CONDAMNATION DE ALI GHEDIRI : LE DROIT ET LA MORALE

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mercredi 17 mai 2023

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Khaled Satour

En quoi la condamnation prononcée aujourd’hui contre Ali Ghediri par la cour d’appel d’Alger nous concerne-t-elle[1] ? Et, alors qu’il devait être libéré le mois prochain, en quoi le confirme-t-elle dans le titre peu enviable de détenu politique algérien le plus ancien ? Telles sont les deux questions que je pose.

L’apparition de ce général à la retraite sur la scène politique a précédé de peu le Hirak de février 2019 et l’a d’une certaine manière annoncé.

D’abord, parce qu’il avait en 2018 publié une série d’articles sur El Watan puis répondu à une interview de ce même journal pour s’opposer au 5e mandat de Bouteflika, avant de déclarer en janvier 2019 sa candidature à l’élection présidentielle. Comment ne pas relever rétrospectivement à quel point l’appel qu’il lançait alors à ses « ainés » de l’armée était prémonitoire ?

« Je reste convaincu, écrivait-il trois mois avant le début du Hirak, que vous êtes les seuls, tant qu’il est encore temps, à pouvoir changer le cours des choses avant que le feu ne prenne. Vous êtes les seuls à pouvoir prodiguer vos sages conseils à ceux, parmi les vôtres, qui (…) sont à même d’éviter le pire à ce pays. Vous êtes les seuls à pouvoir les faire sortir de cette posture d’entêtement génératrice de violence. Vous êtes les seuls à pouvoir les convaincre de transcender leur ego au profit d’une transition générationnelle pacifique du pouvoir » (El Watan du 22 novembre 2018).

L’acte préliminaire du Hirak

Ensuite, parce qu’il est légitime d’avancer l’hypothèse que cette soudaine irruption sur la scène politique d’un homme nouveau, si dépourvu en apparence d’influence et de soutien et pourtant armé d’une vision si élaborée de la transition, était l’acte préliminaire du Hirak écrit en coulisses par une partie de l’appareil militaire. Cela expliquerait que l’insurrection pacifique qui a suivi n’ait pas été réprimée par la violence, comme si elle avait l’assentiment préalable d’une partie du pouvoir qui l’immunisait contre une dérive sécuritaire nuisible à tous les clans. C’est cela, le fameux consensus des décideurs dont ils connaissent tous le prix et qu’ils n’ont jamais renié sans entraîner la nation dans la tragédie !

Telle est hypothèse qui m’avait d’emblée paru la plus vraisemblable et que j’ai toujours opposée à la thèse fantaisiste d’une révolution colorée instrumentalisée par la NED ou par je ne sais quelle autre officine occidentale qui aurait évincé les services occultes algériens des territoires de la manipulation qu’ils ont toujours jalousement gardés.

Et s’il est vrai que la conjugaison de la manœuvre et du mouvement populaire a pu faire échec au 5e mandat, il est tout aussi exact que la candidature du général a capoté en même temps que le Hirak quand il s’est avéré que le courant dominant incarné par le général Gaïd Salah n’irait pas plus loin dans les concessions. Ayant lié son sort à celui du mouvement populaire, Ghediri devait subir la même diabolisation que lui afin que le régime puisse se normaliser et retrouver les marques qui furent toujours les siennes.

Il n’en est pas moins intéressant d’observer les termes retenus pour signifier sa disgrâce à Ghediri et le langage auquel celui-ci a recouru pour se défendre.

La seule accusation finalement retenue contre lui lors du procès est d’avoir porté atteinte au moral de l’armée. C’était assez dire que l’officier qui avait fait une si longue carrière dans l’armée n’était pas tant jugé au nom du peuple qu’au nom de l’institution militaire à laquelle il avait voué sa vie et que, en conséquence, il encourait surtout une excommunication prononcée par ses pairs.

Or, les propos qu’on lui a reproché étaient d’un légitimisme tout à fait convenu. Il avait dit pour s’opposer au 5e mandat qu’il ne pensait pas « que le général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah puisse permettre à qui que ce soit de violer d’une manière aussi outrageuse la constitution », ajoutant : « Je reste persuadé qu’il sera au rendez-vous de l’histoire, comme il l’a été hier, alors qu’il n’avait que 17 ans ».

Le droit est bafoué, mais la morale ?

Ghediri ne pouvait cependant pas faire oublier à ses accusateurs qu’il s’était enhardi en janvier 2019 à se voir plus grand qu’il n’était, proclamant dans un élan d’exubérance sa fameuse profession de foi : « Ou c’est moi ou c’est le système ! », et précisant en février 2020 dans « une lettre à l’opinion », pour attester de l’autonomie de son initiative, qu’il s’était engagé « en tant que citoyen ».

Il a eu beau rétropédaler devant ses juges, insistant sur son long parcours dans l’armée et s’indignant qu’on le suspecte de « porter atteinte à une armée (qu’il a) servie durant 42 ans et dans laquelle travaillent beaucoup de (ses) proches », ses protestations étaient inaudibles.

C’est là que réside l’ambiguïté du personnage : un soldat qui s’est découvert citoyen sur le tard ou un citoyen dont la fibre patriotique est subordonnée aux allégeances jurées au sein de l’armée?

S’il avait existé en Algérie des juridictions statuant au nom du peuple sur la base de lois démocratiques, Ghediri aurait pu plaider sa cause citoyenne avec quelque espoir de réussite. Mais les tribunaux qui l’ont jugé étaient constitués en cours martiales et il était condamné d’avance.

Le droit est certes bafoué, mais la morale ? S’il avait existé des juridictions appliquant des lois démocratiques, les autres institutions auraient été à l’avenant et Ali Ghediri n’aurait pas été candidat à la présidence dans la perspective d’être coopté par un clan de l’armée. Et certains ont beau louer ses convictions démocratiques, on peut douter de celles de ses mentors.

Ce qui est sûr, c’est qu’il a été condamné ce 17 mai à une peine de prison aggravée qui l’élimine de la prochaine élection présidentielle, alors même que la cour d’appel statuait sur un renvoi de la cour de cassation saisie par sa défense. On a voulu l’empêcher de prendre part à la course à la cooptation qui désignera le président de la République. C’est l’indicateur que rien n’a changé et qu’une nouvelle mystification électorale nous attend en 2024 dont l’arrêt de la cour d’appel constitue le prélude. Ghediri n’est donc pas un citoyen dont on confisque les droits civiques, en même temps que la liberté, mais l’homme d’un clan qu’un autre clan élimine de la course.

Et pour répondre aux questions posées en introduction, je dirai d’une part que sa condamnation nous concerne pour ce qu’elle révèle de la perpétuation du système et d’autre part que Ghediri n’est pas un détenu politique mais l’otage d’un système auquel il a eu le malheur d’adhérer.


[1] Condamné pour « atteinte au moral de l’armée » en septembre 2021 par le tribunal de Dar El Beida à 4 ans de prison ferme, sa peine avait été confirmée en appel en janvier 2022. Sur un pourvoi introduit par sa défense, l’arrêt d’appel a été cassé par la cour suprême qui a renvoyé devant la cour d’appel. Celle-ci a statué ce 17 mai 2023 à un mois de la date prévue pour sa libération et porté la peine à 6 ans de prison.

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