Édition du
27 May 2017

RECETTE POUR UN FUTUR «PRINTEMPS ARABE» EN ALGERIE

PAR RAMDANE MOHAND ACHOUR 

Les élections législatives qui viennent de s’achever ont constitué un véritable laboratoire politique à ciel ouvert dans lequel les Algériens ont pu observer comment se conçoivent concrètement les révolutions, notamment celles qui se déroulent dans les pays du monde arabe.

Lorsque la révolution tunisienne renversa Ben Ali en janvier 2011, le pouvoir algérien qui entretenait d’excellentes relations avec le dictateur déchu comprit néanmoins que les Algériens ressentaient de la sympathie, voire davantage, à l’égard de la légitime volonté émancipatrice du peuple tunisien.

Confronté lui-même à un début de contestation politique et, surtout, sociale, nos dirigeants expliquèrent que l’Algérie n’avait aucun complexe par rapport aux révolutions qui égrenaient les pays de la région puisqu’elle avait déjà connu son propre « printemps arabe » en octobre 1988.

Depuis, nous assurait-on, le pays s’est résolument engagé sur la voie de la démocratie que le pouvoir éclairé et éclairant du Président élargit et consolide continuellement. Pour joindre le geste à la parole, ce dernier abrogea l’état d’urgence en vigueur depuis une vingtaine d’années.

La Tunisie ne faisait finalement que marcher sur les pas d’une Algérie qui confirmait, une fois de plus, son avance sur tout le monde : en matière de lutte contre le « terrorisme », de processus « démocratique », d’égalité des sexes ou de liberté de la presse… N’est pas précurseur qui veut !

Mais ce discours faussement bienveillant à l’égard des révoltes arabes ne dura que le temps d’une saison. Très vite, dès que le processus s’enraya, l’attentionné discours officiel céda le pas à un discours plus sincère, moins opportuniste.

 Un discours sarcastique et de haine tenace à l’égard d’un « printemps arabe » agité désormais comme un repoussoir. Assumant de nouveau leur vision policière de l’histoire, nos dirigeants nous expliquèrent que ces « révolutions » avaient été fomentées dans des laboratoires étrangers pour déstabiliser les Etats arabes.

Tout le monde comprenait que le pouvoir pointait du doigt les pays occidentaux… On saisissait moins en revanche comment il pouvait en même temps entretenir des relations économiques si prospères et sceller des partenariats politiques d’exception avec ces mêmes Etats qui travaillent justement, jusqu’à aujourd’hui d’ailleurs, à déstabiliser nos pays… Nos cerveaux de simples sujets ne peuvent de toute évidence accéder à l’intelligence de cette subtile dialectique dirigeante.

Piqure de rappel

Les dernières législatives du 4 mai 2017 ont constitué une indéniable piqûre de rappel. Les fomentateurs de révolutions dans les pays du monde arabe comme dans ceux du reste de la planète sont d’abord et avant tout les régimes autoritaires eux-mêmes. Travaillant avec acharnement à leur propre perte, ils jouent sans le savoir ni le vouloir un rôle d’auto-fossoyeur et d’accoucheur de nouveaux régimes.

Les puissances impérialistes qui travaillent à asservir les nations font preuve de pragmatisme. Leur principale motivation réside dans la défense de leurs intérêts économiques et géostratégiques. Si celle-ci passe par le maintien et le renforcement de régimes dictatoriaux (Arabie Saoudite, Bahreïn…), ces puissances les soutiennent sans le moindre état d’âme.

Si leurs intérêts commandent de renverser des régimes populaires pour les remplacer par d’odieuses dictatures, elles n’hésitent pas un seul instant à s’engager dans cette voie. Les exemples de Mossadegh en Iran, de Lumumba au Congo ou d‘Allende au Chili… ne forment que la partie visible de l’iceberg des déstabilisations impérialistes.

S’il s’avère nécessaire, à l’inverse, de renverser des régimes dictatoriaux, y compris amis, pour les remplacer par des « démocraties » tout aussi amies, elles n’hésitent pas à entonner leur éternel hymne à la liberté, à la démocratie et à l’universalité qui peuvent légitimer leur célèbre « droit d’ingérence humanitaire ».

Et si les nouveaux régimes amis ne répondent pas tout à fait aux canons officiels et éternels de la démocratie représentative, comme ce fut le cas en Egypte sous la présidence de Morsi, elles savent se faire humbles et en appeler au respect des différences culturelles qui justifient des voies et des rythmes propres à chaque pays.

Ce soutien à un président et à un gouvernement islamistes ami qui malmenaient les libertés démocratiques poussa les occidentaux à condamner en juillet 2013 le coup d’Etat de Sissi. Mais une implacable nécessité les amena vite à faire contre mauvaise fortune bon cœur et elles ne tardèrent pas à sacrifier Morsi pour soutenir le Maréchal.

