La course désespérée de l’Algérie pour séduire les pétroliers étrangers

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La production de pétrole stagne en Algérie, boudée par des compagnies étrangères après leurs déboires avec la bureaucratie. Le gouvernement déploie les grands moyens pour faire revenir ExxonMobil, Shell, BP, Engie, TotalÉnergies et beaucoup d’autres. La partie n’est pas gagnée, car la demande intérieure explose et les réserves s’épuisent rapidement.

ÉCONOMIE JEAN-PIERRE SERENI > 11 SEPTEMBRE 2023

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L’usine de traitement de gaz de Krechba, à environ 1 200 km au sud d’AlgerSTR/AFP

Dimanche 13 août 2023, dans une capitale écrasée par une vague de chaleur sans précédent et désertée par nombre de ses élites, un nouveau directeur est installé à la tête d’un modeste maillon par sa dimension (à peine 200 employés) de la pléthorique bureaucratie algérienne, mais essentiel à son pouvoir. L’Agence nationale pour la valorisation des hydrocarbures (Alnaft, acronyme signifiant littéralement « le pétrole ») a pour mission d’accorder des contrats aux compagnies étrangères disposées à investir dans le pays, de contrôler les plans de développement des gisements, de ratifier la vente des droits miniers qu’elles détiennent. En un mot, l’agence est le notaire et le greffier de l’industrie pétrolière nationale.

Pour marquer l’importance du moment, le ministre de l’énergie et des mines Mohamed Arkab — qui supervise le secteur — s’est déplacé en personne. En poste depuis plus de quatre ans, avec une éclipse inexpliquée, il parcourt depuis le monde et les grands centres pétroliers, de Houston (Texas) à Singapour, à la recherche d’investisseurs. Sans grand succès jusqu’ici. Son message est clair et pressant :

Nous voulons intensifier la production en coordination avec Alnaft et [la] Sonatrach ainsi qu’avec nos partenaires des compagnies mondiales implantées en Algérie et celles qui viendront s’y établir à l’avenir1.

FAIRE RENTRER DE L’ARGENT FRAIS

Ce n’est pas son premier appel du genre, mais jamais sans doute la collaboration extérieure n’a été aussi espérée par l’industrie algérienne des hydrocarbures, pourtant stimulée en 2022 par les cours élevés du brut et momentanément du gaz naturel à la suite de la guerre entre la Russie et l’Ukraine. L’année 2023 s’annonce moins faste. Les cours du brut ont reculé d’environ 20 %, ceux du gaz se sont effondrés, et les réductions de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) ne sont pas négligeables (— 11 % sur un an). D’où la nécessité de trouver de l’argent frais pour développer le secteur. La compagnie nationale n’en a plus. L’État l’oblige à financer la production d’eau potable ou les salaires des joueurs professionnels de football du pays.

Le nouveau directeur général de l’Agence, Mourad Beldjehem, un ingénieur venu de la Sonatrach où il gérait les relations (difficiles) de la compagnie nationale avec ses homologues étrangères « associées » sur des projets communs en Algérie, a été tout aussi accommodant que son chef. Il connait leurs rapports laborieux avec les Algériens, les maux qui les affectent traditionnellement, la bureaucratisation excessive, des contrôles et contestations sur leurs comptes jusqu’à la quasi-confiscation de la rente par l’État.

Mourad Beldjehem entend repositionner l’Agence « pour que nous puissions passer de la réaction à l’anticipation des événements et [qu’elle] devienne un refuge pour les clients ».2 Le partenariat entre la Sonatrach et ses « associés », qui fournissent bon an mal an près d’un tiers de la production nationale, sera à l’avenir bâti sur « la confiance, le respect, la transparence et les intérêts communs, dans le cadre d’une approche gagnant-gagnant ».3.

LES DÉÇUS DE L’ELDORADO ALGÉRIEN

Autant de promesses qui ne suffiront sans doute pas à effacer les doutes qui assaillent les rares candidats étrangers disposés à explorer le sous-sol algérien. Au fil des ans, nombre d’associés parmi les grands noms du gotha pétrolier international se sont retirés sur la pointe des pieds ou à l’issue de conflits éprouvants, sanctionnés le plus souvent par un jugement défavorable à l’Algérie des tribunaux internationaux d’arbitrage. Sur les 77 « associés » que comptait la Sonatrach à l’apogée de sa réussite, il en reste moins d’une dizaine. La liste est longue des déçus de l’Eldorado algérien. ExxonMobil, Shell, BP, Engie, TotalÉnergies, Anadarko ou Anaconda et beaucoup d’autres ont jeté l’éponge ou ont vendu tout ou partie de leurs actifs. Et la relève se fait cruellement attendre. Le dernier appel d’offres lancé par l’Alnaft en 2020 a dû être annulé faute de candidats. L’italien ENI, devenu le principal client du gaz algérien, a signé seul un contrat sous l’emprise de la nouvelle loi sur les hydrocarbures de 2019. C’est le premier et il est modeste.

Résultat, faute d’investissements extérieurs substantiels comme durant la période bénie 1986-2006, la production stagne depuis près de vingt ans sous la barre des 200 millions de tonnes d’équivalent pétrole (Mtep), ce qui fait de l’Algérie une puissance pétrolière secondaire à côté des géants comme l’Arabie saoudite, la Russie ou l’Irak qui produisent dix à quinze fois plus. L’inventaire périodique des ressources nationales d’hydrocarbures liquides et gazeux, une publication officielle parue pour la dernière fois en 2015, dresse un tableau inquiétant des réserves en terre. En gros, il reste à peine un tiers de pétrole récupérable, le reste ayant déjà été consommé. Pour le gaz naturel, la situation est moins désastreuse, à peine la moitié serait encore prélevable.

