Édition du
22 July 2017

L’UNIVERSITÉ ALGÉRIENNE DANS LES GOUFFRES DU RÉGIME : LA GLACIALE SYNTHÈSE D’UNE TÊTE A L’ARRÊT

Libre Algérie

PAR SAAD ZIANE

 

Un garde du corps dans le bureau d’un doyen d’université pour tancer l’auteure d’une thèse de doctorat en sciences politiques. De toutes les images que nous recevons, ébahis et impuissants, de l’université algérienne, cette scène racontée dans la lettre ouverte de Mme Leila Sidhoum, Maître-assistante, à la Faculté des sciences Politiques d’Alger, a la puissance d’une synthèse effrayante.  Un énorme coup de poing à la gueule du pays.

 

Ce qui nous effraye davantage est que cette scène unique dans les annales – même sous le régime de Boumediene, les thésards de sciences politiques ne se « contraignaient » pas dans l’expression -, ne surprend qu’à demi. On savait que dans une université où les notes se monnayent et où des étudiants nervis font les hommes de mains pour les «doyens », le pire est possible voire même certain.

On n’en arrive pas là par accident, mais à l’issue d’un processus, rationnellement absurde, où le souci du contrôle de type policier en arrive, en «toute logique » à parier sur la «pacification » par la promotion des médiocres et des incompétents. 

C’est cela la banalité du « complot » le plus sérieux, le plus grave pour ne pas dire l’unique que subit l’Algérie depuis plusieurs décennies. Celui d’un semblant d’Etat et de ses structures livrés à des zélateurs dont la seule «compétence » est de pousser jusqu’au grotesque ce que le système exige d’eux : brider, étouffer, tuer dans l’œuf tout ce qui serait perturbant. Y compris le savoir académique.

L’incompétence n’est pas un accident

L’incompétence n’est pas un accident de l’histoire – et le grand nombre de cadres algériens expatriés, pour la plupart sans espoir de retour l’illustre -, elle est un produit fini voulu, désiré et entretenu par le régime.  C’est un système qui ne supporte pas les hommes politiques qui se respectent – et respectent leurs concitoyens – mais qui aime les cabotins et les bouffons politiques.

Dans son rapport aux cadres, le système algérien traîne une vieille contradiction : il veut des compétences pour faire marcher la boutique mais pas comme l’exigerait des normes universelles admises. Ce qu’il exige de ces compétences – contre un petit accès à la rente – est d’écraser leur intelligence et d’attester qu’un tableau noir est blanc car c’est «ainsi » qu’il le veut.  C’est de facto, l’abolition même de leur compétence qu’il réclame.

Le résultat, on le connait, tant de choses construites à prix fort mais pas à la place qu’il faut et dans les conditions qu’il faut. Et, au fil des ans, cette perte de sève avec le départ, entamé massivement dans les années 90, de ceux qui avaient des compétences à faire valoir à l’extérieur dès lors qu’elles étaient indésirables à l’intérieur.

Combien sont-ils ? Smaïl Goumeziane, les a estimés dans un article très remarqué publié dans Libre Algérie à «quelques 500 000 individus » sur trente ans.  Cette exportation humaine «invisible » est faramineuse, elle est l’image d’un pays vidé de sa substance et contraint, souvent, à des débats fumeux et à des batailles contre des moulins à vent.

Bien entendu, tout ce monde – près de 17000 cadres formés par an sur trente ans – n’a pas été invité à partir sous la menace. Non, le complot de l’incompétence, n’est pas si grossier, il est fait de cette banalité des choses qui créent de l’accoutumance chez certains et du dégoût chez d’autres. Il suffit de placer à la tête des structures des gens « sûrs » plutôt que compétents.  Il est très rare que des gens compétents entrent dans la catégorie des gens «sûrs » selon la conception très fliquée qu’en a le régime.

Une caste de «gens sûrs » présumés

Une fois que cela se généralise cela donne une caste de gens présumés «sûrs », souvent incompétents, dont le boulot consiste non pas à créer des dynamiques de production, de création, mais à bloquer, entraver et menacer. Et sans surprise, quand la tête est à l’arrêt (Habbass) tout le corps se fige, somnole et s’étiole et dégage les miasmes du pourri.

L’université algérienne conserve une petite minorité d’enseignants héroïques qui tentent de «faire », mais la «masse » des enseignants est dans le moule de la «tête à l’arrêt » et elle traite la «masse » estudiantine avec le même esprit : enseignement au rabais, notes généreuses, diplôme assuré.

