Édition du
21 November 2017

Lorsque l’histoire des hommes se répète

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Abdelhafid OSSOUKINE

Chercheur en bioéthique

 

« Le passé est toujours présent. »
Maurice Maeterlinck (1862-1949)

 

En 1852, dans une formule grinçante, Karl Marx écrivait qu’ « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois (pas) comme farce ».

Ce qui se passe actuellement à la résidence médicalisée de Zéralda rappelle étonnamment l’ambiance à la Maison Blanche dans ce début des années 20 du XXe siècle. Des répétitions à l’identique d’événements qui ont bouleversé la vie de deux hommes et des analogies quant à la gestion de leur AVC par leurs familles respectives. Coïncidences ou loi universelles ; d’étonnantes similitudes sont à relever dans le vécu de la maladie des présidents Bouteflika et Wilson, et des attitudes d’Edith l’épouse de ce dernier et Saïd, le frère cadet du premier. Voyons cela de près :

Après plusieurs défaites consécutives, les démocrates commencèrent à chercher l’homme providentiel. Ils pensaient que Wilson ferait une bonne « marionnette » même s’ils ne croiraient pas trop en lui. Avec son CV d’universitaire, il s’est avéré un homme loin d’être naïf. Une fois aux commandes, il défie la machine du parti des Démocrates qui l’avait fait élire. Son parcours était si peu probable. Wilson n’avait jamais combattu dans une guerre, jamais servi dans une législature et jamais eu de succès comme homme d’affaires à l’image de la majeure partie des politiques américains. Hormis ses rendez-vous académiques, ses penchants pour l’histoire et les sciences politiques, l’homme sera pourtant le premier sudiste à être élu président depuis la guerre de Sécession et le premier avec les démocrates à reconquérir la Maison Blanche depuis deux décennies. Il sera aussi l’homme qui envoya des troupes au Mexique, en Haïti et en République dominicaine, prolongea la politique ségrégationniste et résista aux revendications des mouvements féministes pour obtenir le droit de vote.

Le président Bouteflika, est né selon sa biographie officielle le 2 mars 1937. Il rejoint l’armée de Libération Nationale (ALN) en 1956 et depuis, il n’a connu de répit, même durant sa traversée du désert. A 80 ans, il est encore au Pouvoir. De lui, les journalistes se perdent de descriptions. Ils donnent souvent le portrait d’un homme difficile à cerner. Parfois c’est un coléreux, mégalo, impulsif comme l’a prouvé dans un épisode où il allait en venir aux mains avec un enseignant protestataire. Ce jour-là, à Oran, emporté par la colère, il s’approcha presque au corps à corps d’un universitaire de même taille que lui, et de sa bouche qui écumait, il proféra des menaces dans un geste qui rendit l’homme hideusement déformé. Parfois il est présenté comme un homme affable, versé dans les choses de l’esprit qui apprécie les plaisanteries et aime lire.

En 2005, le président Bouteflika est opéré en France d’un ulcère hémorragique. Le professeur Bernard Debré évoque un cancer d’estomac et ne lui donna pas plus de six mois. En 2013, il sera victime d’un AVC et son état de santé ne cesse d’occuper les débats politiques depuis. Il effectuera plusieurs séjours à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce, ensuite aux Invalides à Paris et autant de visites de « contrôle routinier ». Près de sept mois après sa réélection pour un 4e mandat il sera évacué d’urgence vers un service de cardiologie à Grenoble, là où exerce son cardiologue Jacques Monségu, spécialiste de la cardiologie interventionnelle. Depuis il est astreint à un régime strict et ses apparitions publiques deviennent rares. Son dernier discours remonte à 2012. Au peuple, il ne communique qu’à travers ses conseillers, chargés de rédiger et lire « ses » lettres à sa place. Il ne préside que rarement les conseils de ministres, ne reçoit aucun ministre, ne voyage plus sauf pour des contrôles médicaux. Lorsqu’il reçut malgré lui en 2016, le premier ministre français, Manuel Valls, ce dernier créa le scandale en publiant sur sa page Twitter une photographie d’un président méconnaissable.

