des autres problèmes qui échappent aux instruments de mesure et qui annoncent de grands périls.

L’expert indépendant des Nations Unies, Alfred de Zayas évoque les conséquences néfastes sur les droits de l’homme des accords de libre-échange et des contrats d’investissement. Il fait un constat alarmant : « Durant les vingt-cinq dernières années, les traités bilatéraux internationaux et les accords de libre-échange incluant un règlement des différends entre investisseurs et Etats ont entrainé une dégradation générale de l’ordre international et sapé les principes fondamentaux des Nations Unies, la souveraineté nationale, la démocratie et l’exercice de la loi.»
Il préconise que « les Etats ont envers les droits de l’homme l’obligation contractuelle d’informer proactivement le public, de garantir l’accès à l’information, de consulter leurs bases et d’assurer une participation significative à la conduite des affaires publiques ».

Le combat de Hocine Ait-Ahmed nous invite à accorder la plus haute importance à l’expertise d’Alfred de Zayas, on y trouve des solutions adaptées à nos préoccupations de promouvoir un ordre démocratique et équitable.

  • L’impérative résorption de la crise existentielle

En octobre 2003, Ait-Ahmed notait : « Hélas ! Loin de se résorber la crise qui, à huis clos déchire, ruine et ensanglante notre société depuis onze années, semble chargée de périls encore plus incontrôlables. » L’histoire de l’Algérie indépendante pourrait tenir tout entière dans cette inquiétude.

L’épuisement de toutes les ressources et notamment les ressources humaines, a porté gravement atteinte à la viabilité du pays, qui glisse vertigineusement sur la pente d’une crise existentielle. Le pays est devenu une coquille vide, complètement dépourvu de savoir-faire, d’expertise et de compétence. C’est le règne de l’ignorance, dont les contours ont été esquissés par le prospectiviste marocain Mehdi Elmandjra : « L’analphabète d’aujourd’hui est celui qui ne sait pas désapprendre pour pouvoir apprendre à réapprendre. Je pense que la nécessité de mettre à jour ses connaissances est une cause majeure de l’exode des compétences. (…) Je crois que le sous-développement peut se définir aujourd’hui comme une situation où l’on combat les compétences nationales innovatrices et créatrices et où l’on encourage la somnolence professionnelle et la médiocrité docile qui facilitent la corruption, l’abus des droits humains et la servilité devant les grandes puissances. »

Cette énième révision de la énième constitution donne la mesure du désastre. On décèle dans le texte tout le malaise des rédacteurs et leur incapacité à vaincre le caractère non sequitur de leur travail, c’est-à-dire tout l’effort à créer l’illusion d’une construction valide alors que la conclusion ne suit pas les prémisses. Plus de pouvoir et moins de libertés.

Dans sa nouvelle version, la constitution est beaucoup plus proche du Livre Vert de Kaddafi que d’une loi fondamentale. La maison institutionnelle de l’Algérie prend réellement l’allure d’un asile contrôlé par des fous. C’est la constitutionnalisation d’une politique interventionniste, inspirée du système colonial, qui vise à exercer un contrôle absolu sur les populations et les richesses.

Le plus frappant dans cet interventionnisme est la politique linguistique que le pouvoir compte mener à des fins inavouées. Cette politique sonne le glas de la paix linguistique qui a longtemps prévalu en Algérie, où l’arabe, langue véhiculaire et littéraire, coexistait en parfaite harmonie avec les langues parlées en tant que langues vernaculaires et le français comme principale langue étrangère. Mais on ne peut toucher à la paix linguistique sans porter atteinte à la cohésion sociale.

Ainsi on a décerné un statut qui n’est pas le leur à certaines langues vernaculaires (berbérophones) sans inclure les autres (arabophones). En reconnaissant le caractère national et officiel au tamazight, le pouvoir a franchi un pas funeste dans une démarche de modification des données sociologiques et culturelles qui risque de devenir une machine de guerre. Car en définitive, il n’existe pas de langue berbère structurée et homogène. C’est à partir des langues vernaculaires berbères dans toute leur diversité que le pouvoir entend réaliser une compilation, c’est-à-dire une langue artificielle, une sorte d’espéranto, qui n’est parlée ni écrite par personne. L’article 4 de la constitution confie la réalisation de cette entreprise à une Académie algérienne de la Langue Amazighe « qui s’appuie sur les travaux des experts, est chargée de réunir les conditions de la promotion de Tamazight en vue de concrétiser, à terme, son statut de langue officielle. »

Nul doute que l’Académie berbère de Paris, cette fabrique des instruments de la mythification, de la mystification et de la déconstruction identitaire, pèsera de tout son poids sur les travaux des experts, car à son actif, elle a déjà :

  • détourné l’alphabet punique en alphabet berbère appelé Tifinagh ;
  • inventé une antériorité historique du berbère par rapport à l’arabe ;
  • transformé le calendrier julien en calendrier berbère Yennayer ;
  • confectionné un drapeau sécessionniste.