Ainsi et contrairement à ce qu’affirment les partisans de la vision policière de l’histoire, la véritable force de l’impérialisme ne réside pas tant dans son aptitude à comploter que dans sa capacité d’adaptation. L’exigence démocratique qu’il met en avant ne lui sert qu’à exercer des pressions politiques et/ou économiques sur ses adversaires et ennemis comme on peut aisément l’observer à propos du Venezuela (mais pas du Brésil), de l’Iran (mais pas de l’Arabie Saoudite), de la Syrie (mais pas du Bahreïn), de la Corée du Nord (mais pas de la Birmanie), de la Russie (mais pas de l’Ukraine)… Il complote certes, mais s’adapte surtout avec une rapidité et une élasticité peu communes.

 L’impérialisme n’a pas initié les «révolutions arabes »

Ce n’est donc pas l’impérialisme qui a initié les « révolutions arabes ». Il a suivi le mouvement, l’a accompagné et instrumentalisé lorsque cela s’avérait utile (Libye, Syrie) à ses intérêts et ignoré ou entravé dans les cas contraires (Bahreïn, Yémen, Arabie Saoudite, Maroc…).

Ce ne sont pas davantage les révolutionnaires, réels ou soudoyés par l’impérialisme, qui sont à l’origine des explosions populaires. Non, à l’origine, on trouve tout simplement des régimes dictatoriaux, antipopulaires et plus ou moins pro-impérialistes.

La répression des champs politiques et sociaux, la fermeture des espaces démocratiques, le passage en force, des politiques néolibérales porteuses de misère et d’inégalités sociales, la corruption, le népotisme, la soumission aux intérêts étrangers au détriment de ceux des peuples et l’endormissement de la conscience anti-impérialistes de leur propre peuple par le tissage de « partenariats d’exception » avec les grandes puissances et la mise en œuvre des « recommandations du FMI et de la communauté internationale »… Telles sont les véritables raisons qui poussent les peuples à se révolter.

Le pouvoir a officiellement invité les Algériens à voter massivement le 4 mai pour renforcer le pays et faire échec aux tentatives de déstabilisation. Il ne comprend pas, il ne peut comprendre qu’il représente en réalité le premier et principal facteur de déstabilisation du pays.

Tout régime exprimant un tant soit peu les intérêts de son Etat comprend que le soutien actif de son peuple constitue le meilleur et ultime rempart face aux menaces déstabilisatrices extérieures. Il s’attache alors à améliorer la cohésion du peuple en veillant à l’amélioration de son niveau de vie. Et il veille à entretenir sa conscience politique et sa mobilisation active par l’entretien d’une vie démocratique la plus dynamique possible. Le pouvoir actuel fait exactement l’inverse.

Depuis plus de 35 ans maintenant, il s’est attaché à briser le consensus social forgé durant la guerre de libération nationale et matérialisé ultérieurement par des politiques de développement national mises en œuvre au cours des deux premières décennies de l’indépendance. Il a ainsi œuvré à défaire la cohésion du peuple en développant comme jamais les inégalités sociales, en faisant exploser la solidarité et en instaurant le règne du chacun pour soi, valeur suprême de l’idéologie libérale.

Sur le plan politique, il s’évertue à remettre en cause les acquis démocratiques arrachés dans la foulée de la révolte d’octobre 1988. Le maintien d’une façade démocratique est le fruit d’une résistance populaire qui l’empêche, pour l’instant, d’instaurer directement un régime dictatorial. Il découle également d’une volonté de donner des gages purement formels à de grandes puissances « amies », mais menaçantes. Il le fait au prix d’une lente mais inexorable remise en cause de la souveraineté nationale.

En atrophiant la vie politique au moyen de lois liberticides (sur les partis, sur les élections…), en passant en force systématiquement (nouvelle Constitution, lois sur les retraites, nouveau code du travail…), en exerçant un lourd monopole sur la vie politique nationale, en entravant le mouvement social qui constitue pourtant la sève du processus démocratique.

En organisant des élections tout à fait inéquitables et, de plus, en fraudant aussi massivement et ouvertement qu’inutilement le jour du scrutin (bourrage d’urnes, gonflement du taux de participation, agressions physiques…), le pouvoir pousse dans un premier temps la population à se désintéresser de la vie politique.

Près de 15 millions d’électeurs n’ont pas répondu à l’appel pesant de la propagande officielle. Le taux de participation s’élève finalement à 35,37% contre 44,38% en 2012. Plus de deux (2) autres millions ont voté blanc ou nul. Ils étaient 1 million et demi en 2012, 1 million en 2007 et 500 000 « seulement » en 2002… Même si les chiffres officiels n’ont plus aucune crédibilité, ils indiquent tout de même une tendance lourde, très lourde.

