Mohad Gasmi, militant écologiste et voix du hirak du Sud

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« Pourquoi avez-vous peur pour Adrar ? Je suis convaincu que plus elle s’éloigne du pouvoir, plus elle se rapproche du pays ». Ce sont les derniers mots laissés sur Facebook par Mohad Gasmi, infatigable militant écologiste et défenseur des droits de l’Homme, qui a été l’un des acteurs du mouvement anti-gaz de schiste en Algérie en 2015 et du Comité national de défense des droits des chômeurs (CNDDC) dès 2011.

Mohad – de son vrai nom, Mohamed Gasmi Ben Abderrahmane – est né le 11 décembre 1975 dans le Ksar de Bouda. Issu d’une famille nombreuse, il grandit à cheval entre la ville d’Adrar et la maison familiale à Bouda. Malgré des moyens modestes, il poursuit ses études jusqu’au lycée.

À cette époque, comme beaucoup de jeunes de son âge, Mohad se cherche et se questionne sur son avenir, avant de finir par récupérer le petit atelier de soudure de son père à Adrar et en faire son métier.

À partir de son lieu de travail, au quartier d’Attalah Ahmed à Adrar, Mohad pense le monde et s’interroge sur le sous-développement criant d’une wilaya pourtant riche en ressources naturelles. Ses frères, ses amis, ses cousins, presque tous ceux qu’ils côtoient, subissent chômage, précarité et marginalisation. Mais Mohad refuse le statu quo et veut lutter contre toutes ces injustices. Beaucoup de ceux qui l’ont côtoyé de près le qualifient « de battant à l’âme de rebelle ».

Pour Mohad, les années 2000 seront riches en rencontres, en engagements, avec cette conviction profonde que les siens ont le droit à une citoyenneté pleine et à la justice sociale. Le jeune militant d’Adrar apprend sur le terrain, et comprend très vite l’enchevêtrement entre les luttes sociales, la protection des ressources naturelles et les exigences de liberté et de dignité insufflées par le hirak. « C’est la même matrice qui est derrière tout ce gâchis, la même i’ssaba (gang) », aimait-il à répéter aux jeunes de sa ville natale.

Cette conscience politique, Mohad l’a puisée aussi dans l’amour qu’il porte à sa femme et ses enfants. Le dernier né de la famille Gasmi avait quatre ans lorsque Mohad a été arrêté, le 8 juin 2020. Mohad n’a pas pu le voir grandir car il croupit en prison depuis plus de deux ans. Emporté par l’hydre répressive contre le hirak, Mohad – l’un des acteurs les plus actifs à Adrar -, a été poursuivi dans deux affaires.

Condamné dans la première à cinq années de prison pour « apologie du terrorisme » sur la base d’une simple publication Facebook datant de 2018, il a vu sa peine revue à la baisse (trois ans de prison, dont un an avec sursis) lors du procès en appel du 9 juin 2022. Sachant que Mohad a déjà purgé deux années de détention abusive, il pourrait recouvrer sa liberté dès le 15 juin si son deuxième procès en appel a lieu à temps.

Un militant autodidacte

Mohad emprunte le chemin de l’engagement citoyen comme bénévole au sein de « Jam’yat el chabah el ijabi » (L’association des jeunes positifs), une association de faisance fondée par des jeunes en 2011. Après les dures journées de labeur à l’atelier, Mohad apporte son aide à cette association. Il va également soutenir une deuxième organisation: l’Association nationale pour la promotion de la ruralité en 2012-2013. C’est au sein de ces premiers réseaux qu’il apprend les rudiments du travail associatif, des enseignements qui vont accompagner tout son parcours militant.

Mohad (deuxième à gauche) avec des membres de l’Association nationale pour la promotion de la ruralité (2013)

De plus, Mohad lit et se politise. « C’est un autodidacte. Il observe, écoute et réfléchit. Il s’intéresse à tout : l’histoire, les relations internationales, l’écologie, les multinationales, l’économie et l’extractivisme. C’est un autodidacte au sens plein du terme », souligne Reda, un ami du militant d’Adrar.

Mais au-delà de cette appétence pour le savoir, ce qui compte davantage pour Mohad, c’est l’action citoyenne et le travail de conscientisation et de proximité. Dans les corridors de la maison des jeunes et les rares lieux de socialisation politique de la ville, il apprend tout en tissant des relations avec d’autres jeunes de la région.