Voilà donc le résultat quand l’ignorance fait cause commune avec l’incurie. Il est fort à craindre que cette langue artificielle ne se transforme en un Frankenstein linguistique qui risque de détruire ce qui reste de notre patrimoine et qui ne correspond nullement à la volonté de vivre ensemble. Comment expliquer ce déni d’existence à la langue de 75% de la population algérienne, la daridja, qui est constituée à plus de 50% de substrats du punique, notre langue ancestrale pendant près de 15 siècles. Ainsi parlait Joseph Goebbels : « Nous ne voulons pas convaincre les gens de nos idées, nous voulons réduire le vocabulaire de telle façon qu’ils ne puissent plus exprimer que nos idées ».

Par ailleurs, il existe un rapport étroit entre la politique linguistique et la politique de formation et il est opportun de se poser des questions sur les desseins et les motivations réelles de cette réorientation.
Les chercheurs tels l’anglais Robert Phillipson et le sri lankais Suresh Canagarajah nous éclairent sur la façon dont sont imposées de l’extérieur aux divers pays les réformes de l’enseignement linguistique. Différents mécanismes sont employés dans une optique néocolonialiste dans l’orientation des infrastructures académiques des anciennes colonies pour mettre sous influence leurs politiques linguistique, culturelle et scolaire.

La propagation des méthodes d’enseignement introduites vise à provoquer une transformation culturelle, elle constitue une véritable attaque du système d’enseignement et de formation propre à chaque pays. Cet interventionnisme des grandes puissances est véhiculé par l’aide à l’enseignement linguistique. Ainsi, on perçoit mieux la signification des réformes de l’enseignement portées par la politique linguistique.

De l’imagination fertile du philologue allemand August Ludwig von Schlözel est né le terme  « sémite », utilisé pour la première fois en Europe vers la fin du xviiie siècle (1781) dans son « Repertorium für biblische und morgenländische Literatur » (Répertoire de la littérature biblique et orientale). Il se proposait de regrouper sous une même catégorie les langues qu’il considérait liées par une parenté, à savoir l’hébreu, l’araméen et l’arabe. Ce terme qui ne figure ni dans le vocabulaire grec, ni dans la langue latine, reflète la conception européenne de l’histoire, fondée sur la multiplication des frontières géographique, ethnique et linguistique entre les peuples d’Orient (Sémites) et d’Occident (Aryens). Cette doctrine n’a aucun fondement scientifique, elle doit son succès à ce que condamnait naguère le philosophe néerlandais Erasme : « L’esprit de l’homme est ainsi fait que le mensonge a cent fois plus de prise sur lui que la vérité. » Par la suite, « sémite » a été généralisé pour éviter de parler des Arabes.

Dans le même esprit, l’explorateur français Henri Duveyrier est à l’origine de la formulation du terme « Amazigh » pour désigner l’ensemble des berbérophones du Maghreb et de la région sahélo-saharienne. On est même allé créer Tamazgha, un nom de circonstance au lieu de Maghreb. Durant les deux dernières décennies du 19è siècle, les rivalités entre les puissances coloniales se sont attisées dans leur expansionnisme en Afrique. Les Français changèrent de stratégie, après plusieurs tentatives de conquête du Sahara par la Libye, ils décidèrent d’opérer un prolongement territorial vers le Sahara de l’Algérie colonisée. Dans ce contexte Henri Duveyrier se proposa de participer aux expéditions du Sahara qu’il voyait « traversé en divers sens par des colonnes, et même par des voyageurs isolés, mais jamais encore étudié par un observateur stationné ».

Un premier voyage l’emmène en 1860 jusqu’à Ghadamès, où il fit connaissance avec le chef targui Ikhenoukhen, auprès de qui il demeura sept mois. Ses notes ont servi à la rédaction d’un rapport qui sera publié en 1864 sous le titre Les Touaregs du Nord, où les Touaregs Kel Ajjer étaient présentés à tort sous une image favorable à la colonisation.

