Édition du
21 September 2018

Partir ou rester : that is the question-

 Youcef L’Asnami

« Au lieu de mettre en place une politique illusoire de retour des cadres algériens expatriés, il vaudrait mieux construire une politique de non départ pour ceux qui ont choisi de rester dans le pays ». C’est spontanément, au cours d’un dîner, qu’un ami m’a fait cette réflexion suite au récent mouvement de grève des médecins, pharmaciens et dentistes résidents. Mouvement violemment et injustement réprimé par la police.

 

On peut toujours discuter point par point sur les revendications des grévistes relatives au service civil qui leur est imposé et les conditions de son application. Certains ont vite fait le raccourci en réduisant ces revendications à une réclamation de suppression pure et simple de ce service civil. En fait, en parcourant les communiqués de la corporation, les revendications légitimes des médecins et résidents sont multiples et touchent principalement aux conditions de travail dans les hôpitaux où ils sont affectés, plus qu’à la suppression du service civil. Nombre de ces médecins sont affectés dans des hôpitaux de l’intérieur du pays, en particulier sur les hauts-Plateaux et le grand Sud,où les conditions d’exercice, aussi bien sur le plan social que technique sont catastrophiques : absence de logement, absence d’équipements de médecine, manque de considération, insécurité, criminalisation de l’acte médical, etc.

La violente répression qui s’est abattue sur les grévistes est une réponse d’un État aux abois. Le ras le bol de la profession ne concerne pas que la réforme du service civil. Et le problème ne date pas d’aujourd’hui ! Nombre de médecins algériens ont choisi de s’expatrier dans des pays étrangers pour pouvoir exercer dans des conditions décentes leur profession et surtout se perfectionner.

Le constat dressé par Conseil national de l’ordre des médecins français (CNOM) en octobre 2017 est sans appel : au 1er janvier 2017, la France comptait 26 805 médecins titulaires d’un diplôme obtenu à l’étranger, parmi lesquels 22 619 exerçaient de façon régulière, soit 11,8 % du total des médecins en activité régulière, en hausse de 7,8 points par rapport à 2007. Selon le CNOM, et pour cette même période, l’effectif des algériens ayant obtenu leur diplôme en Algérie serait proche des 4 812 médecins exerçant leur activité en France, et aurait enregistré une augmentation de 56 % en dix ans. ! Effarant  quand on connaît l’extraordinaire parcours du combattant de ces médecins pour se voir reconnaître leur diplôme et pouvoir exercer leur activité en France. La majorité de ces médecins est affectée dans les « déserts médicaux » comme salariés avec une rémunération souvent moindre que leurs collègues français alors que leurs compétences sont reconnues.

Dans une autre étude datant de 2014, le CNOM estime à plus de 10.000 le nombre médecins algériens exerçant en France, soit près de 25 % du nombre total de médecins étrangers. Parmi ces algériens « nés en Algérie », 27,7 % sont diplômés en Algérie, 71,7 % sont diplômés en France et 0,6 % sont diplômés ailleurs que ces deux pays. Énorme 

On se souvient tous, en septembre dernier, des ces images désolantes des étudiants algériens massés devant le CCF d’Alger pour prendre un rendez-vous en vue de passer le Test de connaissance du français (TCF), examen nécessaire pour les démarches de demande de visas d’études. Une gifle pour le pouvoir qui continue, via Ould Abbes et d’autres sbires, à faire l’éloge du bilan des années Bouteflika qui semble préparer l’opinion à un éventuel 5eme mandat ! Pas un mot sur le pouvoir d’achat de l’algérien qui s’effrite à grande vitesse, ni sur l’état catastrophique de l’Université, celui de la santé ou l’agriculture sans parler des autres secteurs à l’agonie ou de cette fuite des cadres.

Cette « fuite des cerveaux » algériens n’est pas limitée au seul secteur de la santé. Elle concerne quasiment toutes les professions : ingénieurs, vétérinaires, journalistes, professeurs, informaticiens…. Pour les professions dites réglementées en France, comme celles des vétérinaires et architectes par exemple, les taux d’échec aux procédures de régularisation ne sont pas négligeables. Ceux qui réussissent à faire reconnaître leurs compétences après une procédure éreintante finissent par avoir gain de cause et beaucoup d’entre eux continuent de vouloir mettre leurs compétences « au service du pays » mais sont très souvent ignorés.

On connaît l’issue de la création de l’éphémère Secrétariat chargé de la Communauté nationale à l’étranger et sa disparation en septembre 2011 sous l’ex premier ministre SELLAL. On ne retiendra de l’ex Secrétaire d’État à cette Communauté nationale que ses déclarations relatives à la faiblesse des transferts de devises par les algériens expatriés oubliant de souligner le manque de performance des banques algériennes et surtout la forte distorsion entre l’ « économie officielle » et celle issue du « marché  informel ».

