Édition du
28 June 2017

La violence banalisée à l’Université. Témoignage d’Ahmed ROUADJIA

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Le Temps d’Algérie : 1/ L’université de M’sila a connu deux actes de violences inouïes en l’espace d’une semaine dont sont victimes deux enseignants. Comment avez-vous vécu ce malheureux épisode au sein de votre université ?

ROUADJIA Ahmed : Oui, c’est exact. D’abord, il me faut citer nommément les deux enseignants victimes de ces actes de violences inqualifiables de la part d’étudiants censés être à l’université pour recuillir les fruits de la science, de l’éducation et de la civilité et qui se comportent néanmoins comme de vrais délinquants, des voyous. Bien sûr, tous les étudiants de Msila ne sont pas dans ce cas de figure, heureusement, mais il existe néanmoins une minorité active animée d’ambitions exorbitantes et de désir de réussite à tout prix, sans effort ni assiduité dans les cours et les TD.
Ces deux enseignants victimes sont le Dr Zouhair Ammari, chef du département des sciences économiques, et M. Mohamed Mili, chef de spécialité Master Trafic Urbain au GTU. Le premier a été agressé le 17 mai 2017 à 14 heures par quatre étudiants de son département, à leur tête le nommé Mihouas El Djemai Bilal, qui semble être le meneur de ses collègue au nombre de trois. La cause de cette agression était tout bonnement l’interdiction faite verbalement et calmement par ce chef de département à ces étudiants de perturber les examens de leurs pairs qui se déroulaient en BLOC E. Le but de ces fauteurs de troubles était d’obtenir des faveurs du département des sciences économiques (obtention de notes élevées, réintégration, effacement des dettes, etc.). Après quelques échanges de propos avec le chef du département qui a été abreuvé d’insultes obscènes, les étudiants en question le prirent d’assaut avant de le tabasser rudement, lui laissant sur le corps des traces de coups et de blessures visibles à l’œil nu.
La seconde agression eut lieu le dimanche 21 mai vers 9heures 25, à l’encontre de M. Moha-med Mili, au GTU situé au nouveau Pôle universitaire. Les auteurs sont trois étudiants se recommandant d’une organisation estudiantine baptisée Solidarité Nationale Etudiante. Le directeur du GTU, Youssef Lakhdar-Hamina, en a eu lui aussi pour son grade, et dont le poignet gauche a été bien «tordu». Mais les coups les plus sauvages, les plus durs, ont été assénés à M. Mili aux divers endroits du corps dont la tête semble avoir été durement touchée par les coups redoublés qu’elle a reçues de ces agresseurs acharnés. D’où le coma profond dans lequel il était plongé.
Les motifs qui ont poussé ces «éternels» étudiants à commettre cette agression inadmissible sont les mêmes que ceux commis par leurs pairs du département des sciences économiques : réussir coûte que coûte leur cursus universitaire, quitte à recourir à la violence, au chantage et à l’intimidation. En venant perturber les examens des étudiants qui s’apprêtaient ce 21 mai 2017 à faire l’affichage des ateliers en vue de valider leurs examens, ces trois étudiants agresseurs que sont Bousakra Mounir, Batka Khaled et Anjouh Fouad ne semblent pas avoir pris la mesure de la gravité de leurs gestes et se sont comportés de la sorte comme s’ils étaient dans leur bon droit de «se faire justice». Rappelons que ces trois étudiants le sont depuis 2008, inscrits initialement «en classique», mais qui se trouvent à présent dans le système LMD. Ce sont eux qui ont empêché, le 11 mai, leurs camarades du GTU de passer leurs examens afin de faire pression sur l’administration pour qu’elle leur fasse des faveurs (obtention de notes sans contrepartie, réintégration des exclus…), demande que le directeur du GTU et ses collaborateurs ont rejetée catégoriquement au nom du droit et de l’éthique. La victime de ces futurs «docteurs» est un homme âgé d’une cinquantaine d’années, connu de ses collègues par son attitude de père de famille à la fois calme et débonnaire…

2/ A quoi est due, selon vous, cette agression d’une extrême violence ?