En avril 2009, Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis 1999, enchaîne un troisième mandat en récoltant 90,24 % des suffrages selon les chiffres officiels. Les dix années « Bouteflika » n’ont rien changé à la situation des jeunes du Sud. D’Adrar à Tamanrasset en passant par In Salah et Ouargla, les jeunes tiennent les murs, sans perspective, alors que le prix du baril de pétrole atteint des sommets, permettant à l’État d’amasser des milliards de dollars. Mohad en est pleinement conscient.

En 2011, au milieu des révoltes arabes, plusieurs jeunes du Sud lancent la Coordination nationale de défense des droits des chômeurs (CNDDC), un mouvement qui appelle à une redistribution équitable des richesses, à la création d’emploi et à la garantie de leurs droits socioéconomiques. Mohad adhère au mouvement, sans faire partie du leadership.

« Il n’y était pas pour dénicher un travail. Le penser, c’est vraiment mal le connaître, car son engagement a toujours été pour la citoyenneté et la justice sociale », déclare Reda. Durant ce long combat, Mohad soutient les chômeurs, il accompagne la lutte en élargissant les rangs du mouvement à Adrar. Générosité, disponibilité et soutien sans faille sont les mots qui reviennent pour le décrire.

Mohad Gasmi avec des chômeurs et des militants à Adrar (2013)

D’une revendication purement sociale à l’émergence d’une plateforme politique à vocation nationale, la CNDDC réussit à mobiliser parmi les jeunes des classes populaires, surtout à partir de 2013.

Le 14 mars 2013, le CNDDC organise une grande manifestation « milloniya » à Ouargla qui rassemble entre 5 000 et 10 000 manifestants. « C’était un succès immense et tout le monde y avait contribué, notamment Mohad. Nous étions très fiers d’avoir maintenu le caractère pacifique du rassemblement. C’est une dimension pour laquelle Mohad a été toujours attaché », rappelle Ibek Abdelmalek, l’un des leaders de la CNDDC et ami de Mohad.

Face aux revendications légitimes des jeunes chômeurs, les autorités répondent par la répression policière, les arrestations, les poursuites judiciaires, le harcèlement des cadres et l’interdiction du droit de manifester.

Le gouvernement Sellal les traite de « cherdima » et de « bandes séparatistes et terroristes », un langage dont la similarité avec celui invoqué contre les militants du hirak du 22 février 2019 ne constitue pas une surprise. Le régime « frappe » par le bâton de la répression tout en mettant en place des mécanismes de cooptation pour fragmenter la coalition.

Celle-ci va poursuivre son combat pendant des années, puis s’essouffler doucement en raison de la répression, de l’infiltration et des divisions concernant la structuration du mouvement.

Mais Mohad Gasmi est convaincu que la bataille des chômeurs a ouvert des brèches. Elle a permis de nouveaux possibles en faisant une jonction entre le nord et le sud. Mohad participe au processus de Mazafran en 2014 appelant au boycott des élections et à l’organisation d’une transition démocratique. Mais c’est la lutte contre le gaz de schiste qui sera son prochain grand combat.

L’écologie au nom de la justice sociale

En décembre 2014, le gouvernement algérien annonce la réussite du premier forage pilote de gaz de schiste à In Salah. Immédiatement, au moins 5 000 citoyens – la ville ne compte pas plus de 40 000 habitants –, manifestent pacifiquement contre le projet. « Sahat el Soumoud » (Place de la résistance) est noire de monde et les routes vers le centre sont bloquées. C’est la première fois dans l’histoire de l’Algérie indépendante qu’une ville du Sud connaît une telle mobilisation.

Mais la spontanéité apparente du mouvement dissimulait une réalité peu connue : celui d’un long travail de sensibilisation mené depuis 2013.

« Nous (militants) avions fait un travail de proximité avec la population d’In Salah et averti sur les risques d’exploitation des richesses de la région par les multinationales. Nous avions documenté les fracturations hydrauliques[1], les lieux de forage etc. Mais nous devions faire croire que nous étions seuls et que rien ne se passait », rappelle un ancien cadre du mouvement anti-gaz de schiste qui souhaite garder l’anonymat.

