Grève de la faim dans les prisons algériennes

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Mercredi 16 février 2022Sylviane Herranz

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Manifestation de solidarité devant l'ONU à Genève en 2020.
Plus d’informations à-propos de l’image© Thierry Porchet/archives

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Des syndicalistes, des femmes, des jeunes, détenus pour leurs activités ou leurs opinions, ont cessé de se nourrir afin de protester contre la détention arbitraire et un nouvel article du Code pénal

Une quarantaine de prisonniers d’opinion ont entamé une grève de la faim le 28 janvier en Algérie pour protester contre leur détention illégale et arbitraire. Parmi eux, des jeunes, des femmes, des syndicalistes. Ils dénoncent l’usage d’un nouvel article du Code pénal, l’article 87bis, qui assimile tout fait critiquant le gouvernement ou le système à un acte de terrorisme ou de sabotage. Hors de prison, des syndicalistes ont rejoint la grève de la faim par solidarité.

Au printemps 2021, des manifestations avaient repris après le coup d’arrêt porté un an auparavant par le coronavirus au vaste mouvement du Hirak débuté le 16 février 2019. A la suite de cette renaissance, le gouvernement a entamé une vague d’arrestations incessantes. Aujourd’hui, quelque 330 détenus politiques sont derrière les barreaux, dont un nombre croissant sont accusés de «terrorisme» en raison de leur engagement démocratique.

De nombreux syndicalistes indépendants sont frappés par cette répression, tels que Ramzi Dardar, mécanicien auto et dirigeant de l’Union algérienne des industries. Arrêté le 30 juin 2021, il est accusé, en vertu de l’article 87bis, de terrorisme et d’atteinte au moral de l’armée et à l’unité nationale à la suite de publications postées sur les réseaux sociaux. Une pétition pour sa libération a été lancée en novembre dernier par les syndicats mondiaux Industriall, l’Internationale des services publics (ISP) et l’Union internationale des travailleurs de l’alimentation (UITA). L’Organisation internationale du travail (OIT) est aussi intervenue. La réponse du gouvernement a été son transfert dans un quartier pénitentiaire pour les condamnés à mort. L’homme attend toujours son procès, alors que son état de santé se détériore, et risque jusqu’à 20 ans de prison. Un autre syndicaliste, Kaddour Chouicha du Syndicat des enseignants du supérieur, est poursuivi pour «enrôlement dans une organisation terroriste ou subversive active à l’étranger ou en Algérie».

Si tous les militants syndicaux ne sont pas accusés de terrorisme, beaucoup font face à des persécutions sans fin de la part des tribunaux ou de la police. En témoigne la situation de Dalila Touat, militante du Syndicat autonome de l’administration publique. L’enseignante a été incarcérée le 3 janvier 2021, accusée entre autres de diffusion de tracts troublant l’ordre public et d’incitation à un attroupement illégal. Le 19 janvier, elle était condamnée à 18 mois de prison. Un mois plus tard, et après deux grèves de la faim, elle obtenait une liberté conditionnelle en attente de son procès en appel. En novembre, elle était de nouveau condamnée, pour «outrage à une institution publique», car elle avait dénoncé les mauvais traitements subis en détention. Il y a quinze jours, le 31 janvier, elle se retrouvait une nouvelle fois en prison.

La semaine dernière, l’UITA alertait sur la grève de la faim des détenus et sur l’intensification de la répression frappant les membres de ses organisations affiliées en Algérie. Le syndicat mondial, dont fait partie Unia, appelle à la solidarité internationale. Eclairage avec Peter Rossman, ancien directeur des campagnes de l’UITA, retraité et toujours engagé comme syndicaliste international.


Quel a été le facteur déclenchant de cette grève de la faim?

Il s’agit d’une réponse à la vague d’arrestations qui visent les syndicalistes, les militants politiques et les défenseurs des droits humains. Nous assistons à une escalade dramatique. Des centaines de personnes ont été arrêtées. Les activistes n’étant pas en prison sont sous surveillance, harcelés. Les syndicats n’ont pas la possibilité de communiquer avec leurs membres. La situation est gravissime. Elle a empiré après la création du nouvel article 87bis du Code pénal qui assimile tout acte ou expression critique, même sur les réseaux sociaux, au «terrorisme». Ce nouvel article a d’ailleurs fait l’objet de critiques de rapporteurs de l’ONU sur les droits humains qui se sont adressés en décembre au Gouvernement algérien. Mais rien ne change.

Le pouvoir cherche à cacher cette grève de la faim. Mercredi dernier, il a déplacé une partie des grévistes dans d’autres prisons pour briser le mouvement. Vous appelez à la solidarité internationale. Concrètement, que peut-on faire?

Les fédérations internationales Industriall, l’ISP et l’UITA ont déjà agi pour que l’OIT intervienne. Nous devons maintenant faire connaître partout ce mouvement de grève et cette répression féroce du pouvoir. On parle peu de l’Algérie. Nous devons faire entendre la voix des militants et des syndicalistes algériens.

En Suisse, les syndicats pourraient s’organiser pour faire pression au niveau fédéral, avec le Parti socialiste et leurs alliés, pour défendre la liberté syndicale et les droits du peuple algérien. Il serait très positif qu’un comité de syndicalistes, d’élus, d’ONG défendant les droits humains, d’organisations féministes, etc., se constitue en défense des syndicats autonomes. Ce serait un point d’appui très important pour les syndicalistes en Algérie.

Quelle est la situation aujourd’hui dans le pays, trois ans jour pour jour après le début du Hirak?

Les manifestations et les grèves avaient repris il y a un an. C’est à ce moment-là que le gouvernement a fabriqué l’article 87bis, introduit au printemps. Depuis, le gouvernement étouffe toute résistance, non seulement des syndicalistes, mais aussi des journalistes, des avocats, des blogueurs, des rappeurs. Les gens sont emprisonnés pour n’importe quel message posté sur Facebook ou sur un réseau social.

Au niveau économique, la situation est grave. Le gouvernement a débuté un régime d’austérité, dans une situation où la population est dans l’impossibilité de se défendre. Des subventions essentielles ont déjà été supprimées. Il y a un sérieux risque d’explosion sociale.

Les syndicats indépendants sont particulièrement visés par le pouvoir…

Ils font face à une double répression. Les syndicalistes indépendants ne cessent d’être persécutés. D’abord pour leur combat pour la liberté syndicale, et ensuite pour leur engagement dans le Hirak. Depuis 2017, l’OIT a régulièrement confirmé des violations des droits syndicaux fondamentaux et appelé le gouvernement à garantir ces droits. Sans résultat. Les sièges des syndicats ont été fermés et scellés par la police. Les membres sont licenciés, mis à l’index des emplois du secteur public. La surveillance constante, les poursuites en série contre les militants et la criminalisation effective de l’activité syndicale, qui inclut désormais la menace de poursuites pour «terrorisme», empêchent les membres des syndicats de communiquer librement et de se réunir publiquement. Entre le 2 et le 11 janvier 2022, quatre dirigeants de la COSYFOP et du SNATEG, le syndicat indépendant des travailleurs de l’énergie, ont été arrêtés et incarcérés, puis libérés sous «contrôle judiciaire». Ils sont, eux aussi, inculpés en vertu de l’article 87bis du Code pénal.

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