Édition du
22 October 2017

Sauce rouge, sauce jaune : histoire d’un racisme  « ordinaire » en Algérie

 

Dès ma plus tendre enfance, je me suis retrouvé au milieu d’un champ de bataille. Celui qui opposait deux mondes qui s’envoyaient des amabilités à la figure. Sur le ring, dans un coin, ma ville d’adoption et d’enfance, Oran, et dans le coin opposé, la ville de ma famille paternelle, Tlemcen.

 

C’était un échange des plus raffinés et des plus courtois.

 

Les habitants de Tlemcen, pensant que leur ville est d’une origine dont la noblesse n’a d’égale que la grande civilisation ottomane à son apogée, et les « grandes familles » (disaient-ils) à en être les descendants, traitaient les oranais de gens rustres et vulgaires, à l’accent guttural des ouvriers sans culture. Des « bouffeurs de sardines » disaient-ils des habitants de cette ville portuaire qui ne pouvait qu’être le repère de dockers peu éduqués et d’oranaises aux vertus peu honorables.

 

Mais les oranais ne s’en laissaient pas compter et rendaient la politesse à Tlemcen. Une ville aux hommes tellement maniérés, dans leurs gestes et dans leur accent, qu’ils sont forcément…pensez à la Cage aux folles, vous aurez le mot. Une « race de grippe-sous » qui ne consacre son temps  qu’à l’argent et aux intérêts de la grande bourgeoisie locale.

 

A mon grand désespoir, l’un de mes auteurs préférés, Albert Camus, nous avait déjà traité de tous les noms. Mais il faut dire que les autres, les algériens voisins, ne les ont pas épargnés de leur mépris et de leurs ironies déchirantes.

 

C’était oublier que les oranais étaient dotés d’une très grande intelligence que forge l’ouverture au monde d’une grande ville maritime et avaient un cœur si plein de générosité qu’il en boucherait l’entrée du port, comme le chante la légende marseillaise. Ils ont toujours la porte ouverte, l’amitié facile et le sourire d’un… Oh non, ne me dites pas celui de Cheb Khaled.

 

A l’inverse, c’était oublier que la bourgeoisie locale de Tlemcen s’est constituée avec la compétence et le travail acharné de grands artisans et commerçants de la tradition locale. Qui n’a pas vu un atelier d’artisanat fonctionner à Tlemcen ou un commerce, dans les années de mon enfance, ne pourra jamais imaginer le nombre d’heures et la peine qu’il fallait endurer pour arriver au niveau de la compétence locale.

 

Une bourgeoisie qui a envoyé ses enfants se former dans les plus grandes métropoles, nationales et internationales, pour devenir des chirurgiens, des ingénieurs et autres métiers. Ce qui a d’ailleurs rendu encore plus jaloux les charmants amis et compatriotes des autres villes.

 

Et dans cette atmosphère ambiante délicate, il y avait différentes formes raffinées par lesquelles se déversait le racisme ordinaire, celui de tous les jours, celui auquel on ne fait pas attention et qui permet de dire, sans vergogne, « nous aimons tous les algériens ». L’une d’entre elles tient son origine dans  la différence des sauces qui accompagnent les plats locaux.

 

La sauce rouge des oranais, quelle vulgarité pour les gens de Tlemcen ! Grasse et ordinaire comme la ville et les gens. La sauce jaune des Tlemcénéens, répliquaient les autres, une bizarrerie exotique qui ne pouvait être utilisée que par des gens prétentieux qui pensent être différents, jusqu’au choix d’une cuisine unique et ridicule.

 

Oui mais voilà, j’ai grandi et quitté Oran sans avoir jamais tranché, me disaient les uns et les autres, pour une fois réunis dans le rejet de ma différence. Je rencontrerai, bien plus tard, cette unanimité chez certains imbéciles pour m’insulter lorsque je défends les deux cultures, les deux langues nationales.

 

Moi, je voulais tout simplement leur dire qu’une part de mon algérianité était « sauce rouge » et que l’autre était « sauce jaune ». Et pendant qu’ils s’étripaient dans une bataille ridicule et obscène, je mangeais tranquillement l’une et l’autre avec le sentiment qu’il n’y avait pas de couleur lorsque les choses étaient délicieuses et faites avec un amour du partage.

 

Et puis, un jour, je me me suis marié comme il est souvent le cas pour l’être humain. Et vous savez quoi ? Et bien je me suis marié avec une algéroise qui m’a fait des plats avec….. UNE SAUCE BLANCHE.

 

SID LAKHDAR Boumédiene

Enseignant


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5 Commentaires sur cet article

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  • rabah
    14 septembre 2017 at 10 h 02 min - Reply

    A mon avis tous nos déférents peut être réglés et acceptés sauf ce qui nous sépare dans la compréhension de la religion, qui était jadis unificatrice des algériens mais maintenant elle est devenue un danger permanent pour le pays et pour tout le monde musulman, une bonne partie des algériens ont fait de la religion un outil de division car ils rejettent et méprisent tous ce qui ne pense pas comme eux, leur problème est le fait qu’ils ont la nostalgie de kalifs et il n’ont pas les moyens intellectuels (le niveau) d’intégrer le monde contemporain ou tout change à une vitesse vertigineuse.

    notre jeunesse est scindée en deux groupes ceux parlent toute la journée de KALA ELLAH KALA ERRASSOUL et ceux parle à longueur de la journée de MISSI et FC BARCELONE mais les ecoliers qui sortent parlent de FC BARCELONE & REAL DE MADRID.




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  • Bendjeffal
    14 septembre 2017 at 10 h 40 min - Reply

    Une description heureuse d’un racisme ordinaire vecu par un citadin. Un jour je raconterais un racisme vulgaire entre citadins
    et ruraux de tlemcen.




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  • BENDI
    14 septembre 2017 at 12 h 46 min - Reply

    Bonjour,
    Superbe leçon de vie, tout est dit dans cette jolie phrase « je voulais tout simplement leur dire qu’une part de mon algérianité était « sauce rouge » et que l’autre était « sauce jaune ».
    Merci pour cette sympathique chronique.




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  • Farid El -Madridi
    14 septembre 2017 at 15 h 41 min - Reply

    Détrompez-vous, Monsieur,ce n’est qu’un constat,mais ces mêmes joueurs de Barcelona, Madrid ou d’autres clubs il suffit qu’ils s’appellent Omar ou Amar pour que les caméras de TV les surprennent entrain de faire des invocations ou réciter le Coran,comme ces autres joueurs qui font leur signe de croix ,avant le début de chaque match !
    Tout cela provoque plus au moins des émotions chez la jeunesse,c’est tout.
    Donc la bonne ou mauvaise conduite est beaucoup plus profonde que ce que l’on imagine.
    Évitons de faire des fixations pathologiques sur des choses superficielles.




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  • allom
    26 septembre 2017 at 17 h 02 min - Reply

    Oui votre description décrit un Chaâb Moutakhallaf peuple arriéré, comme on dit chez nous Fouwakh » il est juste bon pour sa et rien d’autre ou moment où les autres peuples vont très vite et ont juste le temps pour quelques heures de sommeil, les algériens ont tous le temps pour prouver qui sont des dieux….aoudou billah min el chaytane el rajim.




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