Édition du
11 December 2018

Université en danger, universitaires déterminés

Louisa Dris-Aït Hamadouche

El Watan le 30.12.17

La fin de l’année est propice aux bilans. Le début de celle-ci est dédié aux projets. La relation entre les deux est très étroite, car si la première est très négative, le contenu de la seconde sera hypothéqué.

En cette fin d’année 2017, quel bilan faire de l’université de cette Algérie, indépendante depuis 55 ans… presque l’âge de la retraite? Cette année n’a pas permis à l’université algérienne de relever son classement par rapport aux universités voisines. A l’échelle mondiale, les deux meilleures universités algériennes les mieux classées sur les 113 universités nationales notées sont l’Université Djilali Liabes de Sidi Bel Abbès et l’Université des sciences et technologie Houari Boumediène d’Alger, qui occupent respectivement les 2341e et 2345e places.

Pis encore, ce sont les universités algériennes qui ferment la marche du rang mondial, avec notamment les Ecoles normales supérieures de Mostaganem, de Béchar et l’université de Chlef, qui occupent respectivement les 27 634e, 27 714e et 27 764e places, sur les 28 000 universités classées par Webometrics. Un résultat qui ne surprend personne, tant sont nombreuses les sonnettes d’alarme lancées pour mettre en garde contre la détérioration du niveau des étudiants et des enseignants.

Deuxièmement, 2017 n’a pas été l’année de l’apaisement et de la pacification des relations au sein de l’université. Cette année aura été celle de la montée de la violence physique, celle que l’on croyait impensable, inimaginable. Des enseignants agressés par des «étudiants» à Ben Aknoun, Batna, M’sila et Dély Ibrahim. Des batailles rangées d’une rare violence entre organisations «estudiantines», plus occupées par les enjeux électoraux que par le sort des étudiants… Une violence somme toute logique, car elle complète celles qui sont désormais devenues d’une rare banalité.

Il s’agit en effet de la violence contre l’effort à travers les fraudes dans les concours, la violence contre le droit à travers le harcèlement des syndicalistes, la violence contre la justice à travers le règne de l’impunité, la violence contre le mérite à travers la distribution rentière et clientéliste des modules, des diplômes, des places en master, la violence contre l’éthique à travers la multiplication des plagiats. Ces violences sont innommables, car elles ne se contentent pas de mettre en cause la raison d’être de l’université, elles insultent l’avenir du pays tout entier.

Troisièmement, 2017 n’a pas permis de redonner à l’université l’aura qui était la sienne il n’y a pas si longtemps. Jusqu’aux années 1980, l’université avait un sens et produisait du sens. Avec bien moins de moyens humains et matériels, elle alimentait des rêves de grandeur (la plus grande université d’Afrique). Elle offrait des perspectives d’emploi en formant des médecins, des ingénieurs et des techniciens, dont l’Etat naissant avait tant besoin.

En 1970, 40% des diplômés avaient une formation en sciences et technologie, contre 20% seulement 45 ans plus tard. En un mot, l’université permettait d’espérer un avenir meilleur et donnait à la communauté universitaire les moyens d’y parvenir. En 2017, plus de 2 étudiants sur 3 caressent un rêve, celui d’émigrer, car le taux de chômage -des diplômés est deux fois supérieur à la moyenne nationale.

Le programme de préemploi destiné à lutter contre le chômage des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur et des instituts nationaux de formation n’a pas inversé la tendance. Là encore, point de surprise. Nombreux sont ceux qui ont sans cesse dénoncé l’inadéquation de l’enseignement supérieur avec les besoins du marché.

2018 est là. Faut-il renoncer à faire des projets pour cette université ? Faut-il démissionner ? Partir ? Changer de métier  ? Non. Non et non ! Parce que si ce bilan est juste, il n’en demeure pas moins incomplet. Il est incomplet, car il omet ceux qui se lèvent chaque matin et vont à l’université comme ils vont au combat. Ils s’arment comme ils le peuvent de leurs armes et armures et franchissent le portail de leur faculté. Ils se dirigent vers leurs étudiants et animent un cours, des travaux dirigés ou des travaux pratiques, avec la volonté de faire le maximum en un minimum de temps.

