Le temps a écaillé la peinture bleu ciel des volets du vieil hôpital de Sétif. Le bois des lattes est apparu, des confettis de couleur se sont déposés sur les rebords des fenêtres. Reconnaissables à leurs blouses qui dépassent des manteaux, des travailleurs du CHU se réchauffent au soleil dans le jardin central de l’établissement. C’est un jeudi de décembre. Sétif est situé dans les terres, à 1 100 mètres d’altitude. Il y fait 10 degrés de moins qu’à Alger, à 270 kilomètres. L’arrivée d’une camionnette pâle de poussière a dérangé trois chats serrés contre la porte d’entrée du service de médecine interne : une vieille femme, portée par son mari, est délicatement étendue sur un matelas à motifs fleuris disposé à l’arrière du véhicule. Des câbles électriques sectionnés pendent des murs blancs.

«Le bâtiment date de l’époque française, il a été construit en 1934 pour une population de 30 000 colons. Aucun investissement sérieux n’a été réalisé alors qu’aujourd’hui, 6 millions d’Algériens dépendent de ce CHU, qui manque de lits, de matériel, de personnel, explique, vibrant d’une colère contenue, un médecin qui s’exprime dans son bureau fermé à double tour, de l’autre côté de la cour. Pourtant, à une époque, l’argent public ne manquait pas !» On a longtemps parlé d’un second hôpital à Sétif. Mais le projet, évoqué dans les années 80, semble avoir été abandonné. Depuis 2014, la plongée des cours du pétrole, dont l’Etat algérien reste extrêmement dépendant, a rendu sa perspective encore plus incertaine.

Le pays consacre 10 % de sa dépense publique au secteur de la santé (contre 6 % pour le Maroc, 14 % pour la Tunisie et 16 % pour la France). «Depuis l’indépendance, la médecine gratuite est une pièce fondamentale de notre Etat hypersocial, résume le sociologue Madani Safar Zitoun. Notre système de protection sociale est le plus universel, le plus généreux et le plus dispendieux de la région, c’est un cas unique. Il repose en partie sur les cotisations salariales, l’Etat payant celles des invalides, des chômeurs, des retraités démunis, etc. Mais avec l’explosion du travail informel (environ 40 % de l’activité) et l’augmentation de l’espérance de vie, c’est devenu un gouffre pour les finances publiques.»

Dans les allées du parc, Nasrin, Ikran et Aïcha (1) désignent les pavillons à deux étages qui constituent les différents départements du CHU. Les trois femmes voilées, originaires de Sétif, ont 26 ans : elles sont médecins «résidentes» (l’équivalent français des internes) et connaissent les lieux depuis leur enfance. «Pour un hôpital de cette importance, il manque beaucoup de services, s’accordent-elles. Il n’y a pas d’ophtalmo, ni de dermato, de gastro ou d’urologie… En gynécologie, il n’y a qu’un seul spécialiste. Ils font venir des obstétriciens chinois ! Nous n’avons pas d’IRM, le scanner est en panne deux jours sur trois.»

Ont-elles envisagé de quitter le pays, comme le font tant de médecins algériens ? «Bien sûr. Tous les jeunes y pensent forcément à un moment ou un autre. Ceux qui vous disent le contraire ne sont pas sincères.»Depuis deux mois, les médecins résidents (ils sont 9 000 en Algérie) mènent une «grève tournante» pour protester contre leurs conditions de travail. En particulier le service civil, qui prévoit leur affectation obligatoire dans un établissement public pendant au moins deux ans à la fin des six années d’études de spécialisation. «On nous envoie dans des endroits reculés, sans personne pour nous superviser, décrit Nasrin. Parfois, les médecins ne peuvent même pas pratiquer leur spécialité faute de matériel adéquat ou d’équipe dédiée dans ces dispensaires oubliés.» Un jeune médecin en résidence au CHU de Bab el-Oued, à Alger, complète : «Pour les hommes, c’est la double peine, car nous avons aussi un an de service militaire obligatoire. Ces contraintes, ces années perdues, sont l’une des raisons pour lesquelles il y a tous ces départs.»

«Fuite des cerveaux»

Dimanche dernier, des centaines de médecins se sont rassemblés dans le plus grand hôpital d’Alger pour demander l’abrogation du service civil. Quatre jours plus tôt, ils avaient tenté de marcher dans le centre-ville de la capitale mais la manifestation, interdite, avait été dispersée par la police. La coordination du mouvement a fait état de 20 blessés.

