Entre l’Algérie et l’Italie, le gaz consolide la lune de miel

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Depuis l’invasion de l’Ukraine, l’Italie cherche frénétiquement des fournisseurs de gaz plus fiables que la Russie. Les gouvernements Mario Draghi puis Giorgia Meloni ont trouvé à Alger une grande disponibilité pour satisfaire ces besoins. Depuis lors, la lune du miel est sans nuages, l’Algérie a inclus l’Italie au nombre des pays « amis et frères », et y renforce ses achats d’armes.

    CONFLITS ÉCONOMIE > RELATIONS INTERNATIONALES > CATERINA ROGGERO > 1ER MARS 2023
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    Traduit de l’italien par Christian Jouret.

    Le 5 juillet 2022, à l’occasion des festivités du 60e anniversaire de l’indépendance, un imposant défilé militaire a parcouru la route nationale no. 11 longeant la nouvelle et gigantesque Grande Mosquée d’Alger. Il a non seulement été suivi par des milliers d’Algériens curieux de voir le défilé de l’armée, mais aussi par un certain nombre de chefs d’État étrangers en tant qu’« invités d’honneur » et de délégués d’États considérés par Alger comme « amis et frères ». Seule représentante européenne, la présidente de l’époque du Sénat italien, Elisabetta Casellati. Sa présence était significative, mais aussi symbolique de l’entrée définitive de l’Italie parmi les partenaires essentiels de l’Algérie.

    Cette invitation n’avait rien d’anodin, puisque cet anniversaire a été pour le régime algérien l’occasion de réaffirmer et de raviver la légitimité « révolutionnaire » qui sous-tend le système de pouvoir, inchangé depuis 1962. Une invitation plus que naturelle pour ceux qui ont toujours compté sur l’appareil politico-diplomatique (et la puissance militaire) du grand pays nord-africain pour leurs combats (Palestine et Sahara occidental), mais aussi pour ceux qui, comme l’Italie, ont considérablement intensifié ces derniers mois un rapport défini comme « stratégique » basé sur l’approvisionnement énergétique. Tous les autres domaines bilatéraux — politique, historique, commercial, diplomatique — ont dû se réajuster ou se réinventer pour tenir compte de cette priorité.

    Les relations énergétiques avec l’Algérie, importantes depuis des décennies, sont devenues vitales pour l’Italie depuis le début de la guerre en Ukraine. L’Algérie, qui était jusqu’en 2021 le troisième fournisseur de l’Italie en est aujourd’hui le premier. Toutefois, il y a peu de certitudes et beaucoup de non-dits sur la capacité réelle des Algériens à approvisionner l’Italie(et dans les plans de l’actuel gouvernement italien et de l’Europe également) via le gazoduc Transmed qui part du Sahara algérien, passe par la Tunisie, le canal de Sicile puis traverse la péninsule italienne jusqu’à la plaine du Pô. En dépit de la signature de plusieurs contrats entre l’Italien ENI (Autorité nationale des hydrocarbures) et l’Algérien Sonatrach, et malgré les déclarations officielles retentissantes qui prévoient une croissance des approvisionnements annuels de 21 milliards de mètres cubes en 2021 à 35 milliards de mètres cubes en 2023.

    Le fameux Galsi, un autre gazoduc qui devrait atteindre l’Italie depuis l’Algérie via la Sardaigne et déboucher en Toscane, est en phase de planification/construction depuis le début des années 2000. Le chantier est en panne depuis au moins dix ans.

    L’intensification des échanges diplomatiques entre les deux pays s’est d’abord traduite en novembre 2021 par la visite d’État en Algérie du président italien Sergio Mattarella, puis de celle du président algérien Abdelmadjid Tebboune en mai 2022 à Rome. Il a été reçu au Quirinal, la résidence officielle romaine du président de la République. Après l’hommage rituel au monument des martyrs de la guerre d’indépendance (auquel s’est également soumise l’actuelle première ministre Giorgia Meloni lors de la première mission bilatérale de son gouvernement, à Alger naturellement, le 23 janvier 2023), le point culminant de la visite de Sergio Mattarella a été l’inauguration d’un jardin public dans l’élégant quartier d’Hydra dédié à Enrico Mattei, « ami de la Révolution algérienne, défenseur tenace et convaincu de la liberté et des valeurs démocratiques, attaché à l’indépendance du peuple algérien et à sa souveraineté », comme l’indique la plaque inaugurée à cette occasion.