Le statuquo ne tiendra pas longtemps

Dans l’immédiat, le pouvoir ne court aucun danger. En l’absence d’alternative politique, les Algériens font preuve d’une résistance politique passive et refusent la voie de l’aventurisme qui risquerait de déboucher sur des interventions impérialistes directes (disparition de l’Etat-nation en Libye) ou indirectes (destruction de l’Etat en Syrie et au Yémen).

L’ampleur de l’abstention et du vote blanc et nul, ajoutée aux voix obtenues par les opposants qui ont participé au scrutin, exprime en sens inverse une non-adhésion certaine au statu quo actuel.

Le pouvoir a donc gagné un sursis, mais il ne pourra éternellement brandir la menace de la répression et le spectre d’une intervention étrangère pour entraver l’accès des Algériens à la citoyenneté pleine et entière. Ceux-ci finiront par passer d’une résistance politique passive (abstention) à une résistance politique active.

 Si la possibilité d’accéder à la citoyenneté de manière pacifique et organisée s’avère impossible, elle s’opèrera de manière anarchique et violente, ouvrant ainsi la voie à la déstabilisation tant redoutée et à de possibles ingérences de « nos partenaires d’exception » et de « nos frères arabes ».

Averti, des années durant par un large spectre de forces politiques et sociales qui l’appellent à lâcher du lest et à ouvrir une véritable transition démocratique, le pouvoir en portera seul la responsabilité. Peut-il encore faire marche arrière ? Il faut l’espérer, mais cela s’avère malheureusement peu probable. L’Histoire a montré que les régimes autoritaires, tout autant que les dictatures et l’impérialisme, étaient de mauvais élèves.


Nombre de lectures : 2587
6 Commentaires sur cet article

LAISSER UN COMMENTAIRE

*

*

  • water water
    11 mai 2017 at 18 h 26 min - Reply

    L’Algérie et la France sont les deux faces d’une meme pièce mise en circulation le 16 juin 1830.
    Le reste est détail.
    On doit choisir entre l’Algérie département Français et la France département Algérien.

    l’Algérie indépendante et la France indépendante sont les deux face d’une pièce virtuelle., dans un monde virtuel.

    Je ne sais pas.




    3
  • djamel
    12 mai 2017 at 11 h 54 min - Reply

    Le régime a peut-être gagné un sursis mais de quelle durée personne ne le sait. Il a par contre perdu une très grande bataille le 4 mai 2017. En effet, face a une propagande tout azimut, le déploiement de ministres, chefs de partis, walis, fonctionnaires à presque tous les niveaux de la hiérarchie de l’état, les spots publicitaires, les affiches collées un peu partout à travers le pays, le résultat a été nul, sur les 23 millions d’inscrits seuls 8 millions se sont déplacés aux bureaux de vote dont 2 millions de bulletins blancs. C’est à dire 26% seulement de la population qui s’est exprimée. Et, il faut préciser que ce nombre est a divisé parfois en 34 alors faites le compte. Comment un groupe de partis n’ayant obtenu que moins de 9% des inscrits sur les listes électorales peut-il gouverner ?




    2
    • Ait Amar
      14 mai 2017 at 4 h 44 min - Reply

      LE RÉGIME MILITARO-MAFIEUX DEMEURE FORT, ET RÉPRIME À SA GUISE, COMME ET QUAND IL VEUT, FAIT TOUT POUR PERDURER, ET NE CÉDERA PAS TANT QUE :

      – Il dispose du ‘ nerf de la guerre ‘ , en l’occurrence les milliards des hydrocarbures qu’il pille et accapare, à son profit, et au bénéfice de ses soutiens et complices.

      – Il a le soutien stratégique et diplomatique du Grand Gendarme Américain, lequel a pris son Grand morceau au Sahara: le Régime militaire est dans  » l’Orbite  » américano-occidentale

      – Il a la ‘ caution politique ‘ de la France, l’ex Puissance coloniale qui détermine la politique algérienne de l’Europe, en échange les Généraux payent partis politiques, fondations, associations, médias, personnalités influentes, lobbyistes de France te de Navarre …. qui observent le silence sur les exactions des Généraux.

      – L’opposition est neutralisée (émiettée, atomisée, foutue), et battue par KO par la SM-DRS……

      – Prolifération du ‘ discours identitaire d’agitation ‘ versus ‘ discours politique d’opposition ‘ …..

      – La population est traumatisée par la ” guerre interne ” =  » stratégie de la tension  » (1991-2017) qui continue, la misère indicible et effroyable, l’épuisement et la lassitude, l’usure de tout …..