Aussi longtemps que le gouvernement algérien refuse d’investir dans le capital humain, concentrant toute son énergie sur l’évolution de la rente énergétique, l’Algérie ne sortira pas du véritable pétrin dans lequel elle se trouve. Les réserves de change du pays, qui ont fortement chuté en 2016 et 2017, continuent d’être une bouée de sauvetage d’un système sclérosé. Mais « Tout a un début, une existence, une fin. ». Ce n’est qu’une question de temps !


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8 Commentaires sur cet article

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  • dalila
    9 janvier 2018 at 17 h 37 min - Reply

    Excellente synthèse. J’adore la fin tout à un début une existence et une fin. Les jours de ce pouvoir corrompu sont comptés mais la question c’est par qui le remplacer ?




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    • H’mama
      9 janvier 2018 at 21 h 07 min - Reply

      Les ventres des Algériennes ont donné des hommes et des femmes tout au long de l’histoire et elles continuent à en donner tous les jours.




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  • tarak
    10 janvier 2018 at 0 h 08 min - Reply

    Bonsoir à tous

    Quant on a des appréhensions par qui remplacer ce système, d’où l’évidence de l’avènement d’un système pire que celui-ci (dans certains esprits malheureusement). Alors le système actuel a encore de beaux jours devant lui et pour longtemps.




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  • M.Bous
    10 janvier 2018 at 15 h 46 min - Reply

    Partir ou rester ? a mon avis c’est une question personnelle , individuelle et spécifique … chacun pourra décider selon ses besoins , ses ambitions , sa situation , ses capacités , ses moyens , ses motivations … c’est un libre choix légitime … mais de la en faire de  » partir  » une  » mode  » comme c’est le cas de nos jours ou nombre de nos concitoyens toutes couches et souches confondues aspirent a l’exil , ressort plutot de la  » fuite  » … mais fuir aussi est légitime et dans nombres de cas , nécessaire … Faut-il incriminer qu’une seule partie – les gouvernants – que chacun sait qu’elle détient une grande responsabilité de ce que vit le pays ? … ne sommes nous pas aussi complices ? ne somme nous pas devenus les relais de la mal gouvernance a différents niveaux de nos postes de travail et de responsabilités … Nous sommes nous pas la sève de nos bourreaux a l’aide de notre passivité , de nos retournement de veste , de notre  » chita  » , de notre  » khobza  » , de notre régionalisme , de notre égoisme , de notre corruption , de notre haine gratuite envers l’autre ? … Nous nageons dans le  » c’est pas moi , c’est l’autre  » … J’hésite a dire que la  » mode  » de  » partir  » qui nous tient est une fuite d’une situation que nous avons bel et bien contribué pas a sa naissance mais surement a sa pérennité et que de facto nous fuyons une part de notre responsabilité … Nous vivons un ou des problemes et nous n’avons pas trouvés des solutions ou n’avons pas cherchés a trouver des solutions ou n’avons pas essayé a trouver des solutions ou n’avons pas réessayé a trouver des solutions … et pourtant , elle doivent éxister ses solutions ! … Le probleme est en nous , dans nos compréhensions, dans nos approches ,dans nos projets , dans nos ambitions ,dans notre union , dans nos stratégies ,dans notre organisation … Alors quand je lis sur le poste de la soeur Dalila « les jours de ce pouvoir corrompu sont comptés mais la question c’est par qui le remplacer ?  » je ne peux que saluer sa lucidité ! … le pouvoir , n’importe lequel a un cycle a faire et il partira inévitablement … meme si personne ne le dérangera , il céera ses contradictions mourra et laissera sa place … cette place ne restera pas vide … qu’avons nous préparer pour remplir un vide proche ? … Nos élites , notre intelligentsia ont-ils préparés des idées , un projet et une marche a suivre dans le temps ? … ou sommes nous condamnés a aller d’aventure en aventure et de déception a son synonyme …




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    • dalila
      10 janvier 2018 at 17 h 36 min - Reply

      Votre commentaire est très important et apporte des idées et des vrais questions. L’article n’aborde pas la question de qui remplace qui. Si en effet il y a une certitude à la fin de ce pouvoir moribond la question pour moi de qui va le remplacer me paraît essentielle. Je ne vois pas dans les actuels partis une alternative. Ces partis sont muets et inaudibles et en plus opportunistes. La majorité soutient le président agonisant. Peut être un espoir de la société civile soutenue par l’armée ? A l’armée il doit bien y avoir de vrais patriotes qui veulent le buen du pays je pense. Merci pour votre avis si éclairant




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  • Rezki Djerroudi
    11 janvier 2018 at 3 h 02 min - Reply