    ENRICO MATTEI, UN PÉTROLIER AMI DES « REBELLES »

    Enrico Mattei, fondateur d’ENI, a présidé la compagnie italienne de 1953 à 1962, et a joué un rôle pendant la guerre d’Algérie. Membre de la démocratie chrétienne et ancien résistant contre le fascisme, Mattei partageait les idéaux d’émancipation des peuples sous domination coloniale et était un adversaire obstiné de l’hégémonie des multinationales anglo-américaines dans l’exploitation des gisements d’hydrocarbures au Proche-Orient et en Afrique du Nord.

    Après la découverte de pétrole dans le Sahara algérien en 1956, pendant la guerre d’indépendance que mène le Front de libération nationale (FLN), Mattei n’accepte pas de collaborer avec la puissance impériale encore bien installée dans ses départements de l’autre côté de la Méditerranée pour l’exploitation des nouveaux gisements, estimant qu’il lui suffit de négocier un accord avec la future Algérie indépendante. Il établit donc des relations nourries avec certains dirigeants du FLN, notamment Abdelhafid Boussouf, Tayeb Boulahrouf (qui fut délégué du FLN et ensuite ambassadeur d’Algérie à Rome), Saad Dahlab et Benyoucef Ben Khedda.

    Ces contacts, tenus secrets par Mattei vis-à-vis du gouvernement italien qui n’a jamais soutenu officiellement la cause algérienne, ont permis une plus grande sensibilisation de l’opinion publique italienne à la guerre en cours, une certaine facilitation du passage des militants du FLN sur le territoire italien, la formation des futurs cadres de Sonatrach dans les écoles de l’ENI à San Donato Milanese et, surtout, des conseils techniques au Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) lorsque les négociations pour l’indépendance ont porté sur le dossier du pétrole.

    Nul doute que la contribution de Mattei à la guerre d’Algérie a pesé de tout son poids. Le soutien du président de l’ENI n’a cependant pas été déterminant pour le destin du processus d’autodétermination des Algériens, ni même fondamental pour les rapports ultérieurs de la République italienne avec le premier gouvernement de l’Algérie indépendante d’Ahmed Ben Bella. Au contraire, les relations ont été circonspectes et très prudentes, sans parler de celles avec l’ENI qui, après la mort de Mattei le 27 octobre 1962 dans des circonstances mystérieuses1, n’a réussi à signer le premier accord avec Sonatrach qu’après une bonne dizaine d’années. Il aura fallu attendre la nouvelle rhétorique mémorielle du régime Tebboune qui a jugé très utile de récupérer la figure de Mattei comme grand partisan du « peuple » algérien pour satisfaire les besoins stratégiques actuels.

    LA MACHINE À FABRIQUER DES SOUVENIRS

    Depuis son élection, le président algérien, aidé par la direction de l’Armée nationale populaire (ANP), a promu la construction de « l’Algérie nouvelle », sans rien changer réellement à l’écran de fumée du pouvoir, mais en continuant à le légitimer par l’ancrage de la guerre de 1954-1962. Le chef de l’État a ainsi décrété la création d’un nouveau jour férié, le 8 mai : la Journée nationale du souvenir, qui commémore les massacres de Guelma et de Sétif du 8 mai 1945. D’autres initiatives ont été prises, comme le lancement de la chaîne El Dhakira TV (Le souvenir), la création d’un musée et d’une revue qui visent à multiplier les occasions de réexaminer des faits, des événements, des personnalités du passé dans une optique nationaliste.

    En réalité, ces initiatives n’ont pas d’ambition historique. Ce ne sont pas des espaces de discussion ouverts pour de nouvelles recherches sur le passé récent de l’Algérie — les archives restent en effet largement inaccessibles aux chercheurs —, mais des moments d’institutionnalisation, de reconstruction et de réajustement en direction du grand public, de la Révolution ou des luttes contre les invasions étrangères au fil des siècles, laissant de côté — ou plutôt occultant — les diversités, contradictions, ombres, ou même simplement les nuances de tout parcours historique.