Quelques mois avant son malaise cardiaque, le président apparaissait encore débordant d’activités, courir à droite à gauche sur tous les chantiers qu’il a ouvert, assistant en personne à des congrès dans des contrés lointaines où la présence d’un ministre suffit. Le président Wilson menait, lui aussi une activité intense et sans relâche. Ce dernier, ignorant les conseils de son médecin, le Dr Grayson, décida de parcourir le pays pour promouvoir la paix et faire cesser les critiques acerbes des sénateurs opposés à sa diplomatie. Il quitte Washington le 3 septembre 1919 en train pour une tournée de dix-sept États. Il traversa l’immense territoire des Etats-Unis, de long en large (le Midwest, les États des Grandes Plaines, le Pacifique Nord-Ouest et la Côte Ouest) avant de revenir vers l’Est. Combinant ses compétences considérables de professeur d’histoire, de science politique et d’orateur à l’éloquence puissante, il s’est donné pour mission de convaincre les sceptiques de l’importance du Traité de Paris et l’adhésion à la Société des Nations. « Je suis sorti pour me battre pour une cause », a-t-il dit. « Une cause plus grande que le Sénat et le gouvernement. C’est la cause de toute l’humanité». Sur le chemin de Reno, son visage commença à se contracter de manière incontrôlable avec un relâchement du côté gauche de la bouche. Dans l’Utah, il a parlé pendant plus de quatre-vingt-dix minutes, transpirant dans son costume. Dans le Wyoming, il est devenu incohérent. Il a refusé de se reposer. Au Colorado, le 25 septembre 1919, il trébucha en montant sur la scène. Des signes avant-coureurs, qui annonçaient la survenance d’un accident ischémique transitoire, terme médical désignant une brève perte de débit sanguin vers le cerveau, ou «mini-accident vasculaire cérébral», qui peut être le signe d’un AVC beaucoup plus grave.

On ne sait pas si Bouteflika a des antécédents médicaux, mis à part ses traits de caractères qui ont fait dire à certains qu’ils dévoileraient un syndrome d’hubris. Avec Boumediene, il faisait partie de ceux que Larbi Ben M’hidi soupçonnait leur concupiscence pour le pouvoir. En effet, si le charisme, le charme, la capacité d’inspirer, la persuasion, la vision lointaine, la volonté de prendre des risques, la confiance en soi, sont ces qualités qu’on associe au succès, il y’ en a d’autres qui peuvent altérer ce profil ; le refus d’écouter ou prendre conseil chez l’autre, l’impulsivité, l’insouciance… Cette personne n’aura de compte à rendre qu’à un tribunal supérieur (l’histoire ou Dieu) pas celui des hommes. Les hubristiques utilisent le «Nous» divin ou royal et perdent ainsi tout contact avec la réalité. Ils confondent leurs personnes avec celle de l’Etat.

Le président Wilson présentait aussi ces troubles de la personnalité, mais il en avait d’autres, si nombreuses et si compliquées qu’il est difficile de les démêler toutes. Il avait une anxiété chronique préexistante et des problèmes dépressifs, puis a développé des épisodes neurologiques, probablement d’origine vasculaire. L’hypertension était omniprésente chez lui, mais jamais elle ne l’avait empêché d’assurer la bonne conduite de l’Etat. Son premier mandat été pourtant jugé satisfaisant par les spécialistes.

Wilson accéda au pouvoir en 1917 avec moins de difficulté que Roosevelt. Vers la fin de l’année 1918, sa mémoire devenait défaillante. Lors de la conférence de Paris, il surprendra les européens en parlant comme Jésus-Christ. Il développa sa théorie providentielle de l’histoire s’étendant à sa compréhension de la paix. « La main de Dieu est posée sur les nations« , a-t-il dit. «Il leur montrera la faveur, je le crois avec dévotion, seulement s’ils atteignent les hauteurs de sa propre justice et miséricorde». On dira de lui alors qu’il souffre d’une «névrose religieuse». À ce stade, il présentait déjà des caractéristiques de la démence intensifié par des traits hubristiques.

Le 2 octobre, Wilson est victime d’un accident vasculaire cérébral majeur qui l’a rendu inapte à diriger le pays pour plusieurs mois. Edith, convaincue que le rétablissement de Woodrow dépendait de son maintien à la présidence, gardait secrète la nature exacte de sa maladie et s’assurait qu’il ne verra que son médecin personnel, le Dr. Grayson et quelques amis de confiance. Son état de santé était inconnu du grand public et même de son propre Cabinet. Et comme l’écrivait A. Scott Berg dans «Wilson» (Putnam), le Président avait passé les dix-sept derniers mois de sa présidence presque entièrement confinés dans son lit.