Mohad et les jeunes cadres et militants impliqués suivaient donc de près l’appétit des multinationales pour le gaz de schiste. Certains travaillaient même sur les lieux de forages, tels qu’à Ahnet, concession proche d’In Salah. Mohad, pour sa part, avait également étudié la modification de la loi sur les hydrocarbures de 2013, autorisant au cas par cas la fracturation hydraulique.

Mohad Gasmi devant les jeunes manifestants à Adrar (2015)

Il était conscient que les Total, Halliburton et consorts jouaient des coudes pour se frayer un chemin puisque le sous-sol algérien comprendrait la troisième réserve mondiale de gaz de schiste récupérables, selon l’agence américaine Energy Information Administration (EIA).

Tandis que Total utilise des techniques d’extraction interdites en France qui suscitent un profond rejet chez les populations du Sahara – car rappelant les essais nucléaires français au Sahara menées à partir des années 50 -, Bouteflika qualifie le gaz de schiste de « barakat rabi » (dons de Dieu) en 2013 pour convaincre la population.

Pour y faire face, Mohad et les leaders du mouvement anti-gaz de schiste s’appuient sur un discours « anti-système » et « anticolonial » très bien articulé.

Ils mobilisent également sur un argumentaire politique axé sur la tradition et la protection des ressources naturelles, à tel point qu’ils sont rejoints par les a‘yan (notables locaux), réputés proches du pouvoir. Ces derniers mènent la prière collective de la lotfia, prélude aux rassemblements à « Sahat el Soumoud ». Pour la sociologue Ratiba Hadji-moussa, « la lotfia s’est transformée en un mode d’action au même titre que les sit-in, les manifestations ou l’occupation de places publiques ».

Pour beaucoup d’Algériens, Mohad est l’un des visages du combat contre l’exploration et l’exploitation du gaz de schiste. Mais cet engagement se nourrit par l’exigence de justice sociale.

Pour Hamza Hamouchene, chercheur et militant algérien à l’Institut transnational (TNI), spécialiste des enjeux extractivistes et des transitions écologiques justes, « Mohad mène un combat écologique pour la justice sociale. Même sans formation théorique, il saisit parfaitement les entrelacements entre la lutte des classes, le néolibéralisme destructeur et le rôle des élites corrompues (issaba) dans les schèmes d’exploitation transnationaux ».

En 2016, Sonatrach décide de suspendre la production de gaz de schiste sans que les autorités décrètent officiellement un moratoire. Entre-temps, Mohad poursuit son combat.

« Il est une figure d’Adrar et du Sud. Les gens l’écoutent et le respectent, car c’est un leader charismatique et visionnaire. Il n’a pas froid aux yeux », dit Ibek. Mohad passe même sur des plateaux de télévisions privées et la radio publique. Son visage devient de plus en familier autant en Algérie qu’à l’étranger, ce qui ne manque pas de lui ouvrir des portes à l’international.

En mars 2015, Mohad participe au Forum social mondial (FSM) à Tunis. Il défend avec brio le combat du premier mouvement anti-gaz de schiste du Maghreb. Il va également croiser le fer avec des parlementaires pro-gaz de schiste du Parti des travailleurs (PT) de Louisa Hanoune! « Ce sont les ressources de l’État algérien », hurle une députée PT dans une salle du FSM. Mohad lui rétorque au tac au tac « la souveraineté est au peuple, souveraineté est au peuple… ».

Mohad Gasmi participe à une émission à la Radio nationale (Adrar)

En 2016, le militant algérien participe à la COP22 au Maroc où il fera honneur à l’Algérie en défendant une conception holistique de la transition écologique qui allie protection des ressources, justice sociale et démocratie. Même en Algérie, il devient difficile d’« exclure » Mohad du débat public.

En novembre 2017, le militant intervient dans le cadre d’un séminaire scientifique sur le gaz de schiste à l’université de Boumerdès. Grâce à ces rencontres scientifiques et internationales, Mohad l’autodidacte d’Adrar élargit ses réseaux et ses connaissances. Mais ce parcours est néanmoins jonché d’obstacles, de pression et de menaces. Mohad est suivi de près par les renseignements et il est régulièrement harcelé.