    M.Bous, il me semble que vous n’appréhendez pas de la même manière l’importance et en même temps la complexité de la problématique soulevée dans l’article. En effet, si l’on réduit le simple fait de partir ou de rester comme étant un acte qui relève comme le dites de l’individu lui-même, il va de soi que par de-là son geste, il exprime un choix délibéré, tout le monde peut en être d’accord. Mais Monsieur, vous n’ignorez pas à ce que je sache que derrière l’individu, il y a une famille, puis une tribu et enfin un Etat. Et dans un Etat Monsieur, il y a ce qu’on appelle des obligations et des droits. La notion de gestion de l’Etat moderne repose principalement sur la compétence. Cet Etat qui a dépensé de l’argent pour permettre à ses enfants d’accéder à l’instruction et au savoir ne pourra à moins d’être amnésique leur montrer la porte de sortie vers d’autres cieux pour faire bénéficier les pays d’accueil de leurs compétences et leur savoir faire. Les statistiques nous révèlent cette facette affligeante de la médaille. Investir dans le matériel est utopique en l’absence d’investissement dans l’humain. L’Occident a bien compris la leçon et nous, on continu tout simplement à ne pas voir plus loin que notre nez. Dommage que vous ne puissiez pas trouver d’autres compétences que celles que le pouvoir actuel se targue d’en avoir. Et si vous ne pensez pas à l’avenir futur de vos enfants, croyez-vous qu’il va y avoir quelqu’un qui le fera à votre place ? Cordialement.




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    • M.Bous
      11 janvier 2018 at 15 h 08 min - Reply

      @ Rezki : Exact ! c’est une question d’appréhension … la différence entre moi et vous est que vous , vous passez trop de votre temps a livrer bataille a un ennemi déja mort , dépensant beaucoup d’énergie qui peuvent etre bénéfiquement placées ailleurs … moi par contre je suis dans la phase suivante , celle d’apres la chute … pour moi ce pouvoir n’existe plus – on subi ses conséquences dans le temps – , il n’a plus rien de sérieux a apporter … il ne fait que gèrer tactiquement ses contradictions par d’autres – et il est fort rusé dans ce domaine – ,il ne possède plus aucune stratégie … Dois-je confesser timidement que j’assume toute l’histoire de mon pays depuis 62 a nos jours que je résume en 4 points …
      1 / Beaucoup de choses ont été faites
      2 / beaucoup de choses ont été mal faites
      3 / beaucoup de choses n’ont pas été faites
      4 / beaucoup de choses sont a faire
      Je serais volontairement versé pour le quatriéme point … il s’agit d’aujourd’hui et de demain pour ne pas repeter les égarements d’hier … pour avancer je dois me remettre en question a chaque instant , voir en « globale profondeur » les choses et ne jamais se borner sur des images a moitié déchirées qui me font tourner en rond et jouer aux devinettes … Les civilisations humaines et humanitaires ne peuvent se construire sur des règlements de comptes mais sur des idées , de la tolérance et du travail …Marcher seul on peut aller vite , ensemble on ira très loin ! …
      Merci a vous monsieur Rezki de me permettre a chaque fois que vous m’interpeller de m’étaler encore plus , ça me fait remonter le temps de ma jeunesse ou nous étions frais , pleins d’idées et d’enthousiasme et surtout de reves … tant de reves hélas tués a l’oeuf par un clan au pouvoir qui était aveuglé par ses interets personnels …




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  • Rezki Djerroudi
    12 janvier 2018 at 20 h 07 min - Reply

    M.Bous, vous vous êtes fait de moi une idée de quelqu’un qui tire sur l’ambulance, sans aucune autre forme de procès. Loin de moi cette intention de cracher dans la soupe et cette manière de tenter de contrer son interlocuteur n’est pas dépourvue d’arrières pensées qui par contre n’est pas de nature à susciter un vrai débat d’idées. Le recours à cette méthode de vouloir jeter le bébé avec l’eau du bain est purement caractéristique de notre sociologie dont vous venez de me confirmer cette conception. M. Bous, j’ai réagi à votre réponse à l’article « Partir ou rester, That is the question ». Mon propos n’était ni plus ni moins que de recadrer une meilleure compréhension, car j’ai considéré en mon âme et conscience que le sujet mérite beaucoup plus d’appréhension et de respect car il y va du devenir de l’Etat qui est comme vous le savez, au-dessus de l’individu. Vous entendre dire que c’est un choix, oui çà se peut quelque part dans un pays de l’Occident, mais pas nécessairement utile dans un pays comme le notre qui a besoin de toutes les capacités de savoir faire et être de ses enfants d’autant qu’il a investi énormément pour subvenir à leur formation. Dans tous les cas de figure M. Bous, le plaisir est entièrement partagé de vouloir disserter avec vous avec passion par moment mais dans le respect. Moralité : Il ne faut pas que nous soyons retissant vis-à-vis de l’évolution des choses, mais privilégier l’écoute et la compréhension par le débat sincère, sans animosité aucune ni autre préjugé. Cordialement.




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  • Congrès du Changement Démocratique