Edith, s’activa à protéger à la fois la réputation et le pouvoir de son mari. Elle protégea Woodrow contre les intrus et se lança contre vents et marées dans une gestion la crise, pour laquelle elle n’y était guère préparée. Elle improvisa des réunions de pure forme où apparaitra le président hagard, totalement absent avec une paralysie qu’une couverture posée sur son côté gauche ne pouvait cacher.

Si l’on ne sait presque rien de Saïd Bouteflika à part son parcours d’enseignant à USTHB et son militantisme syndical, sur Mme Edith Wilson beaucoup de choses ont été écrites. Officieusement, elle est souvent présentée comme ce que l’on pourrait appeler une première dame mais néanmoins présidente – au moins selon certains historiens et biographes. Edith Bolling Galt Wilson née Wytheville est née le 15 octobre 1872, d’un père, juriste de formation, William Holcombe Bolling (1837-1899) et de Sally White Bolling (1843-1925). Elle est la septième de onze enfants. Saïd est le dernier d’une fratrie de cinq frères, une sœur et trois demi-sœurs.

Lorsque Wilson gagna l’autre mandat en avril 1917, il entraina les États-Unis dans la première guerre mondiale. À ce moment-là, Edith Wilson ne le quittait jamais, travaillant à ses côtés à partir d’un bureau privé à l’étage de la Maison Blanche et également dans le bureau ovale où elle prit place. Elle était souvent là à écouter silencieusement alors qu’il dirigeait ses réunions avec les dirigeants politiques et les représentants étrangers. Comme les pressions devenues insupportables pour le faire entrer dans la Première Guerre mondiale, elle commença à filtrer son courrier et limiter ses entrevues. Elle aura accès au classeur des documents classifiés et au code secret en temps de guerre. Elle assista aux réunions les plus sensibles et procéda à des évaluations de profils qu’elle présenta le soir venu à son mari. Saïd Bouteflika eut le même rôle. On lui prête des pouvoirs extraconstitutionnels, lui qui n’est qu’un conseiller chargé des questions informatiques à la présidence de la République, nommé par décret non publié au J.O – ce qui met à mal la théorie signaturiste, chère aux constitutionnalistes -. Il aurait une influence considérable sur les décisions du président. Il est derrière l’éviction du faiseur des rois, le puissant général Larbi Belkheir. La presse affirme même qu’il a signé lui-même sept décrets de nomination en lieu et place de son frère, et qu’il a bloqué certaines nominations (Le Matin). « Il tient l´agenda du chef de l´État, intervient dans les nominations de ministres, de diplomates, de walis, de patrons d´organismes publics, et influe sur la vie interne du FLN. Devenu incontournable pour accéder au président, le conseiller spécial prend de facto la direction des affaires à El-Mouradia.». (Jeune Afrique, 8 mai 2013). A la Claude Chirac, Saïd participe à promouvoir l’image de son frère et mobilise pour ses réélections tout ce que compte l’Algérie comme anciens et nouveaux oligarques. Ce spectre de prérogatives disait Farid Alilat, est suffisamment large pour que certains qualifient Saïd Bouteflika de président bis, de régent ou de proconsul de Zéralda.

Depuis leur maladie, il est devient clair que ni Edith Wilson, ni Saïd Bouteflika ne deviennent que de simples « intendants ». Mme Wilson sera de fait une cheffe de l’exécutif de la Nation jusqu’en mars 1921. C’est peut-être la première fois dans l’histoire américaine qu’une femme devienne de facto présidente des États-Unis, même si elle n’a jamais officiellement tenu ce poste.