Un « hirakiste » convaincu… à briser

Mohad a participé à la quasi-totalité des manifestations. Il a scandé des chants et des slogans du hirak au nom de la liberté, de la justice et de la dignité des Algériens. Ibek, qui a manifesté à plusieurs reprises avec Mohad, rappelle que l’engagement du militant d’Adrar dans le mouvement populaire s’inscrit dans la continuité de son combat: « Il savait qu’un mouvement de masse allait prendre forme, mais pas de cette ampleur. Son combat a toujours été pacifique et national. Le hirak, c’est tout cela ».

Chaque samedi, lui et ses amis organisaient une agora populaire pour donner la voix aux sans voix et débattre des perspectives du hirak, de la place du sud algérien dans une transition démocratique, de la répartition des richesses…etc.

Mohad est surveillé de près et subit encore plus de pression une fois la nouvelle loi sur les hydrocarbures (19-13) promulguée, autorisant une fois de plus l’exploration et l’exploitation du gaz de schiste et offrant des avantages fiscaux aux multinationales dans un contexte de rejet du système politique. « Mohad était très fier de voir les Algériens contester la nouvelle loi devant le Parlement. C’est le signe d’une prise de conscience et d’une appropriation de notre combat », nous dit Ahmed, un ami de Mohad.

À peine six mois après, Mohad est arrêté. Craignait-on qu’il devienne l’un des porte-voix du hirak? Mohad a été arrêté en pleine pandémie après avoir été interrogé par des éléments d’Interpol.

Le 14 juin 2020, le parquet d’Adrar place Mohad en détention préventive pour « apologie du terrorisme » sur la base d’une publication Facebook datant de janvier 2018 où il impute aux autorités algériennes la radicalisation d’Abdesslem Termoune, tué en Libye en 2018 et chef du Mouvement des enfants du Sahara pour la justice.

« J’ai reçu quelques questions sur cet homme (Termoune, NDLR), que Dieu lui fasse miséricorde, et certains se sont étonnés qu’il y ait ceux qui ont pris les armes dans le désert algérien pour des raisons de marginalisation et de revendications sociales. Les autorités, du fait du mépris qu’elles affichent, sont responsables de l’extrémisme au sein de la société » – publication de Mohad Gasmi datant du 11 janvier 2018.

Pour sa défense, la publication ne justifie pas une accusation d’apologie du terrorisme, encore moins une condamnation aussi lourde. La peine exigée par le parquet est sept ans de prison ferme assortis de 500.000 dinars d’amende. Toutes les demandes de mise en liberté provisoire introduites par la défense sont rejetées.

L’appareil judiciaire continue de creuser le dossier « Mohad ». Le tribunal d’Adrar lance des poursuites pénales contre lui sur la base d’accusations selon lesquelles il aurait eu « accès à des informations secrètes » et se serait rendu coupable d’« outrage » envers le président de la République et des institutions publiques, toujours en relation avec des publications en ligne.

La deuxième publication Facebook citée où il est accusé de propagation de fausses informations, Mohad disait simplement que les services de sécurité mobilisés pour sensibiliser les citoyens sur la pandémie sont ceux-là mêmes qui avaient été mobilisés par le régime dans la répression contre les manifestants.  

Le 5 juillet 2021, Mohad Gasmi a entamé une grève de la faim illimitée pour protester contre sa détention préventive et les charges retenues contre lui. Le 17 octobre 2021, la Cour d’Adrar le condamne à cinq ans de prison dans la première affaire avant d’alléger sa peine en juin 2022 à trois ans de prison, dont 1 an avec sursis. Le procès en appel dans la deuxième affaire est prévu le 15 juin 2022.

Amnesty International, comme d’autres organisations de droits humains, lance une pétition appelant à sa libération où elle interpelle le chef de l’État. Mohad ne bénéficie d’aucune forme de grâce. « Il a bon moral. Il n’est pas satisfait de son jugement, mais ceci ne l’affecte point », affirme sa femme. «Mohad est entrain de passer le baccalauréat en prison. Il en est très fier », ajoute-t-elle. La réussite au baccalauréat et une libération prochaine seraient une réhabilitation heureuse pour Mohad, ce battant de toutes les luttes.


[1]. La fracturation est une technique qui utilise de l’eau sous haute pression mélangée à des produits chimiques toxiques afin d’extraire le gaz des roches du sous-sol. Elle a de graves conséquences sur les milieux désertiques fragiles, y compris sur les nappes phréatiques.

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