Il ne faut pas parler au singulier, mais au pluriel. Il faut dire pourquoi ces agressions se banalisent non seulement à l’université de Msila, mais dans l’Algérie entière ? Certes, il y a une spécificité des agressions à Msila et qui tiennent à l’histoire locale (exode rural, concentration urbaine, chômage des jeunes…). Pour nous en tenir à Msila, ces agressions trouvent leur origine profonde dans plusieurs facteurs anthropologiques, ethniques et régionaux et qui se trouvent aggravés par un volume de frustrations et d’ambitions qui tournent à l’aigre et au vinaigre, et donc à la violence, à la force, aux pressions, et aux ruses censées être des moyens efficaces d’obtenir ce qu’on peut obtenir par l’effort personnel, l’honnêteté ou le droit. Ces vertus éthiques ne trouvent aucune grâce aux yeux de ces personnes pour qui la débrouillardise et les ruses sont les chemins les plus courts pour atteindre les objectifs que l’on s’est tracés.
Il n’y a pas seulement des étudiants voyous. Il y en a parmi les enseignants, qui le sont aussi et bel et bien. Je fus moi-même victime d’une agression physique les 29 et 30 juin au cœur de l’université par un groupe de travailleurs des œuvres sociales conduit par un enseignant dont le comportement délinquant est incontestable. Malgré les certificats médicaux que j’ai produits auprès du médecin légiste, auprès du psychologue local pour les séquelles traumatiques et malgré la plainte déposée en justice, ce Monsieur Ostaade (professeur) a été innocenté comme par enchantement. Ni moi ni mes témoins à charge n’ont été convoqués par la justice, et l’adresse que j’ai indiquée à la Police a été transformée au tribunal de Msila en une adresse complètement imaginaire et qui n’existe nulle part dans la wilaya !! D’où mon absence par «contumace» lors de l’audience qui eut lieu le 16 janvier 2017 !

3/ D’autres universités du pays font face à la même violence récurrente. Peut-on parler, aujourd’hui, d’un phénomène ?

La violence n’est pas l’apanage de l’université de Msila et elle ne touche pas seulement ce secteur de la science et de la culture. Elle touche la société globale, et les universités du pays entier s’en ressentent profondément. Mais il existe des spécificités locales de la violence. Dans certaines régions et universités, la violence a des racines locales : la rudesse de la vie, la culture, le volume des besoins non satisfaits ou, au contraire, la douceur de la région, le climat, les conditions d’existence moins pénibles engendrent une violence moins «brutale» qu’ailleurs…

4/ Où se situent, d’après vous, les responsabilités ? Comment faire face à ce phénomène ?

La responsabilité est collective et incombe au premier chef à l’Etat, aux institutions éducatives, aux enseignants, aux formateurs spécialisés, et à la télévision publique qui ne joue aucun rôle éducatif et citoyen dans l’inoculation de la civilité et du savoir-vivre en commun, ensemble, en paix. La télévision publique n’invite que les experts flatteurs, qui font l’éloge du gouvernement et des hommes politiques…Elle ne contribue pas à l’éclaircissement, mais à la confusion des perspectives. Telle est la vérité crument dite…

K. B.


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  • Mohammed
    25 mai 2017 at 2 h 20 min - Reply

    Je pense que la société Algérienne d’aujourd’hui a atteint un degré de déliquescence
    qui pourrait dépasser la simple « dégradation des normes assurant l’Ordre dans une Société »;une société qui se cherche encore pour trouver un équilibre satisfaisant.
    Une situation qui pourrait:

    ===== s’apparenter à un trouble du langage d’un Aphasique,caractérisé par une difficulté pour le patient à trouver ses mots(sans jeux de mots).

    =====Peut-on parler d’un Suicide Collectif!De toute une société??
    En 1897 Durkheim s’intéresse aux ravages du suicide.Il étudie ce phénomène à travers des tableaux statistiques de différents pays.Il recherche en isolant différentes variables(sexe,religion,taux de divorce)à mettre en évidence un lien pouvant expliquer le passage à l’acte.La conclusion de son étude révèle que le suicide est fonction des groupes sociaux et qu’il ne peut se réduire au seul fait individuel.Il met ainsi en exergue l’Anomie,mise en évidence de l’absence ou d’un défaut d’intégration sociale.
    Son ouvrage « Le Suicide » parait en l’année sus-citée et apporte un regard approfondi sur les Facteurs qui conduisent les individus au suicide.

    ===== Une autre situation,d’une société déséquilibrée,qui pourrait aussi s’apparenter à un état visqueux(sans jeux de mots là-aussi)d’un Mollusque Figé!!
    Avant sa décrépitude.




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