Lorsque le président n’arrivait plus à assumer ses fonctions présidentielles, elle refusait à ses conseillers de l’approcher, et prétextait à chaque fois qu’il est fatigué. Elle s’engagea alors dans un processus périlleux : prendre des décisions et les faire passer pour celles de son mari. A aucun moment elle ne songea à le faire démissionner malgré l’insistance des médecins, notamment l’ami de la famille Dr Grayson qui était à l’origine de leur rencontre. Pour elle, cela déprimera davantage le président, car l’exercice du pouvoir même dans des conditions catastrophiques est une forme de thérapie. Son dévouement affectueux pour le protéger par tous les moyens était peut-être admirable pour une belle histoire d’amour, mais en déclarant qu’elle se souciait de lui en tant que personne et non en tant que président, Mme Wilson a révélé un trait de caractère qui dénote un égoïsme et un amour hubris-ien extraordinaire pour le pouvoir.

Le premier mouvement dans l’établissement de ce qu’elle a appelé son «intendance» était d’induire en erreur la Nation toute entière, du Cabinet au Congrès, à la presse et au peuple. En vérifiant les bulletins médicaux soigneusement conçus avant leurs publications, elle affirmait que le président n’avait vraiment besoin que d’un peu de repos et qu’il travaille à partir de sa chambre. Lorsqu’il y’a lieu de jeter un œil sur des documents d’orientation ou des décrets, c’est elle qui les examina et les approuva ou non, et c’est seulement lorsqu’elle estime que l’affaire est assez pressante ou importante qu’elle prenne les dossiers et va rejoindre son mari dans la chambre pour lui exposer le contenu de manière laconique.

C’était une façon insolite de diriger un Etat aussi puissant que les Etats-Unis, notaient à l’époque les observateurs. Les biographes racontent que lorsque les ministres et autres conseillers attendaient dans le couloir du salon Ouest, elle revenait vers eux et leur retourna leurs documents gribouillés de notes à la marge, indéchiffrables qui, selon elle, étaient les réponses transcrites du président. Pour certains, l’écriture tremblante ressemblait moins à celle écrite par un malade que par un ange-gardien zélé. Par chance, disent les politologues américains, la Nation n’avait pas connue à cette époque de grandes crises internationales. Et la «régence» d’Edith a duré un an et cinq mois, d’octobre 1919 à mars 1921. Sur le plan interne, la situation a failli un jour dégénérer lorsqu’un secrétaire d’État osa convoquer un conseil des ministres sans la permission de (s) Wilson. Il fut aussitôt congédié.

En février de 1920, les nouvelles de la maladie du président et son incapacité à gérer l’Etat commencent à être rapportées dans la presse. L’avènement d’Edith dans le fonctionnement de la Maison Blanche inquiéta sérieusement l’opinion publique, car à l’époque, le principe de l’état l’empêchement n’était pas encore prévu par la constitution. Ce n’est que plus tard que le 25ème amendement, l’équivalent de l’article 102, fut introduit.

Tout comme Bouteflika, Wilson ne voulait pas démissionner pour cause d’incapacité. En conséquence, le vice-président Thomas Marshall ne pouvait assumer la présidence à moins que le Congrès n’ait adopté une résolution déclarative de la vacance du poste et seulement après que Mme Wilson et le Dr Grayson l’eussent certifié par écrit. De telles résolutions ne sont jamais venues.

Mme Edith Wilson avait fermement et toujours insisté sur le fait que son mari remplissait toutes ses fonctions présidentielles, comme elle le notait plus tard dans son autobiographie (My Memoir, 1938). Les membres de l’entourage du président Bouteflika n’ont de cesse de répéter à l’unisson que « Bouteflika se porte correctement, et dirige le pays ».

 


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2 Commentaires sur cet article

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  • AMMAR
    26 octobre 2017 at 12 h 09 min - Reply

    On dit que l’Histoire se répète pour se rectifier alors attendons pr vérifier çà !




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  • kaci Seddiki
    10 novembre 2017 at 10 h 33 min - Reply

    A travers les derniers soubresauts politiques, il apparait clairement que c’est Said le chef suprême: la nomination de Teboune,sa descente aux enfers, le retour d’Ouyahia que le président ne « piffe » plus depuis des lustres et les déclarations à contre sens du comique Ould Abbas.
    Mais comme Saïd préfère le travail de l’ombre et le désir de son frère aidant, c’est Chakib Khalil qui sera désigné président, au grand dam du « Rab Edzair »,j’ai nommé Toufik alias Mediene Mohamed qui devra se trouver tout de suite un point de chute pour ne pas avoir à rejoindre son ami Hassen à Blida .




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  • Congrès du Changement Démocratique