    L’histoire nationaliste (et non du nationalisme) est donc au service de l’appareil du pouvoir et, en particulier, de l’armée qui, dans les occasions officielles, est toujours désignée par défaut sous son appellation constitutionnelle de « digne héritière de l’Armée de libération nationale (ALN) ». Le « nouveau » pouvoir qui se présente comme le seul et authentique descendant moral des moudjahids et chahids (combattants et martyrs) de la Révolution véhicule à sa manière les valeurs nationales, dépoussière les principes pour mieux garantir la pérennité des changements institutionnels en cours. La convocation de l’image de Mattei fait partie intégrante de cette machine à fabriquer des souvenirs. Elle est utilisée pour présenter comme inattaquable à tous égards le renforcement des relations avec l’Italie, ce qui a en soi une portée énorme en termes d’investissements économiques — commerciaux et autres.

    UNE COOPÉRATION MILITAIRE

    Rome se prête sans difficulté à cette évolution, sans se rendre compte que derrière la patine de grandeur et de fierté nationale du riche fournisseur de gaz se cache l’envers d’un décor au nationalisme exacerbé : identification d’ennemis internes contre lesquels il n’y a aucune pitié (les voix opposées ou critiques à l’égard des évolutions actuelles ne sont pas tolérées), ni aucune flexibilité sur le principe de souveraineté et d’intégrité nationales (un mouvement kabyle bien connu vient d’être classé comme terroriste), ni aucun compromis par rapport aux batailles historiques de l’Algérie révolutionnaire comme le droit à l’autodétermination des peuples.

    On pourra toujours dire qu’il s’agit d’une question de realpolitik et d’intérêts nationaux, mais ce qui est certain, c’est que s’en remettre à bras ouverts à un pays fournisseur de gaz pour en remplacer un autre qui mène une guerre sans pitié au cœur de l’Europe (l’invasion russe de l’Ukraine n’a jamais été condamnée par l’Algérie). Ne tenir compte que de son poids géopolitique et ignorer sa conduite en matière de respect des droits humains est un film que nous avons déjà vu et dont la fin n’a pas toujours été glorieuse.

    L’augmentation des quantités de gaz algérien en direction de la Péninsule a entraîné la signature de plusieurs autres accords encourageant notamment les microentreprises à investir en Algérie, dans l’agroalimentaire et le textile, les infrastructures, l’aérospatiale (un mémorandum a été signé entre les deux agences nationales), les produits pharmaceutiques, le numérique et la marine.

    Et puis il y a la question des dépenses militaires et des fournitures d’armes légères et lourdes, dans un pays où l’armée se présente comme le « garant de la démocratie ». Elles ont été doublées en 2023, et l’ANP se présente dans son magazine militaire El Djeich comme étant chaque jour davantage « prête au combat ».

    Si la Russie reste le principal fournisseur d’armes de l’Algérie, l’Italie s’affiche de plus en plus comme un producteur fiable et efficace dans ce domaine. Dans le cadre de l’accord de coopération de défense passé entre les gouvernements italien et algérien (en plus de divers protocoles, conventions interministérielles et accords intergouvernementaux) en vigueur depuis le 15 mai 2003, le 13e comité bilatéral Italie-Algérie s’est tenu à Rome entre le 30 novembre et le 1er décembre 2022.

    Avec la collaboration des industries italiennes dans ce secteur, telles que Fincantieri, Leonardo, MBDA Italia, Elettronica et Rheinmetall Italia, il a été décidé d’augmenter les échanges et la coopération et de finaliser l’acquisition par l’Algérie des sept premiers hélicoptères AW-139 produits par Leonardo. On est donc en présence d’une relation non seulement énergétique qui semble destinée à perdurer dans le temps, mais aussi de son versant politico-diplomatique et stratégique qui nécessitera pour l’Italie de parvenir à des équilibrages difficiles si ce n’est prudents.

    CATERINA ROGGERO
    Engagée dans des recherches sur l’Algérie contemporaine et l’Afrique du Nord à l’université de Milan-Bicocca, enseigne la culture arabe à l’université La Statale de Milan. Dernier ouvrage paru : Storia del Nord Africa indipendente : tra imperialismi, nazionalismi e autoritarismi, Bompiani, 2019.

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