Dans un article édifiant « Tamazight, ou comment manipuler l’Histoire » publié dans El Watan en 1992, Ali Farid Belkadi lève le voile sur ce qu’il qualifie de  « forgerie », c’est-à-dire l’action qui vise à fabriquer un faux en écriture destinée à la mystification de l’opinion publique. Il cite Duveyrier quand il explique l’origine targuie du mot Amazigh  « qui signifie : il est libre, il est franc, il est indépendant, il pille ».

Et de conclure : « Le mot amazigh s’applique donc à des nomades prédateurs habitués aux razzias en tous genres, plutôt qu’à des communautés sédentaires et fixées dans les agglomérations, des tribus essentiellement rurales et agricoles, comme c’est le cas de la Kabylie au temps de sa paysannerie. »

En outre ce terme Amazigh, ignoré du poète kabyle Si Mohand U Mhand, est inexistant dans les langues berbères de Kabylie, des Aurés, du Mzab. Il suggère un glissement sémantique très dangereux où tous les Algériens non berbérophones, n’étant pas Amazigh, risquent d’être considérés comme des hommes non libres, des esclaves.

Mais il importe de pousser l’analyse plus loin et relier le passé au présent. Cette constitutionnalisation de la politique linguistique est de nature à réveiller les vieux démons. On se croirait en plein « dahir berbère » lorsqu’en 1930, le protectorat français au Maroc donna sens concret à sa politique berbère et se fondant sur les recommandations de Louis Massignon : « C’est une question qui a été en effet pour moi un cas de conscience à la fois religieux et scientifique, pendant les années 1909 à 1913 où le père de Foucauld, par écrit et de vive voix, me pressait de consacrer après lui, ma vie à ce mouvement tournant qui devait éliminer la langue arabe et l’Islam de notre Afrique du Nord, au bénéfice de la langue française et de la chrétienté, en deux temps :

  • exhumation du tuf linguistique et coutumier primitif des Berbères ;
  • assimilation par une langue et une loi (chrétienne ?) supérieures, française et chrétienne. »

On connait la suite, la réaction du mouvement national au Maroc a été d’une telle ampleur que l’administration coloniale finit par abroger le texte. A l’occasion du 40e jour du décès du leader Allal El Fassi en juin 1974, Habib Bourguiba rappelle la célèbre manifestation de Khémisset du 22 octobre 1937 contre la politique coloniale française et contre le Dahir berbère. Il insiste sur l’importance de ce soulèvement en tant que première coordination de la résistance à l’échelle du Maghreb. De même que ce soulèvement a été l’acte fondateur du courant indépendantiste du Maroc.

En Algérie, la crise dite berbériste qui secoue le PPA-MTLD atteint son paroxysme au moment où le parti ouvre une souscription pour la Palestine, les militants berbéristes trouvent l’occasion inespérée pour se dresser contre la référence arabo-musulmane et ne voient aucun intérêt dans la solidarité avec le peuple palestinien.

Cette polarisation sur les questions identitaires reflète notre inaptitude à nous ériger en nation moderne. Nous sommes restés lamentablement empêtrés dans notre vieille assabiya qui devient forte au fur et à mesure que nous nous éloignons du progrès et de la prospérité. Ibn Khaldoun a parfaitement analysé ce phénomène et il nous apprend que chaque dynastie secrète les germes de sa propre décadence.

Hier comme aujourd’hui, les adeptes de la assabya constituent des éléments perturbateurs, ils fondent l’affirmation de leur microcosme sur la négation des autres microcosmes et surtout sur la négation du macrocosme. Il est déplorable de voir Ait-Ahmed s’engouffrer dans ce débat funeste des questions identitaires, ce qui a entraîné la négation des valeurs du mouvement national et une ghettoïsation du FFS.

Il y a un grand péril à entretenir la démarche identitaire, en ce sens qu’elle opère un glissement du patrimoine avéré (turath) vers de prétendus héritages (mawrouth) qui ouvrent la voie à de chimériques revendications d’une terre promise (maw’oud). Jouant sur les spécificités locales, la démarche identitaire crée l’hétérogénéité qui empêche la construction d’un ensemble cohérent sur la base des valeurs.

La mythologie, quand elle est travaillée par l’anthropologie et l’ethnologie coloniales, permet de créer des liens entre le néocolonialisme et les mouvements identitaires. Le but recherché est la validation des mythes dans l’imaginaire collectif, de sorte à permettre aux mouvements identitaires de se légitimer eux-mêmes et qu’ils finissent par devenir les alliés objectifs du pouvoir despotique et illégitime.