UN MARCHÉ LOCAL DE PLUS EN PLUS GOURMAND

À cette paralysie de l’offre, s’ajoute une demande domestique en folie de carburants et de gaz. Près de la moitié de la production commercialisée est aujourd’hui consommée sur place, non dans les rares usines, mais par les ménages algériens, leurs automobiles, leurs climatiseurs ou leur chauffage électrique. Sa part augmente année après année et grignote — au rythme débridé de + 9 à 10 % chaque année —, la production exportable. Certains experts prédisent qu’en 2030, c’est-à-dire demain, la Sonatrach n’aura plus rien à vendre à l’extérieur, l’autoconsommation atteignant alors 100 % de la production ! La consommation intérieure représente 70 % des volumes exportés et à peine 5 % du chiffre d’affaires de la compagnie nationale, qui court le marathon économique mondiale sur une seule jambe face à des concurrents qui en ont deux.

Cet écart entre les cours internationaux et les prix subventionnés à l’intérieur du pays est ruineux pour l’économie nationale privée de devises et pour les Algériens eux-mêmes condamnés à une détérioration permanente de leur niveau de vie depuis dix ans. Il a pour origine une politique tarifaire incohérente. Les autorités vendent les carburants, le gaz et l’électricité produite à partir du gaz, moins cher que leurs coûts de production pour de multiples raisons, bonnes ou surtout mauvaises4. Au plan politique, il est normal de faire profiter le peuple algérien de la principale richesse du pays. Mais pas dans ces proportions totalement insoutenables à long terme. « Il manquera 40 milliards de m3 de gaz naturel avant 2030 », a prévenu en juin 2021, devant le Club de l’Énergie à Alger, l’ex-numéro 2 de la Sonatrach Ali Hached5. Un ancien ministre de l’énergie, géologue de formation, Abdelmajid Attar, écrit dans une synthèse sur l’Algérie pétrolière :

Une attention particulière devrait être accordée au maintien d’une bonne adéquation entre les ressources disponibles et la répartition qui doit en être faite pour la satisfaction des besoins énergétiques du pays à long terme, la satisfaction de ses nécessaires besoins financiers immédiats ou lointains et les quantités pouvant être mises à la disposition des tiers clients6.

Visiblement, les pouvoirs publics semblent oublier que les hydrocarbures fournissent plus de 95 % des devises indispensables au fonctionnement de l’économie. Plutôt que d’augmenter les prix des carburants et de l’électricité pour accroître la part exportable des hydrocarbures, ses responsables lancent de la poudre aux yeux des Algériens, des solutions illusoires comme l’encouragement frénétique des « exportations hors hydrocarbures » composées, en fin de compte, de plus de 70 % de produits fabriqués avec du gaz naturel ultra-subventionné dont on augmente encore la consommation intérieure7.

Une autre piste est le rationnement des importations : près d’un millier d’articles dont les automobiles neuves, des médicaments ou les bananes sont officiellement interdits à l’import. Il s’en suit d’importantes pénuries aggravées par la spéculation et la domination de l’économie informelle. Très impopulaires, elles amènent le président de la République, Abdelmajid Tebboune, à multiplier les interventions au ministère du commerce censé gérer la rareté. Il a longtemps confié le poste à l’un de ses fidèles, Kamel Rezig, avant de le sacrifier devant les colères de l’opinion. Quelques jours après sa disgrâce Rezig a été nommé conseiller technique à la présidence avant de travailler à la dernière trouvaille de Abdelmajid Tebboune, un Conseil supérieur de régulation des importations où tous les ministères sont représentés. La coordination y sera-t-elle de meilleure qualité qu’au gouvernement où tous siègent déjà ? On peut en douter.

LA CHIMÈRE DES BRICS

Autre leurre fort en vogue depuis la visite officielle du président algérien en Chine, en juillet dernier, une éventuelle adhésion de l’Algérie au club des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), ce quintette disparate qui se pose comme le leader du Global South (« Sud global »). Finalement, ni le président ni son premier ministre n’ont fait le voyage à Johannesburg pour assister au quinzième sommet des BRICS. Seul le ministre des finances, un obscur fonctionnaire qui parle anglais, s’est déplacé pour apprendre que l’Algérie, candidate avec une vingtaine d’autres pays, n’avait pas été retenue par une organisation dont on voit mal ce qu’elle peut apporter à l’économie algérienne.

La pêche aux investisseurs pétroliers internationaux de l’Alnaft et de son directeur général, Mourad Beldjehem, sera-t-elle plus efficiente que celles de ses prédécesseurs ? Même s’il réussit mieux, il restera la partie la plus difficile du rétablissement du secteur, la stabilisation au minimum de la consommation intérieure de carburant et de gaz grâce à un relèvement des tarifs publics de l’énergie. Depuis 2016, les équipes successives au pouvoir y renoncent de peur d’une réaction populaire qui pourrait anéantir le régime. En sera-t-il de même cette fois ? L’Algérie « avance à grands pas »8, affirmait récemment un éditorial d’El-Moudjahid, le journal du régime, reprenant des propos du président de la République. Mais dans quelle direction ?

JEAN-PIERRE SERENI
Journaliste, ancien directeur du Nouvel Économiste et ex-rédacteur en chef de l’Express. Auteur de plusieurs ouvrages sur le Maghreb, le Golfe, l’énergie, les grands patrons et la Ve République.

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