Avec 9 365 médecins algériens exerçant en France en 2017 selon les chiffres du Conseil national de l’ordre, l’Algérie est le premier pays étranger «fournisseur» de praticiens dans l’Hexagone. Plus de 80 % des médecins diplômés d’une faculté algérienne et installés en France sont arrivés il y a moins de quinze ans. «C’est aussi le résultat de notre système de formation, explique Madani Safar Zitoun. Notre modèle universitaire gratuit a provoqué une démocratisation de l’enseignement supérieur : beaucoup de jeunes diplômés, en médecine comme ailleurs, cherchent un poste que l’Etat n’est plus en mesure de fournir. Le secteur privé a grossi très vite, mais ne peut pas absorber tout ce monde. D’où la fuite des cerveaux vers l’étranger.»

Sous le porche de l’hôpital de Sétif, une centaine de personnes s’avancent en rangs serrés. Mains dans les poches, pas pressés, comme pour une ouverture d’usine. Il est 13 heures, c’est le début de la période des visites. Tous les deux mois, Aït Ammar Hamid accompagne sa petite sœur de 16 ans, atteinte de la maladie de Crohn «avec fistule», qui doit recevoir une injection médicamenteuse régulière. Toute la famille fait le trajet depuis la ville côtière d’Annaba, à 280 kilomètres, pour ce rituel médical, faute d’un traitement disponible plus proche. «La santé dans ce pays est devenue un grand sketch ! Le ministre de la Santé a osé dire l’an dernier à Annaba que les hôpitaux algériens étaient mieux que les européens,s’agace-t-il. Tout le monde se méfie des hôpitaux publics, ici ! Ils manquent de personnel, de matériel, les conditions d’hygiène sont lamentables. Si tu n’as pas de pouvoir ou de connaissances à l’intérieur du système, on te laisse crever.» Cet été, le décès d’une femme enceinte dont l’admission avait été refusée par trois hôpitaux différents de la province de Djelfa, dans le centre du pays, a déclenché une vague nationale d’indignation sur les réseaux sociaux.

«Dans les établissements publics algériens, certes la barrière de l’argent n’existe pas, mais puisque le nombre de lits est limité, d’autres filtres l’ont remplacée, explique Madani Safar Zitoun, qui a supervisé une étude sur la question il y a une dizaine d’années. Des filières se mettent en place, familiales, claniques, régionales, pour avoir accès à tel ou tel médecin. On voit ainsi souvent débarquer au CHU des familles rurales qui viennent de très loin, mais qui, en actionnant leur réseau au sein de l’hôpital (infirmiers, personnels administratifs ou d’entretien, etc.), obtiennent directement un rendez-vous avec un spécialiste.»

«Bien trop petite»

Un vieux pick-up s’est arrêté en grinçant devant l’entrée des urgences de Sétif. A la place du mort, un jeune à la tête bizarrement enflée et sanguinolente attend qu’un médecin puisse l’examiner. Une bagarre qui a mal tourné, précisent ses copains en tongs. Au bout d’un quart d’heure, ils le portent à l’intérieur. «Il n’y avait pas de couteau, rien de très grave, ce n’était pas prioritaire, explique un brancardier dans la salle de garde. Nous n’avons que douze lits d’observation, la structure est bien trop petite, c’est une évidence.» Le week-end d’avant, 21 personnes ont été admises aux urgences le même jour, obligeant les patients à partager les lits.

«En gynécologie, elles sont parfois à trois, tête bêche, sur un matelas,affirme une infirmière en rougissant. On manque de tout, même de tenues. Ils nous donnent un vêtement à notre arrivée, mais le reste, on l’achète avec notre propre salaire.» Le sien est de 30 000 dinars par mois (220 euros au taux officiel). La soignante dit être marquée par le décès d’un enfant de 3 ans, quelques semaines auparavant : «Il avait été renversé par une voiture. Il fallait le placer sous assistance respiratoire, mais nous n’avions aucun ventilateur clinique, ce n’est quand même pas de la haute technologie, s’emporte-t-elle, en faisant défiler des photos de l’enfant sur ton téléphone. Je ne sais pas si cela aurait pu le sauver, mais par contre je sais que sans appareil, il ne pouvait pas survivre.»

(1) Les prénoms ont été modifiés.

Célian Macé envoyé spécial à Sétif