Le salut viendra de la science. Puisse-t-on soumettre les Algériens à un test ADN pour qu’ils prennent conscience de leurs origines et se débarrasser de leur assabiya. Ainsi ils comprendraient qu’ils sont issus d’un prodigieux brassage qui rend dérisoire la quête d’une identité ethnique et solitaire. Ainsi ils réaliseraient la densité de tout ce qu’ils ont en commun avec le reste du monde, au lieu d’entretenir une chimérique spécificité.

Mais les Algériens pourraient surtout apprendre le respect de soi-même, l’estime mutuelle et l’effort de se hisser au-dessus de cette culture néocoloniale par laquelle le pouvoir les mène en bateau. Avec les tests AND, nous allons à la découverte de nos gènes, ils nous renseignent sur notre trajectoire, ils nous apprennent que tout en étant d’ici on est également d’ailleurs.

  • Un salto mortale à déjouer

Ait-Ahmed a été constant dans son combat pour une assemblée constituante, pour permette aux Algériens de réaliser, au-delà d’une « refondation institutionnelle », une véritable renaissance. Il s’agit non seulement de veiller à l’intégrité territoriale, mais aussi de devenir et demeurer une réalité politique. Jean Amrouche nous éclaire sur la finalité de cette réalité politique : « Que les Algériens refusent, dussent-ils en crever, fièrement d’être des assistés, des mendiants et des singes.» En un mot, les Algériens doivent s’engager résolument dans une reconquête de leur destin.

A l’instar de tous les peuples du monde, les Algériens sont préoccupés par la recherche de la meilleure constitution. Les mêmes questions posées naguère par Aristote sont toujours présentes dans l’univers mental des Algériens face aux pratiques d’un pouvoir autoritaire, contraignant et répressif :

  • les qualités que doit avoir la constitution pour correspondre aux vœux de tous
  • quel type de régime pour quel type de peuple
  • concilier ce qui est théoriquement satisfaisant et pratiquement possible

Après avoir longtemps vécu sous les affres des lois iniques du colonialisme, les Algériens sont forcés de vivre dans l’exclusion à cause des lois inadaptées et scélérates. En bons arrivistes, les barons de la minorité dominante ont, dès l’indépendance, opté pour un monopole politique, construisant un édifice institutionnel illégitime et conçu aux seules fins de préserver leurs carrières, privilèges, fortunes et ambitions. L’exercice des libertés ainsi que toutes les formes de revendication et d’opposition sont assimilées à des mouvements insurrectionnels qu’il y a lieu de réprimer. C’est dire que le modèle institutionnel est extrêmement dégradant au point où il s’est avéré un tragique salto mortale, un véritable saut de la mort.

La constituante n’est pas limitée à la tâche technique de rédaction de la loi fondamentale. Il s’agit d’un processus par lequel sera assurée d’une manière incontestable la manifestation de la souveraineté nationale à travers le respect de la volonté populaire et la légitimité des institutions. Le peuple algérien cherche à préserver la liberté chèrement acquise et les valeurs garantissant la prospérité et la félicité.

C’est l’occasion de rappeler le lien organique qui existe entre la constitution et le peuple. Au-delà du formalisme des institutions et des lois, il y a les racines de cette communauté humaine et ses aspirations à s’ériger en nation libre de vivre dans un pays qu’elle veut agréable, beau, riche, ordonné.

Concrètement, la constitution à venir devra mettre fin à l’asphyxie de la démocratie en intégrant les grandes préoccupations des Algériens et qui se résument comme suit :

  • Consacrer l’indépendance, la souveraineté, la sécurité et la paix
  • Limiter le champ d’intervention du gouvernement (il ne doit pas être partout)
  • Les citoyens doivent conserver la capacité de s’inventer un avenir alternatif
  • L’exercice du pouvoir ne doit pas augmenter les capacités de domination et d’assujettissement des citoyens
  • Soumettre l’exercice du pouvoir à des fins constructives
  • Renforcer le principe de séparation des pouvoirs
  • Garantir la représentativité de la société algérienne dans les institutions élues
  • Instaurer des gouvernements locaux
  • Réhabiliter le contrôle de la constitutionnalité des lois et traités
  • Régir le rôle de la société civile
  • Redéfinir l’initiative et les modalités de la révision de la constitution
  • Instituer des mécanismes fiables de transparence et d’alternance
  • Définir les principes d’une gestion au mieux des ressources nationales
  • La préservation du patrimoine public
  • Le maintien de la cohésion sociale
  • Le renforcement des moyens de contrôle
  • Abolir la subordination
  • La protection de l’environnement
  • Insertion de la construction du Maghreb

Notre pays n’arrive pas à mobiliser les ressources nécessaires à vaincre les périls et relever les défis. Rien d’essentiel ne pourra s’accomplir tant que le système réduit la vie politique à sa survie. La refondation politique à laquelle aspire le peuple algérien ne passe pas par une réforme du bric-à-brac institutionnel mais par l’élaboration d’un nouvel ordre constitutionnel qui sera l’œuvre d’une assemblée constituante représentative, compétente et légitime.