Voilà comment fonctionne dans la banalité le complot de l’incompétence et que l’on tue l’idée de la démocratisation de l’enseignement. C’est une banalité perverse à l’image d’un régime qui a décidé de mettre à l’arrêt tout un pays pour ne pas changer…

Tout contrôler et casser ce qui n’est pas contrôlable

Y a-t-il une sortie possible à ce piège où l’étudiant qui ne fait aucun effort estime de son «droit » d’avoir la «moyenne » pour passer et marcher vers le diplôme ? Le corps enseignant universitaire recèle-t-il suffisamment d’énergie pour tenter de «débanaliser » l’incompétence au pouvoir ?

Redouane Boudjema, professeur à la faculté des sciences de l’information et de la communication université, ne veut pas faire désespérer mais son constat est clair. « A l’université, des individus peuvent provoquer un débat sérieux sur le changement à apporter au système universitaire, mais pas la corporation ».

C’est que, outre l’énorme déperdition des dernières décennies, le mouvement syndical universitaire n’est plus que l’ombre de lui-même. C’est un « mouvement qui a été affaibli et infiltré par un pouvoir qui gère tout le pays avec une logique frustre : tout contrôler et casser ce qui n’est pas contrôlable », souligne-t-il car la crise de l’université est intimement liée à celui du «système de gouvernance ».

L’université, ajoute-t-il, a fini par produire ses propres crises. Elle a été noyée par la «massification » qui n’est pas la «démocratisation ». On en fait «une garderie d’adultes pour gérer des crises sociales cycliques liées à une faillite de la gestion d’un système politique bloqué, stérile et qui ne peut que reproduire l’échec. »

Cette massification que l’on cherche de manière très perverse à présenter comme une «démocratisation » en est l’antithèse absolue et elle se fait aux dépens des «bons étudiants et des bons enseignants ». Dans ce jeu pervers, « c’est le pays qui perd avec une université incapable de former de manière correcte des élites nouvelles aptes à réfléchir et à résoudre les problèmes de la société ».

Redouane Boudjema : C’est une entreprise de destruction

Certes, admet Redouane Boudjemaa, il y a une « nouvelle génération de chercheurs, une minorité qui travaille et résiste mais elle marginalisée et fragilisée par un marais médiocre dominant où l’allégeance à l’administration universitaire est la règle ».

Le mouvement syndical estudiantin illustre parfaitement cette plongée dans la crise. Liés à l’administration ou aux partis du pouvoir, ses «chefs » syndicats sont devenus des clients de l’administration et des pouvoirs.

« La majorité des recteurs cèdent à leurs diktat, ils agissent comme des cow-boys ou des miliciens, ils imposent leurs lois, bénéficient de passe-droits pour leurs éléments : facilité de transferts, pressions pour valider leurs semestre sans le minimum académiques, pressions pour avoir des quotas de postes aux concours de masters et de doctorats, pressions pour des jurys de connivences …. La liste des dépassements et des passe-droits est très longue ». On a souvent parlé de la violence sociale, mais avec la logique qui a prévalu, l’université secrète désormais sa propre violence avec des situations de rente.

Pour Redouane Boudjemaa, on est devant une « grande entreprise de destruction de l’université publique. Veut-on la vider de qui reste d’universitaires intègres, compétents et valables ? Veut-on préparer le terrain aux universités étrangères et privées ? ».  Toutes les interrogations sont ouvertes dans cette banalisation de l’incompétence et de la médiocrité qui aboutit souvent à distribuer de faux diplômes à des jeunes qui n’ont pas fait le moindre effort…

« Un débat national sur l’université est une urgence nationale, ajoute Redouane Boudjema. Et il n’est pas possible de limiter ce débat aux enseignants ou aux étudiants, le terrain est déjà miné. C’est un débat national sérieux qui doit être engagé pour reconstruire l’université et la libérer de la  médiocratie, du laisser- aller, de l’impunité et de la voyoucratie ».


Nombre de lectures : 1266
3 Commentaires sur cet article

LAISSER UN COMMENTAIRE

*

*

  • Abdellah Chebbah
    10 juillet 2017 at 13 h 54 min - Reply

    Merci beaucoup monsieur Saad pour cette article. Vous avez tout dit, correctement. Je ne pense pas que j’aurai fait mieux, tellement je suis embrouillé dans mes pensées. On ne sait plus à quel saint se vouer.

    Ça était un plaisir de vous lire.

    Encore une fois, merci.




    2
  • محمد الصغير بن سليمان
    11 juillet 2017 at 0 h 41 min - Reply

    Sans commentaire …!




    1
  • water water
    14 juillet 2017 at 22 h 11 min - Reply

    On dit toujours ça n’arrive qu’aux autres, une fois touchés,on hurle.
    On a favorisé tout ce qui est médiocre,et on se réclame toujours bon.
    On a passé sa carrière à faire semblant, et on veut finir utile.
    On a demandé au mulet le nom de son père,il a répondu que le cheval était son oncle maternel.




    0
  • Congrès du Changement Démocratique