      – Le  » seuil de l’intolérable  » est dépassé : la population a vu toutes les horreurs, toutes les atrocités, les formes de mises à mort, tous les crimes, que rien ne peut l’émouvoir encore plus ….

      – Le  » délitement du lien national  » et des liens communautaires, la division totale …..

      – Les Généraux musellent et contrôlent les ” appareils de répression ” et les ” organes de propagande ” , les ‘ Escadrons de la mort ‘, les Milices armées, les Groupes terroristes créés et manipulées par les Maitres de la Police politique secrète ‘ gestapiste ‘ ……

      – L’écartement des positions (vers les extrêmes) = l’extrémisation du champ politique, + les faux-opposants, + les pseudo-démocrates (qui soutiennent les Généraux) ….

      – Le champ politique est façonné artificiellement = Poker menteur (partis-officines, associations-relais, institutions-alibis, médias-propagandistes …..

      Fort et puissant, ce Pouvoir militaro-mafieux fait diversion, manœuvre, réprime, intoxique, frappe, tue, massacre, joue le pourrissement de la situation et l’exacerbation des problèmes, déplace l’axe de la violence là où il veut, en Kabylie, au Mzab, ou ailleurs, réprime les Syndicats autonomes, les militants des droits de l’homme….

      Le Pouvoir militaro-mafieux demeure (malheureusement) la seule  » force politique organisée  » , et frappe comme il veut,, là où il veut….

      Et la Dictature militaro-mafieuse continue !




      15
      • Mennad
        14 mai 2017 at 16 h 29 min - Reply

        .
        LE PARCOURS DE LA VIOLENCE EST ENCORE LONG !
        .
        1. Les Généraux-et-les-Colonels ont  » tué  » des centaines de milliers de citoyens
        2. et  » volé  » des centaines de milliards
        …. et savent bien qu’ils sont responsables, coupables, redevables et passibles devant les Tribunaux internationaux (et nationaux ?)si jamais ils lâchent (hum) ou perdent les rênes du pouvoir …. Et ne se résoudront donc pas à céder …. d’autant plus qu’ils se considèrent comme les propriétaires uniques et exclusifs de ce pays, et vouent la haine totale et le mépris absolu contre la population civile, comme les colons français !
        .
        … d’où leurs obsessions et persistances à tout faire pour garder le contrôle de la situation par tous les moyens : répression permanente, intimidations, menaces, manipulations, provocations, assassinats, tortures, embrigadement, propagandes, intoxication, bourrages de crânes, écrans de fumée, tromperies, pourrissement de la situation, exacerbation des problèmes, instrumentalisation des extrémismes de tous bords …..




        12
  • au secours
    13 mai 2017 at 11 h 20 min - Reply

    Ce qui se passe en algérie est très grave et vient d’être confirmer par le peuple; jamais; jamais a ma connaissance le pays a connu une telle délinquance; un patron d’un parti qui se dit révolutionnaire et le représentant des milliers de chouhadas qui se sont sacrifier offre 100millions a un prochain candidat et tête de liste de ce parti »fln » incroyable mais vrai qu’est ce qui se passe; des africains qui traignent avec leurs bébés tapis a la mains comme des clochards et qui dorment n’importe où à l(image des dirigeants de ce pays « l’algérie » irresponasable » ce genre de scène est introuvable dans les pays voisins, on est dans la merde, tous ce que j’ai a dire; nos dirigeants doivent rendre l’argent du peuple et doivent partir sans violence c’est la meilleur des solution pour eux, si jamais y aura une révolution faite attention aux lèche botte francais et occidentauix il faut pas les laisser nous rapprocher ils ont détruit la mentalités de nos hommes politique les ont rendus tous corrompus; dernière en date l’entreprise a l’origine du tamway de mostaganem et en faillite « TSA » vraiment marre on doit faire quelques chose.




    3
  • AWARWARU
    14 mai 2017 at 12 h 45 min - Reply

    Le tournant intervient au début du XVIe siècle, en 1502, précisément, quand Ismaïl prend le pouvoir en Perse, fonde la dynastie des Safavides et proclame le chiisme religion d’Etat. Un choix très politique. Un empire se crée, face à un autre, celui des Ottomans. Le premier est duodécimain, le second sunnite. Selon Sabrina Mervin :
    Les Safavides ont adopté le chiisme certainement pour se démarquer des Ottomans. »
    Très vite, leurs armées se combattent. Mais ces guerres opposent davantage des souverains que des peuples ou des croyances. Et, durant les siècles suivants, la frontière entre les deux empires « est l’une des plus stables du monde musulman », rappelle l’historien Jean-Pierre Filiu. Elle correspond à peu près à celle qui sépare actuellement l’Iran de l’Irak.




    1
  • Congrès du Changement Démocratique