Conclusion : Pour l’émergence d’une dynamique sociale

La disparition de Hocine Ait-Ahmed a créé une sensation de vide, comme le suggérait Victor Hugo : « La chute des grands hommes rend les médiocres et les petits importants. Quand le soleil décline à l’horizon, le moindre caillou fait une grande ombre et se croit quelque chose. »

Les Algériens garderont d’Ait-Ahmed l’image d’un homme qui n’a jamais été corrompu par la tentation du pouvoir, il voulait mettre le pouvoir au service du peuple, à la manière du révolutionnaire italien Giuseppe Mazzini : « Mieux vaut une heure de communion dans une grande pensée avec un peuple qui ressuscite, que toute une existence dans la solitude d’un trône menacé par les uns et méprisé par les autres. »

Il lui plaisait de se remémorer le poème d’Ahmed Chawki où il se solidarise avec la population de Damas qui affronte une répression atroce de l’armée française en 1926 (qui coïncide avec la guerre du Rif), la férocité est consubstantielle au colonialisme :

وَلِلمُستَعمِرينَ وَإِن أَلانوا      قُلوبٌ كَالحِجارَةِ لا تَرِقُّ

« Quel avenir pour notre pays ? Pouvons-nous espérer un avenir d’équité, de justice, de libertés et de dignité ? Réussirons-nous à sauver ce qui peut encore l’être ? » Par ces questionnements, Ait-Ahmed cherchait à susciter un réveil des consciences. Les barons du régime n’hésitent pas à se déguiser en experts soutenant avec déraison que « tout est toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes ». Complètement déconnectés des réalités, ils n’entendent pas la réaction du peuple que Bob Dylan a admirablement exprimé en chantant dans « Subterranean Homesick Blues » : You don’t need a weather man To know which way the wind blows. (Nul besoin d’être un météorologue pour savoir d’où le vent souffle).

Un peu partout dans le monde, souffle le vent de la révolte des peuples. Les Algériens ont prouvé par le passé qu’ils parvenaient toujours à briser ce qui les brise, à détruire ce qui les détruit. Ait-Ahmed n’a jamais baissé les bras. Par la voie pacifique et démocratique, il n’a cessé d’entrainer les Algériens à inventer de nouveaux modes de combat, de résistance, de maîtrise de soi et de son destin pour mieux répondre aux aspirations au changement. Tour va changer, tout doit changer.

« Seize the time » (Saisissons le temps), scandaient les Panthères noires dans leur révolte dans les ghettos afro-US des années 1970. Ce qui pourrait signifier que chaque temps a ses vents et ses mouvements. L’esprit du temps commande à opérer les changements ici et maintenant. Dans notre cas, il est vital de contrer l’idéologie contre-révolutionnaire, susciter un sursaut de la mémoire et de l’espoir par une réactualisation de notre conscience et de notre rapport à la modernité.

Hocine Ait-Ahmed savait se mettre dans la posture du leader authentique. Les Algériens ont apprécié sa détermination et sa sincérité à ne jamais faire de promesses dont il ne pourra en tenir aucune. En bon dirigeant et au regard de la gravité de la situation, il ne pouvait promettre aux Algériens que du labeur, de la sueur et des larmes, comme l’a fait Winston Churchill aux Anglais en juin 1940.

« Puissiez-vous vivre des temps intéressants. » Formulée tel un espoir, cette malédiction chinoise renferme toutes les craintes des changements dans l’incertitude et des ruptures des équilibres. Ait-Ahmed n’a pas manqué d’en faire le constat : « Je n’imaginais pas que cinquante ans plus tard nous en serions encore à nous battre pour défendre notre simple droit à exister. » Mais son combat nous adresse une prière porteuse d’espoir : « Puissiez-vous trouver ce que vous cherchez !» A savoir la fin du système et sa folie de soumettre les rapports sociaux aux seules règles du vampirisme et du parasitisme, de réduire la condition humaine à  ce qui se mange ou se vend, de se nourrir de violence.