Ils le font avec la volonté que quelques étudiants apprécient à sa juste valeur et ressortent de la classe avec une idée nouvelle. Le plus beau compliment qu’un professeur puisse recevoir de la part d’un étudiant est que celui-ci lui dise : «Chaque fois que je sors de votre cours, vous m’obligez à réfléchir, à remettre en cause mes certitudes…». Une déclaration pareille vous permet de faire des projets pour 2018.

Ce bilan est incomplet, car il occulte ceux qui ne s’auto-censurent pas et refusent la règle de la clientélisation, de la soumission et de la cooptation par allégeance. Bien entendu, ils renoncent aux postes de «responsabilité», synonymes de promotion administrative et de primes. Ils sont exclus des jurys de soutenance, sous prétexte qu’ils sont «trop durs».

Mais l’envers de cette marginalisation est inestimable. En effet, ils préservent leur liberté. La liberté de penser, la liberté de dire et la liberté d’écrire. Elle ne se mesure pas en titres pompeux, ni en bureaux fastueux. Une telle liberté vous permet de faire des projets pour 2018.

Ce bilan est incomplet, car l’université est une partie d’un tout. Ceux qui y résistent sont en tous points comparables à ceux qui luttent pour les mêmes valeurs, en médecine, dans la presse, l’éducation, aux services fiscaux, à la Poste, dans une mairie. Ils ne font pas de grands discours, n’animent pas de grands débats, ne passent pas à la télévision…

Leur combat quotidien est celui de faire leur travail comme il doit être fait. Leur combat quotidien est de rejeter des privilèges en échange d’un passe-droit, de ne pas partir avant l’heure, de refuser de trifouiller les résultats d’une consultation, de ne pas abuser de leur pouvoir pour plaire à leur supérieur… Tous ceux-là font un bilan pour l’année écoulée, ils n’ont pas pu changer 2017, en revanche, ils ont une résolution, 2018 ne les changera pas.

Louisa Dris-Aït Hamadouche

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8 Commentaires sur cet article

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  • Salah-Eddine SIDHOUM
    31 décembre 2017 at 0 h 53 min - Reply

    C’est réconfortant de savoir qu’il existe encore une élite universitaire engagée qui lutte pour une Université des compétences et d’une certaine Éthique, pas celle de la khobza, des heures supplémentaires et de l’allégeance. J’espère que votre pertinente contribution sera lue et comprise par vos  »collègues » ceux qui, « pour progresser dans leur carrière professionnelle, descendent l’échelle des valeurs humaines » .
    Respectueusement.




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    • Dr IZEMRANE.Abdellatif
      3 janvier 2018 at 14 h 13 min - Reply

      Bonne année à tous.

      C’est toujours bon d’essayer, ça finira bien par redémarrer, enfin, peut-être! .
      Mais vu l’abondance des commentaires, il semble hélas, que ce sont les collègues de la Khobza qui prennent le dessus pour le moment, en occupant les bancs et en écartant les bons, comme l’explique si bien notre meilleur rang sur les 28000.

      La responsabilité de l’Université dans l’amélioration de la situation du pays n’est pas à démontrer, si c’est par le savoir qu’on a conquis univers et terre, comment expliquer la désertion massive de nos universitaires, qui par son silence, parfois par accointance, mais jamais par ignorance…

      Si c’est le choix de la majorité des universitaires, alors il faut savoir que la majorité silencieuse du reste de la société, ne changera jamais, car elle suivra son seul modèle son élite démissionnaire et complice quelque part de cette situation.




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  • M.Bous
    31 décembre 2017 at 13 h 09 min - Reply

    Comme dit l’adage , « une femme pour 100 hommes  » … j’en connais pas moins d’une dizaine d’universitaires du grade de professeur qui ont jetés l’éponge ou branlés le drapeau blanc tellement la déconfiture était insupportable … c’est claire et vérifié que le système en place balaye l’éthique , les compétences et les intègres … On a besoin de  » 22  » dans chaque secteur … faut-il baisser les bras ? …




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  • PR Nacira ZELLAL
    1 janvier 2018 at 13 h 21 min - Reply

    Bonjour et bonne année ! Cher Mr Salah Eddine Sidhoum, que votre oeuvre se poursuive en ce 2018 et plus ! Santé à vous, à votre famille et à notre Journal, où la parole est donnée à tous, contrairement à ces autres journaux, qui inscrivent « réagissez », mais en se moquant du monde ! Merci à vous!
    Bien sûr que celui qui croit qu’il n’y a plus d’espoir pour notre université a tort ! Nous justifions par notre science, les postes de ceux-là même, qui détruisent nos projets, mais des projets il y en a et il y en aura toujours ! Je plaints l’état mental de ceux qui, retraitables aujourd’hui, ont passé leur carrière à saboter la science, car ce sont des sans projets. Ils savent que le remords ne les guérira pas : ils mourront malheureux de laisser après eux le néant, le faux, le vol et le plagiat, le faux doctorat soutenu dans la cuisine du département … Pour moi, ils sont déjà morts; comme je l’enseigne à mes étudiants : la pire des morts est la mort intellectuelle ! Sourions à 2018 avec toujours beaucoup de beaux projets ! C’est d’un bonheur inouï! Comme le tricheur-voleur doit être malheureux de ne pas pouvoir déguster ce qu’est NOURRIR UN PROJET ! Msèkene !




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  • Benhassaini
    3 janvier 2018 at 7 h 42 min - Reply

    Merci Louisa
    En somme ce constat est réel. Par contre ce que je demande au enseignants de faire c’est de ne pas lire le texte mais de le regarder tel un miroir, pour voir s’ils font partie de ceux qui vont à l’université avec leurs armes et armures ou avec leurs brosses(chita)pour se faire valoir.




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  • sid ahmed Bara
    6 janvier 2018 at 16 h 28 min - Reply

    merci madame je trouve votre article très intéressant, effectivement depuis la fin des années 1970 début 1980 l’université algérienne a changé d’objectifs! elle a cessé de s’intéresser à la qualité et la rigueur scientifique, pour malheureusement s’occuper sur la massivité presque sans sélection ni formation, je connais un département de 4000 étudiants géré par 3 personnes! ce processus s’est de plus en plus dégradé après 1990.
    Nos responsables sont joyeux par les chiffres, 1.5 millions d’étudiants! pour eux c’est la grande triomphe, ils ignorent (les pauvres) qu’un poignet d’abeilles mieux qu’un panier de mouches.




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  • MOULOUDINE DJAFER
    10 janvier 2018 at 15 h 57 min - Reply

    l’espoir du changement politique n’est pas un vain slogan mais il doit être concrétisé avec toutes ces forces saines de la nation algérienne,mais comment et avec qui peut on amorcer une lueur d’espoir.le premier novembre n’est pas venu par hasard par nos glorieux et braves hommes historiques comme Boudiaf,et krim , larbi ben m’hidi et …de nos jours ils existent encore des géants et des grands hommes et femmes qui pourriez relever le défi afin de porter un certain avril 2019 un vrai projet de société ou tout algérien jaloux de sa patrie mettrait un grain dans ce moule.respectueusement MONSIEUR SIDHOUM SALAH EDDINE.




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  • Abou Louai
    18 janvier 2018 at 5 h 34 min - Reply

    شكرا لك سيدتي على هذا المقال الرائع و التشخيص الدقيق لحال منظومتنا الجامعية. لقد ذكرني بربع قرن قضيته مدرسا و باحثا في الجامعة الجزائرية و احسب نفسي من أولئك الأساتذة الذين بذلوا ما في وسعهم، و مازالوا فعلا يكافحون من أجل الحفاظ على مل تبقى من الاخلاق و القيم العلمية و الأخلاقية، و أنا بالمناسبة أحيي هؤلاء و أكبر فيهم هذا الصمود و التحدي للرداءة التي دأب أشباه الجامعيين على جعلها عملة متداولة. إن الجامعي الحقيقي و الفذ لن يرضى أبدا بالممارسات و السلوكات السلبية و الدخيلة على الجامعة و التي تفضلت بذكر كثير منها. يبقى أن أقول سيدتي أن أكبر ثواب يحصل عليه الاستاذ الجاد و الملتزم بالأخلاق العلمية و المهنية هو راحة الضمير و الشعور بإكمال المهمة، و خاصة عندما يغادر الجامعة نهائيا، وهو حال كاتب هذه السطور. مرة أخيرة، تحية تقدير و عرفان للرجال الواقفين والنساء الواقفات بالمرصاد للرداءة بالجامعة، و دمتم ذخرا للوطن.




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