Puissent les Algériens construire l’ordre politique à même de garantir l’affirmation de ce qu’ils considèrent comme droits inaliénables et que Pierre Rossi a joliment désignés : « la Vie, la Liberté et la recherche du Bonheur. »

Il n’y a aucun intérêt à chercher l’affrontement avec le régime. Le combat de Ait-Ahmed doit nous inciter à faire émerger un mouvement social où la dimension symbolique serait très importante pour faire des idées la meilleure parade aux dérives du pouvoir. Il s’agit d’un mouvement informel, citoyen et interdisciplinaire de débat et de recherche de solutions alternatives aux dégâts occasionnés par ceux qui polluent le climat naturel et le climat humain.

Les Algériens sont appelés à une seconde révolution pour se libérer du colonialisme intérieur qui s’est propagé sur les ruines du colonialisme extérieur.

Il est des situations paradoxales où ceux qui n’ont plus rien à perdre ont tout à gagner. Les dirigeants sont invités à méditer les propos d’Alexandre Soljenitsyne. Dans son roman « Le premier cercle », il fait dire à son héros, l’ingénieur Bobynine, en réaction aux menaces d’un ministre de Staline : « Je n’ai rien, vous comprenez, absolument rien… Alors avec quoi pouvez-vous me menacer encore ? De quoi pouvez-vous me priver ?… Comprenez bien une chose et expliquez-la à tous les dirigeants qui ont besoin de le savoir : vous n’êtes forts que dans la mesure où vous ne privez pas les gens de tout. Car quelqu’un que vous avez privé de tout n’est plus en votre pouvoir. Il est devenu entièrement libre !… »

Ainsi se profile la démarche de Hocine Ait-Ahmed : élaborer des solutions alternatives pour réaliser la transition démocratique. « Les feux mal éteints de la guerre civile sont encore susceptibles de relancer la violence sous toutes ses formes. Seul l’encadrement de la société par des structures autonomes et représentatives peut donner un caractère organisé et pacifique à la contestation sociale. »

La société civile a suffisamment de ressources pour susciter une dynamique sociale, un sursaut citoyen et un processus de changement, d’une manière démocratique et autonome. Par ces mouvements d’ensemble, les Algériens se remettront sur le chemin de l’intérêt général et du bien-être collectif pour réapprendre à vivre, à se ressaisir du temps, à se réapproprier leur histoire, à prendre en charge les problèmes de leur devenir et enfin à contrôler les leviers de leur destin.

Rien n’est plus beau, rien n’est plus vrai dans cet hommage que d’évoquer la sensation de liberté que font vibrer en nous le combat et la pensée de Hocine Ait-Ahmed. Surgi de nulle part, s’élève le chant du patriote grec Aristotelis Valaoritis (qui date de 1863), « Le rocher et la vague ». Le rocher, qui personnifie le système oppresseur, est miné par l’activité obstinée et patiente de la vague qui symbolise la résistance et le combat du peuple.

Le poème se termine par ces vers :

« La mer se referme. À présent, il ne reste,

Là où fut le fantôme, rien, excepté l’onde

Et sur la tombe, joue la vague blanche et bleue. »

La mer de la liberté finit par submerger le rocher de l’oppression.

Repose en paix Da L’Hocine.

Brahim Zeddour

Oran, le 19 février 2017


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3 Commentaires sur cet article

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  • bayd
    30 mars 2017 at 16 h 07 min - Reply

    Malheureusement dans pays on croient toujours a cette notion du Zaim » qui a tous, et bien entendu ses esclave les peuples de ses pays du tiers monde souffrant d’un retard mental incroyable! sachez enfin q’Hitler avait ses amis ainsi Staline! ce n’est pas en tous cas avec ce genre de mise en valeurs des humains comme nous qu’on va faire régner la Justice…. c’est du Passé.




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  • djamel
    3 avril 2017 at 20 h 40 min - Reply

    C’est vrai, à part les expériences du prophète, des sahabas et de Ibn Taymia, il ne faut pas avoir des humains, quels que soient leurs apports, comme référence pour aller de l’avant.




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  • EtsiVousutilisiezVoscervelles
    5 avril 2017 at 21 h 08 min - Reply

    Bel hommage. Cependant et quand on lit les deux commentaires plus haut, c’est clair que Dda lHou ne pouvait pas réussir. Hélas, La roche est bien plus dure a éroder car elle se loge dans les cranes.




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  • Congrès du Changement Démocratique